‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 95 sur 95 · DE M. DE RACAN A M. L'ABBÉ MENAGE · texte numérisé non relu

DE M. DE RACAN A M. L'ABBÉ MENAGE

touchant la poésie dragmatique.

Lettre XIIL

Du 17 octobre 1654.

ONSIEUR,

Vous me remplistes l'esprit de tant de belles choses dans les conférences que j'eus l'honneur d'avoir aveque vous et M. Chapelain en allant à Atys , qu'encore que je ne me puisse souvenir qu'aveque regret de me voir privé d'un si utile et si agréable divertissement, je ne laisse pas d'en faire le plus ordinaire entretien de ma solitude.

Vous y agitastes, ce me semble, l'opinion d'Aristote, qui veut que le poème dragmatique tienne le premier rang. M. Chapelain ne peut souffrir qu'on le mette au-dessus du poème épique, et moyjepasseroisbien plus avant, s'il estoit permis à un homme qui tire sa principale gloire de son ignorance de paroistre sur les bancs devant les Chapelains, les Ménages et les Aristotes.

Tout le monde demeure d'accord que le poète ne parle jamais aux pièces de théâtre, et, en effet, les vers n'y sont introduits que pour soulager la mémoire des acteurs; et, cela étant, ils ne doivent être considérez que comme de la prose

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rymée ; et , si toute l'autre poésie est le langage des dieux, celle-cy n'est que le langage des hommes et l'image de leur conversation ; et encore que l'on y représente quelquefois des roys et des héros , puisque la dernière ambition de tous ces grans hommes du temps passé estoit d'estre déifiez après leur mort , ne peut-on pas dire que le dernier des dieux est plus que le premier des hommes , et que le langage du poète doit estre plus relevé qu'aucun autre, soit qu'il chante sur la lyre les passions de l'amour ou le panégyrique de la vertu , ou qu'il récite les actions héroïques des Achiles, des Hectors et des ^nées ?

Les fables , les descriptions , les hyperboles , les prosopopées, et toutes ces belles hgures que je pratique sans en savoir le nom , doivent estre bannies du théâtre, et je me suis quelquefois estonné comment on y pouvoit souffrir qu'en la représentation d'un conseil de guerre on y alléguoit l'histoire de Priam ou les travaux d'Hercule plustostquedes exemples tirés de l'histoire, et qu'au récit d'une bataille l'on y meslast des descriptions ornées du levant et du couchant du soleil, des rivières et des montagnes, qui donnoient les avantages et désavantages aux ennemis ; et que là où il suffiroit de dire que l'on commença le combat devant ou après midy, au matin ou au soir, on y ajoute que l'Aurore peignoit le ciel de roses et de lys, ou que les chevaux du Soleil , lassez de leur pénible montée , s'alloyent rafraîchir dans les eaux du Tage ; et que l'on ne se puisse contenter de dire que le camp étoit fermé et couvert d'un côté d'une rivière, et de l'autre d'une montagne, sans en

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décrire les vagues fugitives d'elles-mesmes , et les rochers qui exposent leurs testes nues à l'inclémence des éclairs. Ces descriptions y sont hors de leur place , et en récompense les hélas et les façons vastes de nombrer par mille et mille, que Mafherbe ne pouvoit souffrir dans nos odes, peuvent entrer avec grâce dans la comédie, étant soutenues de la voix et de l'action des acteurs : ce qui fait voir que cette poésie est aussi bien dénuée de politesse que d'ornement, et qu'elle ne doit estre considérée que comme ces grans tableaux qui ne sont faits que pour estre veus de loin au haut des églises, où il suffit qu'il paroisse quelques couleurs vives pour contenter la vue.

Vous proposâtes aussy à M. Chapelain si l'on estoit obligé , aux vers de théâtre comme aux autres vers de suite , de fermer le sens avec la

Si'me. M. de Malherbe m'ordonnoit de le fermer e quatre en quatre, même en ma pastorale. Cette grande justesse me sembloit ridicule quand j'estois obligé de décrire des passions violentes et désordonnées, et j'avois peur d'imiter le procèsverbal que l'on fit d'une émotion populaire qui arriva dans Tours, il y a quinze ou seize ans, et qui dura trois jours et trois nuits.

Le maire et les prud'hommes qui l'assistèrent à en faire l'information eurent tant de soin de ne se point départir de leur style et de leurs règles ordinaires, qu'ils la divisèrent en six pauses, pour marquer les intervales du temps qu'ils prenoyent pour leurs nécessitez; et après avoir décrit les blasphèmes , les massacres et les sacrilèges qui se comraettoyent, ne manquoyent jamais, à

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âgé de quatorze ou quinze ans , provenu de ce mariage, qui alloit au marché, et qui, au lieu d'acheter du pain et de la viande pour les nécessitez de leur famille, achetast des épées, des plumes et des baudriers ; qu'au quatrième acte ce même enfant témoignast son courage dans les armées, et qu'au cinquième, pour dénouer l'intrigue, il se fistreconnoitre digne de sa naissance, et ramenast son père et sa mère aux pieds de son grand-père obtenir leur grâce.

Ce grand intervale de temps représenté en deux heures choquoit le sens des esprits bien faits. Cependant cette pièce estoit estimée l'une des plus pathétiques de ce temps-là, et le peuple en eust esté pleinement satisfait s^ils eussent pu vieillir les visages des acteurs à toutes les scènes , en sorte que celui qui avoit paru au premier acte faisant l'amour frisé et poudré , avec le premier coton qui ne commençoit qu'à percer sur ses lèvres, parust, au dernier, aux pieds du roy, avec une calote de travers et une barbe infolio.

Pour l'unité du lieu, l'on ne la connoissoiî pas en ce temps là, et l'on souffroit la scène tantost dans le palais et dans la chambre du roy, tantost dans la forest et dans la heute du charbonnier. Et cependant, aveque toutes ces disparates, cette pièce estoit plus estimée que si elle eust esté dans les règles , où l'on eust fait toute la tragécomédie du dernier acte, où l'on représente les amans aux pieds du roy, après avoir rapporté par épisodes ce qu'il y a de plus pathétique aux quatre premiers actes.

Cette pièce, disposée de cette sorte, eust esté

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aussi agréable à lire dans sa chambre , en particulier, qu'à ouïr réciter en l'hostel de Bourgogne par Bellerose et Mondory; et je m'assure, Monsieur, que , si l'on vous proposoit de la réduire dans les règles étroites , vous seriez obligé de confesser qu'elle ne se peut accommoder au théâtre.

L'on en diroit autant du Cid, si l'on le vouloit réduire dans l'unité de lieu ; et cependant il a esté approuvé de toute la cour, où sont les juges compétens en cette matière , pour un chef d'œuvre, et vous trouverez bien peu de fables ni d'histoires qui puissent souffrir cette perfection que vous y désirez , M. Chapelain et vous. L'Antigone , la Médée, la Sophonisbe, et la Marianne, qui sont les plus belles qui soyent venues à ma connoissance du temps passé et du présent , y souffrent de grandes contraintes inutilement. Quand elles se seroyent un peu plus relâchées, eUes n'en auroient pas esté moins agréables aux auditeurs.

Je voudrois bien vous pouvoir entretenir plus longtemps sur ce sujet, et M. Chapelain sur le poème héroïque ; mais je suis si las d'écrire que je n'en puis plus. C'est pourquoy je remettrai à écrire à M. Chapelain et à M. Conrart au prochain voyage, comme je l'ay promis. A présent que j'ay achevé mes pseaumes, j'auray plus de liberté de vous entretenir tous trois de mes sentimens de la poésie , que je soumettray aux vôtres , et vous témoigneray que je suis passionnément

Vostre, etc. (') I . Les lettres de Racan ont été généralement rangées d'à-

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près l'ordre des dates. Cependant, sans rechercher quelle raison a eue Conrart pour mettre ces deux dernières à la suite d'autres moins anciennes , et même pour ne tenir aucun compte de la date de l'une relativement à la date de l'autre, nous avons maintenu l'ordre suivi dans le manuscrit.

Fin du Tome I.

ET

Ra

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