‹ Œuvres complètes de Racan. Nouv. éd., rev. et annotéeChapitre 94 sur 95 · TOUCHANT LA POÉSIE HÉROÏQUE DU 25 OCTOBRE · texte numérisé non relu

TOUCHANT LA POÉSIE HÉROÏQUE DU 25 OCTOBRE

Lettre XII.

ONSIEUR

De toutes les passions qui suivent les hommes de marque dans leur vieillesse , celle qui me sem-

r. Il est impossible de ne pas remarquer dans cette lettre un peu de ressentiment du retard apporté par Ménage à communiquer celle du 30 octobre à ses deux amis; et il put s'appliquer, sans trop de susceptibilité, quelques-uns des traits dirigés , 2 cette occasion , contre les savants en us.

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ble la plus commune et la plus vaine est le soucy qu'ils ont d'escrire les arts où ils ont excellé, quand ils sont dans l'impuissance de les pratiquer. Nous avons veu des livres de toutes les sciences démonstratives et mécaniques ; nous en avons de la danse, du jeu des armes, et de la paume. M. de Pluvinel, après avoir fait passer les monts aux exercices que la noblesse estoit obligée d'aller apprendre en Italie , et avoir été estimé, à Rome comme à Paris , le plus savant homme de cavalerie de son temps, s'avisa, sur la fm de ses jours, d'en escrire les préceptes dans son Manège royal, non pas tant pour aucune espérance qu'il eust de pouvoir donner par tablature sa justesse de la main et de la jambe à ceux qui lisoyentson livre, que pour le désir qu'il avoit de faire durer sa renommée quelque temps après sa mort , et pour n'avoir pas le déplaisir de voir dire de luy et de ses successeurs :

La gloire qui les suit après tant de travaux Se passe en moins de temps que la poudre qui vole Du pied de leurs chevaux.

Mais quoy que la vanité puisse faire, l'on en peut dire autant en autres termes de tous ceux de qui la réputation n'est fondée que sur leur disposition, sur leur adresse ou sur la subtilité de leur esprit :

Par les Muses seulement L'homme est exempt de la Parque , Et ce qui porte leur marque Demeure éternellement.

Oui , Monsieur, c'est le seul de tous les arts par qui nous pouvons aspirer à l'immortalité. Il fait moins d'éclat que les autres ; il ne se pratique

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que dans la solitude, il consomme nostre vie dans la mélancolie, et, si j'ose dire, dans le mépris, pour nous en redonner après la mort une plus glorieuse et plus étendue. Mais ce n'est pas à en escrire les règles que l'on acquiert l'éternité, ni la perfection à les lire : c'est en les pratiquant heureusement et glorieusement, comme vous faites. Les écoles et les instructions de tous les plus excellens hommes du temps passé et du présent ne font que des grammairiens et des versificateurs. C'est la naissance et l'exercice qui font les orateurs et les poètes. Pourquoi donc, monsieur, retombons-nous dans ce même vice que nous blasmons en autruy ? Comment établissons-nous des règles générales à un art où la pratique et le jugement en forment tous les jours de nouvelles? Et par où commenceray-je à vous escrire mes sentimens du poème épique, moy qui ne say pas seulement le nom des choses dont je veux traitter, et qui pourrois dire comme cette jeune dame sur la dispute qui arriva en une collation , si c'étoit des pesches ou des presses qu'on luy présentoit, qu'elle savoit bien les manger, mais non pas les nommer. Ainsi , encore que je me serve quelquefois assez heureusement des figures de rhétorique, dont je ne say pas le nom , c'est plus par hazard que par science, puisque je n'ay jamais seu comprendre la différence qu'il y avoit entre une comparaison et une métaphore , ni discerner le prétérit d'avec l'aoriste. Et quand je me veux mettre en devoir d'effeauer la résolution que j'ay prise de vous escrire les règles que je pratique dans mes vers , je suis comme ces prédicateurs qui, n'entendant pas leur évangile, font de longues

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préfaces avant que d'entrer en matière, ou comme l'horloge du Pont-Neuf, de qui les apeaux durent plus longtemps que l'heure qu'elle veut sonner. Je n'ay aucune connoissance du poème épique que ce que j'en ay leu dans Ronsard depuis huit jours. Il dit que les vers alexandrins luy semblent trop imiter la prose, et que c'est la raison pourquoy il a fait sa Franciade en vers communs, comme ceux qui, à son jugement, avoyent plus de gravité. Je croy que vous ne serez pas de son avis , et que vous ne jugerez pas que Françion eust fait son entrée dans Paris de meilleure grâce et avec plus de majesté sur un cheval boiteux que sur un qui raarcheroit également des deux costez. La principale raison, à mon avis , pourquoy Ronsard s'est servi de ses vers raccourcis et estropiez, est qu'il nesesentoit pas assez fort pour remplir les grans vers en toute leur étendue '. Ce sont pourtant les seuls, à mon jugement, que l'on doit employer dans les grands poèmes, et je trouve la bizarrerie des Italiens encore bien plus étrange de se servir de leurs stances à faire des narrations , qui sont si fréquentes en cette nature de poèmes. Cela me semble aussi extravagant que si l'on coupoit une tapisserie d'histoire et de personnages pour en faire des escabeaux , où l'on verroit la croupe d'un cheval sur l'un , un bouclier sur l'autre , et sur l'autre le bras et la teste de l'homme qui le

I . Ceci rappelle la réponse de Pope à quelqu'un qui lui disoit : « Si la rime est aussi nécessaire que vous le pensez à nos vers anglois, pourquoi Milton n'a-t-il pas rimé le Paradis perdu ? — Because he could not » (parce qu'il ne pouvoit pas), répondit Pope.

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portoit. C'est de quoy j'oserois vous demander raison , si je ne craignois d'avoir une aussi rude réprimande que celle que je reçus du grondeur et impitoyable silence de Malherbe quand je pris Lycophron pour la ville où demeuroit Cassandre. Toutes les langues ont des grâces particulières , qui ne se laissent goûter qu'à ceux qui les possèdent originairement et parfaitement.

Il faut encore vous dire ce que j'ay leu dans Ronsard , où je trouve un peu plus de raison qu'au choix^qu'il a fait de ses vers à trois jambes. Il est d'avis que l'on prenne pour fondement du poème lyrique quelque vieille histoire éloignée de la mémoire des hommes. Je serois bien de son sentiment, après, toutefois, en avoir excepté la pucelle d'Odéans, qui, encore qu'elle soit moderne et connue de tout le monde , ne laisse' pas d'estre assez extraordinaire pour souffrir toutes les belles inventions dont vous la voudrez orner. Et si les romans sont des poèmes en prose , je voudrois encore les en excepter, aussi bien que les pièces de théâtre , sur la connoissance que j'ay que les histoires et les fables fort connues y sont plus agréables aux person- j nés de la cour. Mais pour le poème épique, qui' n'est leu que des excellens esprits, l'on le peut et l'on le doit faire dans toutes les règles nécessaires pour la perfection.

Je serois aussi d'avis que les intrigues du poème épique et du roman trompassent le lecteur, et qu'ils se dénouassent par des moyens imprévus et à quoy l'on ne s'attend point, a'autant qu'on les lit à loisir et avec attention , pour

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en goûter les grâces, au contraire des dramatiques, que l'on ne void que représenter, et où le plus souvent Ton attache son esprit plustost aux actions des acteurs et à la disposition du théâtre qu'aux paroles. C'est pourquoy il semble que ces pièces sont plus agréables quand le sujet en est fort connu , que l'on sayt dès le premier acte ce que l'on doit jouer, et que l'intrigue s'en démesle facilement.

Je pense avoir ouï dire à quelqu'un de ces grans hommes qui me faisoient l'honneur de me souffrir en leur compagnie en mon habit de page que le principal dessein de toutes les inventions poétiques étoit d'instruire à la vertu agréablement, en faisant voir, contre l'opinion des athées, que la justice divine agissoit dès ce monde; que les gens de bien n'estoyent pas toujours malheureux, ni les méchans toujours heureux ; qu'enfin la vertu trouvoit sa récompense et le vice sa punition ; qu'il faut que le héros soit parfaitement vertueux et ne face jamais rien contre son honneur, quelque persécution qu'il ayt de la fortune; que généralement tous les personnages que l'on propose ne changent jamais d'humeur ; qu'Achille soit toujours vaillant, Ulysse toujours prudent, Ajax toujours téméraire et inconsidéré, et Thersite toujours timide. J'estime aussy que vous approuverez avec Ronsard que le poème épique commence par le milieu et par quelque accident extraordinaire, comme la subversion d'un état, un naufrage ou le sac et l'incendie d'une ville fameuse, et que l'on face raconter le commencement de l'his-

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toire par quelqu'un trouvé inopinément qui se seroit sauvé de ces grans désastres, et la fin par prophéties, apparitions ou autres moyens extraordinaires , et , à ce propos , je pense vous avoir dit que feu M. le comte de Moret, fils de Henry le Grand, et le chevalier de Bueil, son oncle , trouvèrent à redire que dans le bouclier d'Enée l'on eust représenté Remus et Romulus qui tétoyent la louve tour à tour, et disoyent que l'on ne pouvoit représenter des aaions de divers temps en une peinture. Mais après y avoir repensé en mon particulier, je trouve que Virgile a bien fait une plus grande faute d'avoir divulgué en un bouclier qui estoit veu de toute l'armée les secrets de l'avenir, que les dieux ne découvrent qu'à peu de personnes et par des oracles ambigus. Si vous estes obligé d'écrire la postérité de Henry le Grand dans votre Pucelle, je m'assure que vous ne ferez point porter gravé dans une rondache ou peint dans un bouclier la naissance et l'éducation de Louis le Juste et du roy d'à présent , ni la prise de la Bastille ou le secours d'Arras.

Si je ne vous imponune point , je voudrois encore vous demander le temps que l'on doit prendre pour la disposition du poème épique. Quelques-uns disent un an , les autres trois ; mais pour moy je serois pour le dernier, et souhaiterois que l'on le resserrât le plus que l'on pourroit, parce que les divers récits faits en peu d'heures sont fort agréables aux bons esprits .

Eour qui l'on fait les poèmes épiques, et qui les sent à loisir ; au contraire des pièces de théâ-

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tre, où l'on veut des actions, et où les auteurs sont fort ennuyeux quand ils ne font que raconter des histoires.

Encore un mot de la versification pour finir cette longue lettre ; c'est peut-estre où je vous seray le moins désagréable. J'estime qu'elle doit être plus achevée et plus égale au poème épique qu'en aucun autre, parce qu'il n'est soutenu ni de l'action des acteurs comme la comédie , ni de la voix et de la musique comme sont quelquefois les odes et les vers de suite , qui vont toujours mesme train et ne peuvent souffrir aucune inégalité , les diverses mesures de la lyrique dont on a le choix , les rimes croisées et les vers coupés aidant fort à rendre agréables les choses communes et médiocres ; mesme il y a de petites pointes, qui peuvent y trouver leur place, qui seroient insupportables au poème épique , tant pour la dignité de la matière et des personnages que l'on y introduit que pour la mesure des vers, qui ne se varie jamais, et semble qu'il y a la mesme différence entre le poème et le lyrique qu'il y a entre le marcher ordinaire et la danse : en l'un on témoigne plus de gravité , en l'autre plus de gayeté.

Malherbe et Maynard étoient d'avis de couper le sens des vers de suite de quatre vers en quatre vers ; mais moy, qui me suis toujours opposé tant que j'ay pu aux gesnes où l'on vouloit mettre notre poésie, je n^ ay jamais su consentir, et me sembloit que ce seroit faire des stances, et non pas des vers de suite. Présentement je viens de trouver une version de M. le cardinal

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Duperron, en quatrains rimez deux à deux. En voicy les deux premières stances :

Version de l'hymne Vexilla régis prodcunt.

Aujourdhuy du grand roy l'etendard va marchant Où l'auteur de la chair vient la chair attachant ; Aujourd'huy de la croix resplendit le mystère , Où Dieu souffre la mort, aux mortels salutaire.

Icy, pour abolir le contrat du péché, S'immole l'agneau pur, d'offense non taché. Les pieds percés de clous et les mains étendues, Innocente rançon des ouailles perdues.

Vous voyez par là que j 'avois raison d 'empescher que l'on ne mist les vers de suite dans les gesnes. Mon opinion estoit, si je l'ose mettre en parallèle avec celle de ces deux grans hommes, qu'il suffisoit que le sens se fermât avec la ryme au 2, au 4, au 6, et rarement au 8. Je souhaiterois que vous voulussiez estre le seul juge de cette question. J'acquiescerois à vostre jugement plus tost qu'à aucun autre, puisque je suis passionnément votre, etc.

Je vous envoyé toute ouverte ce que j'escris à M. Conrart du poème lyrique, pour lui faire tenirà Atys ('). Si vous jugez qu'il en vaille la peine, et je vous avertis tous deux, et M . Ménage aussy, si vous jugez qu'il y ayt quelque remarque dans ces rapsodies qui mérite d'estre gardée , de conserver les lettres : car je n'en fays aucune copie,

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