DE CHARLES PERRAULT
EPITRE AL' nOl
poi'H ÊTRE PLACÉE EN TÈTE DU Dictionnaire de l'Académie,
PAR CUARLES PERRAULT
Sire,
Le DiclioHJiaire de l'Académie frunçoise paroît enfin' sous les auspices de' Votre Majestij, et nous avons' osé mettre à la tête de notre ouvrage le nom auguste du plus grand des rois. Quelques* soins que nous ayons pris d'y rassembler tous' les termes dont l'éloquence et la poésie peuvent former l'éloge des plus grands héros, nous^ avouons. Sire, que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la foiblesse. Lorsque' notre zèle et notre devoir nous ont engagés à parler' du secret impénétrable de vos desseins, que la seule exécution découvre * aux yeux des hommes, et toujours dans les moments marqués par votre sagesse, les mots de prévo^jance, de prudence, et de sagesse même ne répondoient' pas à nos idées ; et nous auriohï^.; osé nous servir de celui de''" providence, s'il pouvoit jamais êtrCTpermis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu seul. Ce qui nous" console, Sire, c'est" que sur un pareil sujet les autres langues u'auroient aucun avantage sur la notre : celle
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des Grecs et celle des Uomains seroientduns la même indigence; et tout ce ([ue nous voyons'^ de brillant et de sublime dans leurs plus fameux panégyriques u"auroit ni assez de force ni assez d'éclat pour soutenir le simple récit de vos victoires. Que l'on remonte de siècle en siècle jusqu'à l'antiquité la plus reculée, qu'y trouvera-t-on de comparable au spectacle qui fait aujourd'hui l'attention de l'univers? toute l'Europe armée contre vous, et toute l'Europe trop foible.
Qu'il nous soit permis. Sire, de détourner un moment les yeux '* d'une gloire si éclatante, et d'oublier, s'il est possible, le vainqueur'^ des nations, le vengeur '° des rois, le défenseur des autels, pour ne regarder que le protecteur de l'Académie françoise. Nous sentons combien nous honore" une protection si glorieuse; mais quel" bonheur pour nous de trouver en même temps le modèle le plus parfait de l'éloquence! Vous'^ êtes. Sire, naturellement et sans art, ce que nous tâchons de devenir par le travail et par l'étude : il règne dans tous-" vos discours une souveraine-' raison, toujours soutenue d'expressions fortes et précises, qui vous rendent-- maître de toute l'âme de ceux qui vous écoutent, et ne leur laisse d'autre volonté que la vôtre. L'éloquence-' où nous aspirons par nos veilles, et qui est en vous un don du ciel, que ne doit-elle point à vos actions héroïques! Les'* grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences ; mais ce sont les grands événements qui font les poètes et les orateurs ; les merveilles de votre règne en auroient fait naître au milieu d'un pays barbare.
Tandis" que nous nous appliquons à l'embellissement de notre langue, vos armes victorieuses la font passer chez les étrangers : nous leur en facilitons l'intelligence par notre travail, et vous la leur rendez nécessaire par vos conquêtes; et si elle va encore plus loin que vos conquêtes, si elle réduit toutes les langues des pays où elle est connue à ne servir presque plus qu'au commun du peuple, une si haute destinée vient moins de sa beauté naturelle et des-*^ ornements que nous avons tâché d'y ajouter, que de l'avantage d'être la langue de la nation qui vous a pour monarque, et (nous ne craignons point de le dire) que vous avez rendue la nation dominante. Vous répandez" sur nous un éclat qui assu-
jettit les étrangers à nos coutumes dans tout ce que leurs lois peuvent leur avoir laissé de libre ; ils se font honneur de parler comme ce peuple à qui vous avez appris à surmonter tous les obstacles, à ne plus trouver de places imprenables, à forcer les retranchements les plus inaccessibles. Quel empressement". Sire, la postérité n'aura-t-elle point à rechercher, à recueillir les Mémoires de votre vie, les chants de victoire qu'on aura mêlés à vos triomphes! C'est'» ce qui nous répond du succès de notre ouvrage; et s'il'" arrive, comme nous osons l'espérer, qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins que parce que les livres et les autres monuments qui parleront du règne de Votre Majesté feront les délices de tous les peuples, feront l'étude de tous les rois, et seront toujours regardés comme faits dans le temps de la pureté du langage et dans le beau siècle de la France. Nous" sommes avec une profonde vénération, etc.
1. Le Dictionnaire de l'Académie française paroic enfin. Ce mot enfin ne peut ici être dit qu'en deux sens, ou comme par un aveu de la lenteur de l'Académie à travailler, ou comme par une espèce de vaine complaisance d'avoir pu venir à bout d'un si grand ouvrage. Or, dans l'un et dans l'autre sens, il est mal, parce qu'il n'est ici question ni de s'accuser ni de se vanter.
2. Sous les auspices de Votre Majesté. On dit bien agir sous les auspices, entreprendre, achever quelque chose sous les auspices d'un grand prince, pour marquer que c'est par ses ordres que tout s'est fait; que c'est son génie, son bonheur, qui ont influé sur tout. Mais paraît sous les auspices ne se peut dire, à mon sens, que dans une occasion : se seroit si un auteur, n'ayant
1. Cette ciiti(|uo est attribuée à liacine et à Rcgnier-Desmarais. (Voyc2 l'avertissement.)
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pas voulu, par modi^stie, nictlro un ouvrage au jour, venoit à y être excité, et comme forcé par les instances d'un grand prince. Car alors on pourroit dire avec fondement que cet ouvrage paroît au jour sous les auspices du prince. Mais ici il n'y a rien de semblable.
3. El nous avons osé mellre à la le Ce de noire ouvrage le nom anf/nste. Cette phrase, mettre le nom d'un prince à la tête d'un ouvrage, pour dire, lui dédier un ouvrage, me semble impropre, en ce qu'elle ne signifie point en effet ce qu'on veut lui faire signifier. Le mot oser me semble aussi n'être pas à propos on cet endroit. Car, en général, bien loin que ce soit une hardiesse à qui que ce soit de dédier un livre à un grand prince, c'est au contraire une marque de respect, un acte d'hommage ; et pour l'Académie, à l'égard du roi, qui en est le protecteur, c'est un devoir, c'e.st une obligation indispensable.
U. Quelques soins que nous ayons pris d'y rassembler tous les termes dont l'éloquence et la poésie peuvent former l'éloge des plus grands héros. De la façon dont ceci est énoncé, on peut croire que l'Académie, en faisant son dictionnaire, n'a eu autre chose en vue que de recueillir les mots dont on peut se servir dans un panégyrique, dans une ode, dans un poëme épique, ou que du moins, en rassemblant aussi tous les autres, elle ne l'a fait que par manière d'acquit ; mais que pour ceux qui peuvent entrer dans l'éloge d'un grand prince, elle y a travaillé avec tout un autre soin. Car c'est là ce ([ui résulte naturellement de a phrase dont il s'agit.
Que si on la veut prendre dans un sens plusétendu, et comme faisant une figure qui, dans l'expression de la plus noble partie comprend le tout, il y aura un autre inconvénient: c'est que tous les faiseurs de Dictionnaires seront aussi bien fondés que nous à dire qu'ils ont pris soin de rassembler tous les termes dont on peut former l'éloge des plus grands héros.
11 y a d'ailleurs une autre observation à faire là-dessus, c'est que les mots de jurer, blasphémer, voler, tuer, assassin, traître, crime, poison, insecte, etc., ne sont pas moins dans le Diclioiinaire de l'Académie que ceux de régner, vaincre, triompher, libéral, magnanime, conquérant, valeur, gloire, sagesse, etc. qu'ainsi on peut dire avec le même fondement que nous avons/jrts
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soin de ras.^embler tous les termes dont on peut se servir pour faire les invectives les plus sanglantes et pour décrire les actions les plus abominables.
5. Tous les termes dont Véloqaence. Phrase louche par ellemême, et qui laisse en doute d'abord si on ne veut point dire tous les termes, l'éloquence desquels.
6. Nous avouons. Sire, que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la faiblesse. Ces mots-là, de la manière dont ils sont rangés, font tout un autre sens que celui qu'on a voulu leur donner. On a voulu dire que le roi nous faisoit sentir la foiblesse et la pauvreté de la langue ; et cette phrase, tout au contraire, signifie qu'il nous a fait sentir le défaut et la foiblesse des héros.
7. Lorsque notre zèle. Quand on a avancé tme proposition, il faut que la preuve qu'on en donne ensuite y ait un parfait rapport. Ainsi, après avoir dit que le roi nous a fait sentir plus d'une fois la foiblesse de la langue, il faudroit, pour le bien prouver, faire une espèce d'énumération des diverses choses en quoi il nous l'a fait sentir. Mais ici on ne parle que d'une seule ; et, outre qu'en cela on man(|ue à prouver sufîisanniient ce qu'on avoit avancé, puisqu'une j.iroposition générale ne sauroit être prouvée par un fait particulier, on donne de plus lieu de croire que ce n'est qu'à l'égard de ce fait particulier qu'on a trouvé la langue trop foible.
8. Parler du secret impénétrable. Parler d'un secret, c'est le révéler, le divulguer; de sorte qu'on pourroit dire que, bien loin que le zèle et le devoir engagent à parler du secret impénétrable des desseins d'un prince, ils obligent au contraire à n'en dire mot.
9. Ne répondoicnt pas à nos idées. 11 faudroit, pour la justesse de la construction, ont mal répondu, puisque auparavant il y a nous ont engagés; ou bien, ce qui seroit encore plus régulier: Toutes les fois que notre zèle ou notre devoir nous ont engagés... nous avons trouvé que les mots... ne répondaient pas à nos idées.
10. Providence. Reconnoître que le terme de providence n'appartient qu'à Dieu seul, et qu'il ne peut jamais être permis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu, mais cependant dire en même temps qu'on le donneroit s'il étoit permis de
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le donner, il y a en cela une contradiction d'idées, et cela se détruit soi-même.
D'ailleurs, en disant: Et nous aurions osé, etc. ; s'il pouvait être permis, etc., on marque une grande disposition à faire la chose même que l'on reconnoît n'être pas permise. Je ne sais si je me trompe; mais cet endroit, ;\ ce qu'il me paroît, blesse la bienséance.
11. Ce qui nous console. Voilà encore un endroit où l'expression fait tort au sens ; car, si l'Académie est vraiment touchée de ce qui regarde la gloire du Roi, ce ne doit pas être un sujet de consolation pour (die de ce que les autres langues ne sont pas plus capables que la nôtre de donner une juste idée des actions d'un si grand prince. On ne peut avoir raison de s'exprimer de la sorte que quand on veut bien laisser voir qu'on n'agit que par émulation ; mais, hors de 1;\, il est mal de dire qu'on se console de ne pouvoir pas bien faire, parce que d'autres ne peuvent pas faire mieux.
12. C'est que sur un pareil sujet les autres langues n'auroient aucun avantage sur la nôtre. De ces deux sur, le premier est peut-être impropre ; car on ne dit pas avoir avantage sur quelqu'un, sur quelque chose, mais en quelque cliose. De plus, l'exactitude et la pureté du style ne souffrent pas qu'on mette dans un petit membre de période deux sur, qui dépendent tous deux d'un même régime.
13. De brillant et de sublime clans leurs plus fameux panégyriques. A prendre le mot de panégyrique dans un sens étroit, cela n'iroit pas loin. Ainsi je ne doute point que par Xesplus fameux panégyriques, on n'ait eu en vue tout ce que les anciens, Grecs et Romains, peuvent avoir fait de plus achevé, en matière de louanges, dans tous leurs ouvrages. Mais en même temps aussi je crois que c'est une exagération, et trop forte en elle-même, et vicieuse outre cela quant au sons et quant à l'expression, que de dire que ce qu'il y a de plus brillant et de plus sublime dans l'éloquence ou grecque ou romaine, ne puisse pas avoir assez de force et assez d'éclat pour soutenir le simple récit des victoires du Roi. Le brillant, le sublime et l'éclat no sont point faits pour soutenir, et un simple récit ne doit point être soutenu. Cela implique contradiction.
1/j. Qu'il nous soit permis. Sire, de détourner les yeux d'une gloire si éclatante. Je ne bhlme point cette phrase ; mais pourtant les yeux d'une gloire peuvent trouver de mauvais plaisants.
15. Le vainqueur des natiotis. Pour pouvoir dire qu'un prince est le vainqueur des nations, il ne suffit pas qu'il ait été toujours victorieux dans toutes les guerres qu'il a ou entreprises ou soutenues contre diverses nations ; il faut qu'il ait subjugué des nations entières. Or cela ne se peut pas dire du Roi, quoique ses victoires et ses conquêtes soient plus grandes et plus glorieuses par elles-mêmes que celles des princes qui ont subjugué plusieurs nations.
16. Le vengeur des rois. Cette épitliète ne convient pas non plus. 11 faudroit, pour la fonder, que le Roi eût effectivement rétabli le roi d'Angleterre sur le trône. Tant qu'il ne l'y rétablit point, il est son protecteur, son appui; mais il n'est point son vengeur, le mot de vengeur supposant un homme qui non-seulement a pris quelqu'un sous sa protection, mais qui l'a effectivement vengé de ses ennemis et rétabli en son premier état.
17. Une protection si glorieuse. La construction souffre ici ; car il ne suffit pas que, sous le terme de protecteur, celui de protection soit renfermé, pour dire ensuite absolument une protection si glorieuse ; mais il faut nécessairement que celui même de protection ait été exprimé ; ces mots, une si glorieuse, étant ici de même nature que h- pronom démonstratif ce, qu'on ne peut jamais employer sans que le terme auquel il se rapporte ait été employé peu de temps auparavant, ou sans ajouter ensuite quelque chose qui marque précisément de quoi il s'agit. Ainsi, après avoir parlé de lu protection dont le Roi honore l'Académie, on peut bien dire : Une si haute protection. Sire. Que si on ne s'est point encore servi du mot de pi-oteclion, il faudra dire : Une si haute protection que celle dont vous nous honorez, ou quelque autre chose de semblable; car si l'on n'ajoute rien après wie si haute protection dans un cas où le même mot n'a pas précédé, encore une fois, il n'y a point de construction.
Si glorieuse. En parlant des grandes actions du Roi, c'est fort bien dit, des actions si glorieuses, parce que c'est à lui qu'elles apportent de la gloire ; mais, en parlant de la protection que le
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Roi nous donne, comnin ce n'est pas à lui, mais à nous qu'elle fait lionneur, il faut le remarquer et dire une protection qui nous est si glorieuse.
Ce qu'il y a encore de plus considérable à observer sur cette phrase, combien nous honore une protection si glorieuse, c'est qu'elle roule sur des termes qui ne disent à peu près que la même chose, et qu'ainsi elle tombe dans le vice où tomberoit celui qui diroit : Je sens combien me fait de plaisir une chose si agréable, ou, je sens combien m'est utile une chose si avantageuse ; car l'honneur et la gloire ne sont pas plus distincts entre eux que l'agrément et le plaisir, que l'avantage et l'utilité.
18. Quel bonheur pour nous île trouver en même temps le modèle le plus parfait de l'éloquence! De la façon dont ceci est énoncé, on ne donne pas assez à entendre où l'on a trouvé ce modèle ; et, puisque c'est du Roi qu'on veut parler, il me semble qu'il auroit fallu dire de trouver en vous, ou quelque chose d'équivalent. Mais, sans m'arrèter à ce qui regarde ici l'expression, je passe à ce qui regarde le sens.
Le Roi parle sans doute très-purement ; il s'exprime avec une grande justesse, avec une grande précision, et il a l'esprit si excellent, il est si consommé dans les affaires de son État, que tout ce qu'il pense et ce qu'il dit dans ses conseils est toujours ce qu'il y a de mieux à dire et à penser. Tout cela fait un trèsgrand prince, un très-grand génie qu'on peut proposer aux rois pour modèle ; mais fait-il un orateur éloquent, sur le modèle duquel ceux qui aspirent à l'éloquence doivent et puissent se former ? De plus, quand le bon sens, la pureté et la précision, qui régnent dans tout ce que le Roi dit dans ses conseils, feroient cette véritable éloquence que les académiciens doivent chercher, comment la pourroient-ils imiter, puisque pour cela il faudroit être admis dans ses conseils et pouvoir l'entendre parler sur les affaires de son État? Car, s'ils n'ont l'honneur de le voir et de l'entendre que comme la foule des courtisans, ils pourront bien apprendre de lui à se posséder toujours, à ne dire jamais rien de dur, rien d'inutile, rien que de précis et de sage : mais tout cela regarde bien plus les mœurs que l'éloquence, .\insi, plus j'approfondis la louange qu'on a voulu donner en cela au Roi, moins je la trouve convenable.
19. Vous êtes. Sire, nalurellemenl et sans art, ce que nous tâchons de devenir par Vélude. Pour juger si cette proposition renferme un sens juste, il faut examiner ce que le roi est naturellement, et ce que les académiciens doivent travailler à devenir par l'étude. Le roi est naturellement, c'est-à-dire par sa naissance, et sans y avoir rien contribué de lui-même, roi de France ; il est naturellement très-bien fait ; il est naturellement d'une bonne et heureuse complexion ; et, si Ton veut étendre encore davantage le sens de nalurellemenl, 11 a naturellement de l'esprit, de la pénétration, de la bonté, de la douceur, de la fermeté, de la grandeur d'àme. Voilà à peu près ce qu'on peut dire que le roi est naturellement, et qu'il a sans le secours de l'art. Mais est-ce là ce qu'un académicien doit se proposer de devenir et d'acquérir? Il me semble que, comme académicien, ce qu'il doit se proposer, c'est de devenir un excellent grammairien, un excellent critique en matière de littérature, un excellent historien, un excellent orateur, un excsUent poëte, enfin un excellent homme de lettres. Or le Roi n'est rien de tout cela naturellement.
20. // règne dans Ions vos discours. La chose est vraie en soi, mais elle me paroit mal énoncée ; car ces mots, dans tous vos discours, ne conviennent nullement au Roi. 11 faudroil dire : Il règne dans tout ce que vous dites, ou bien: Vous ne dites rien où il ne règne.
21. Une souveraine raison. Cette souveraine raison dont il est ici question, et qui fait les sages princes et les habiles politiques, est-ce la même que celle qui fait les orateurs et les poètes? Nullement : c'en est une d'une espèce toute différente, et qui n'a rien de commun avec l'éloquence, si ce n'est parce qu'il n'y a point de véritable éloquence que celle qui est fondée sur la raison.
22. Qui vous rendent tnailre de toute l'âme de ceux qui vous écnulenl, et ne leur laissent d'autre volonté que la vôtre. Tout cela se peut fort bien dire d'un grand prédicateur, d'un grand orateur, d'un éloquent général d'armée, accoutumé à haranguer ses soldats et à leur inspirer ce qu'il veut, mais non pas d'un roi qui donne ses ordres à ses ministres, et qui leur prescrit ce qu'ils doivent faire. Voilà quant au sens des paroles: je viens maintenant aux paroles mômes.
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C'est fort bien dit, en parlant d'un orateur, ceux qui ireoutenl. Mais, en parlant d'un roi qui agite, qui discute avec ses ministres les affaires de son État, il faut dire, ceux qui l'entendent parler. Et dire en cette occasion, ceux qui ['écoutent, c'est une phrase aussi impropre que si on disoit ses auditeurs, pour dire ses ministres.
11 y a, ce me semble, une autre faute do justesse dans ces paroles, qui vous rendent... et ne leur laissent; car ce ne sont pas les expressions fortes et précises qui rendent un homme maitre, etc. : c'est la souveraine raison, soutenue de ces expressions. Et par conséquent, au lieu que ces mots sont mis au pluriel et se rapportent à expressions, ils doivent être mis au singulier et se rapporter à souveraine raison.
Je crois aussi qu'en cet endroit expressions fortes n'est pas bien dit, parce que, dans la bouche du maître, des expressions fortes sont des expressions dures, et qui tiennent de l'empire et de la menace.
Quant à cette aulre faron de parler, maitre de toute l'âme, il me semble qu'elle a quelque chose de poétique, et qu'elle est ici mal appliquée; car s'agit-il que le Roi, pour faire entrer ses ministres dans son sentiment, se rende maître de leur esprit par la force de ses raisons et de ses paroles ?
23. L'éloquence oie nous aspirons par nos veilles, et qui est en vous un don du ciel, que ne doit-elle point à vos actions héroiques .' Si on s'étoit contenté de dire que l'éloquence où l'Académie aspire doit beaucoup aux actions héro'iques du Roi, on auroit dit une chose qu'on pourroit trouver moyen de soutenir. Mais di' dire que l'éloquence, qui est en lui un don du ciel, doit beaucoup à ses actions héroïques, c'est une chose qui ne se peut pas défendre; car c'est dire précisément que le don du ciel, qui est en lui, doit beaucoup à ses actions.
2/(. Les grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences ; mais ce sont les grands événements qui font les poètes et les orateurs. Si les grûces répandues sur les gens de lettres font fleurir les lettres, il s'ensuit nécessairement qu'elles font aussi des poëtes et des orateurs ; car les lettres ne peuvent pas fleurir sans l'éloquence et la poésie. Ainsi le sens du second membre de cette période étant
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déjà enfermé dans le premier, il n'y a pas lieu de l'énoncer ensuite dans le second memljre comme par une espèce d'opposition, et d'en former un axiome.
Mais quand il n'y auroit nulle difficulté en cela, je ne vois pas sur quoi on fonde que ce sont les grands événements qui font les poètes et les orateurs. Tout ce qu'ils font, c'est de leur- fournir des sujets propres à les exciter et à les soutenir. Alexandre a été un des plus grands conquérants du monde, et il n'y a peut-être jamais eu de plus grand événement dans l'univers que le renversement de l'empire des Perses, suivi de l'établissement de celui des Grecs dans une partie considérable de l'Europe, dans l'Egypte et dans l'Asie jusqu'au Gange. Cependant les grandes choses qu'il a faites lui ont-elles fait naître un excellent poète grec? Et le poète Cliérilus, qui les a vues, et qu'il combloit même de bienfaits, en a-t-il été moins mauvais poète? Les victoires d'Annibal, grandes et signalées en Espagne et en Italie, et celles mêmes de Jules César, ont-elles fait naître des poètes et des orateurs! En a-t-on vu de bien fameux du temps de Cliarlemagne, si célèbre par ses grandes actions et par l'empire romain partagé avec les Grecs? Et, s'il étoit vrai que les merveilles du règne d'un prince en dussent faire naître au milieu d'un pays barbare, pourquoi les premiers Ottomans n'en ont-ils point eu dont le nom ait mérité de parvenir jusqu'à nous? Je sais bien que l'éloquence ne doit pas être renfermée dans les bornes d'une vérité rigoureuse; mais il ne faut pas aussi, dans une épître, s'emporter comme feroit un orateur dans la tribune, ou comme un poète dans un ouvrage pindarique.
25. Tandis que nous nous appliquons. Voici une période d'une extrême longueur, et qui n'a en cela nulle proportion avec les autres, qui sont presque toutes coupées.
il me semble, au reste qu'il y a quelque chose qui blesse la bienséance, de représenter dans un même tableau, d'un côté TAcadémie travaillant à la composition ou à la révision du Dictionnaire, et de l'autre le roi à la tête de ses armées.
Mais laissant cela à part, puisque c'est du Dictionnaire qu'on parle, et du Dictionnaire achevé, il ne faut pas dire en le présentant : Tandis quenousnous appliquons... Vos armées victorieuses la font passer; mais laiidis que nous nous sommes appliqués... Vos armées victorieuses l'ont fait passer, etc.
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26. Des ornements que nous avons tâché d'y ajouter. Travailler au Dictionnaire d'une langue, est-ce y ajouter des ornemenls? Tous ceux qui font des dictionnaires ne sont que des compilateurs plus ou moins exacts. On orne, on embellit une langue par des ouvrages en prose et en vers, écrits avec un grand sens, un grand goût, une grande pureté, une grande exactitude, un grand choix de pensées et d'expressions. Mais on ne peut pas dire que ce soit y ajouter des ornements, que d'en recueillir, d'en définir les mots, et d'en fournir des exemples tirés du bon usage.
27. Vous répandez sur nous. Ce nous, si on en juge par tous les autres qui sont dans l'épitro, et même par ceux (|ui .sont dans la période précédente, doit s'entendre des académiciens. De sorte qu'à prendre droit par les termes, cela signifie que les étrangers sont assujettis aux coutumes de l'.Xcadémie dans tout ce que leurs lois leur ont pu laisser de libre. Mais, quand on ôteroit l'équivoque de nous qui est très-facile :\ ôter, il ne seroit peut-être pas aisé de réduire cette pensée à un sens juste et raisonnable; car la langue d'un pays peut-elle raisonnablement se mettre au rang des choses que les lois laissent à la liberté des peuples de quitter comme il leur plaît?
28. Quel empressement. Tout ceci, quant au sens, ne me paroît pas assez lié ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit.
29. C'est ce qui notes répond du succès. Qu'est-ce quelesuccès d'un ouvrage? Est-ce simplement de durer longtemps et de passer à la postérité? Si cela est, tous les mauvais ouvrages qui sont parvenus jusqu'à nous depuis deux mille ans, plus ou moins, ont eu un grand succès. Et que promet-on au Dictionnaire, quand on ne lui promet autre chose? Mais si, par le succès d'un ouvrage, on entend, comme on le doit, le jugement avantageux qu'en fait le public après l'avoir examiné, comment peut-on dire que l'empressement que la postérité aura à recueillir les Mémoires de la vie du Roi est ce qui répond du succès du Dictionnaire?
30. S'il arrive... qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins que parce gwe... C'est dire: S'il arrive qu'il ait le pouvoir de fixer la langue, ce ne sera pas lui qui la fixera. La bonne logique aurait voulu qu'on eût dit : S'il arrive que la langue frauçoise, telle qu'elle est aujourd'hui.
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vienne à être fixée pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins que parce que, etc.
31. Xoits sommes. Lorsqu'un particulier écrit à un autre particulier, il peut finir sa lettre partout où il veut. Il peut couper tout (l'on coup et dire : je suis, sans que cela ait aucune liaison de sens avec ce qui a précédé. Peut-être même que c'est mieux fait d'en user de la sorte que de s'amuser à prendre un tour pour finir une lettre comme en cadence. Mais il n'en est pas de même, à mon avis, quand une compagnie écrit au roi. Il faut que tout soit plus compassé, plus mesuré, plus étudié, et que du moins les dernières choses qu'on a dites aient quelque rapport de .sens avec la protestation par laquelle on finit; car une fin brusque, et qui n'est liée à rien, marque de la négligence ou de la lassitude; et l'un et l'autre blessent le respect.
ÉPITAPHES'