LETTRE DE RACIME A BOILEAU
Un le rliargeant de roniettie la tradiirtion du B\N(.het à l'abbesse deFontevrault. '
l.s décembre. . .^
Puisque vous allez demain à la cour, je vous prie d'y porter les jKipiers ci-joints : vous savez ce que c'est. J'avois eu dessein de faire, comme on me le demandoit, des remarques sur les endroits qui me paroîtroient en avoir besoin; mais comme il falloit les raisonner, ce qui auroit rendu l'ouvrage un peu long, je n'ai pas eu la résolution d'achever ce que j'avois commencé, et j'ai cru que j'aurois plus tôt fait d'entreprendre une traduction nouvelle. J'ai traduit jusqu'au discours du médecin exclusivement. Il dit à la vérité de très-belles choses, mais il ne les explique point assez; et notre siècle, qui n'est pas si philosophe que
1. Marie-Madeleine-Gabriclle de Rocliechoviart, sœur du maréchal de Vivoiiiie et de M"'" de Moiitespan, abbessc de Foiitevrault. imagina de traduire le Banquet de l'Iaton, et onvoja sa traduction à Racine, en le priant de la revoir. Hacine trouva plus commode de faire une traduction nouvelle; mais il n'alla pas loin dans ce travail.
2. On ignore la date précise de cette lettre; tout fait cependant présumer que Racine Ta écrite après sa retraite du tliéàtre, et avant la disgrâce de M"" de Montespan, c'est-i-diro de 1078 i lOSO.
celui de Platon, demanderoit que l'on mit ces mêmes choses dans un plus grand jour. Quoiqu'il en soit, mon essai suffira pour montrer à madame de *** que j'avois à cœur de lui obéir. Il est vrai que le mois où nous sommes m'a fait souvenir de l'ancienne fête des Saturnales, pendant laquelle les serviteurs prenoient avec leurs maîtres des libertés qu'ils n'auroient pas prises .dans un autre temps. Ma conduite ne ressemble pas trop mal à celle-là : je me mets sans façon à côté de madame de ***, je prends des airs de maître; je m'accommode sans scrupule de ses airs et de ses phrases; je les rejette quand bon me semble. Mais, monsieur, la fête ne durera pas toujours, les Saturnales passeront ; et l'illustre dame reprendra sur son serviteur l'autorité qui lui est acquise. J'y aurai peu de mérite en tout sens, car il faut convenir que son style est admirable ; il a une douceur que nous autres hommes nous n'attrapons point; et si j'avois continué à refondre son ouvrage, vraisemblablement je l'aurois gâté. Elle a traduit le discours d'Alcibiade, par où finit le Banquet de Platon; elle l'a rectifié, je l'avoue, par un choix d'expressions fines et délicates, qui sauvent en partie la grossièreté des idées; mais avec tout cela je crois que le mieux est de le supprimer : outre qu'il est scandaleux, il est inutile ; car ce sont les louanges non de l'amour dont il s'agit dans ce dialogue, mais de Socrate ([ui n'y est introduit que comme un des interlocuteurs. Voilà, monsieur, le canevas de ce que je vous supplie de vouloir dire pour moi à madame de ***. Assurez-la qu'enrhumé au point que je le suis depuis trois semaines, je suis au désespoir de ne point aller moi-même lui rendre ces papiers ; et si par hasard elle demande que j'achève de traduire l'ouvrage, n'oubliez rien pour me délivrer de cette corvée. Adieu, bon voyage; et donnezmoi de vos nouvelles dès que vous serez de retour.
Racine.
LE
APOI.LODORE, L'AMI D'APOLLODORE, GLAUCON,
ARISTODËME, SOCIIATE, AGATHON, PHÈDRE, PAUSANIAS
ÉRYXIMAQUE, ARISTOPHANE', ALCIBIADE.
APOLLOnOIiE.
Je crois que je n'aurai pas de peine à vous faire le récit que vous me demandez ; car hier, comme je revenois de ma maison de Phalère, un homme de ma connoissance, qui venoit derrière moi, m'aperçut et m'appela de loin. « Hé quoi ! s'écria-t-il en badinant, Apollodore ne veut })as m'attendre? » Je m'arrêtai, et je l'attendis.
<i Je vous ai cherché longtemps, me dit-il, pour vous demander ce qui s'étoit passé chez Agathon le jour que Socrate et Alcibiade y soupèrent. On dit que toute la conversation roula sur l'amour, et je mourois d'envie d'entendre ce qui s'étoit dit de part et d'autre sur cette matière. J'en ai bien su quelque chose par le moyen
1. On peut être étonnû qu'un homme tel qii'Aiistopliane, ennemi des pliilnsnphes, occupe une place au banquet philosophi.[ue d'Agatlion, et rende hommage à la vertu de Socrate ; mais Aristopliane n'avait point encore compose sa comédie des Nuées. (G.)
3o8 LE BANQUET DE PLAT
d'un liomme à qui Phriiix avoit racontt' une partie de leur discours; mais cet homme ne me disoit rien df certain : il m'apprit seulement que vous saviez le détail de cet entretien ; contez-le moi donc, je vous prie : aussi bien, à qui peut-on mieux s'adresser qu'à vous pouientendre le discours de votre ami? ^lais dites-moi, avant toutes choses, si vous étiez présent à cette conversation.
(( Il paroît bien, lui répondis-je, que votre homme ne vous a rien dit de certain, puisque vous parlez de cette conversation comme d'une chose arrivée depuis peu, et comme sij'avois pu y être présent.
« Je le croyois, » me dit-il.
<( Comment, lui dis-je, Glaucon, ne savez-vous pas qu'il y a plusieurs années qu'Agathon n'a mis le pied dans Athènes? Pour moi, il n'y a pas encore trois ans que je fréquente Socrate, et que je m'attache à étudier toutes ses paroles, toutes ses actions. Avant ce tempslà, j'errois de côté et d'autre; et croyant mener une vie raisonnable , j'étois le plus malheureux de tous les hommes. Jr m'imaginois alors, comme vous faites maintenant, qu'un honnête homme devoit songer à toute autre chose qu'à ce qui s'appelle philosophie.
(I Ne m'insultez point, répliqua-t-il; dites-moi plutôt f|uand se tint la couversatioii dont il s'agit.
« Nous étions bien jeunes, vous et moi, lui dis-je; ce fut dans le temps qu'Agathon remporta le prix de sa première tragédie;' tout se passa chez lui, le lende-
1. Agatlion, poète tragique et comique, qui vivait vers la quatru-vingtdisième olympiade. On dit qu'il composa le premier une tragédie sur un sujet de pure invoution, quoique ce fût alors une loi pour les poètes de choisir tous leurs sujets dans l'Histoire ou dans la Fable. La pièce d'Agatlion, intitulée In l'Ieur, réussit; et cette nouveauté eut sans doute des
iiiiiiii (lu siicrilicf (|ii'il axoil l'ail avec ses acteurs pour leudre grâce aux dicuv du prix (|u'il a\oit gagné.
(( Vous parlez de loin, me dit-il; mais de qui savezvous ce qui i'ut dit dans celte assemblée? Est-ce de Socrate?
(I Non, lui dis-je; je tiens ce que j'en sais de celui-là même qui l'a conté à Phénix, je veux dire d'Aristodème, du bourg de Cydathène, ce petit homme qui va toujours nu-pieds. Il se trouva lui-nièuie chez Agathon. G'étoit alors un des hommes qui étoit le plus attaché à Socrale. J'ai (|uelquefois interrogé Socrate sur les choses ([ue cet Aristodème m'avoit récitées, et Socrate a\ouoil qu'il m'avoit dit la vérité.
« Que tardez-vous donc, me dit (llaucon, que vous ne me fassiez ce récit?' Pouxons-nous mieux enqiloyer le chemin qui nous reste d'ici à Athènes? »
Je le contentai, et nous discourûmes de ces choses le long du chemin. C'est ce qui fait que, comme je vous disois tout à l'heure, j'en ai encore la mémoire fraîche: et il ne tiendra qu'à vous de les entendre: aussi bien, outre le profit que je trouve à parler ou à entendre parler de philosophie, c'est qu'il n'y a rien au monde où je prenne tant de plaisir. Tout aucon Iraire des autres discours. Je me meurs d'ennui, quand je vous enter)ds, vous autres riches, parler de vos intérêts et de vos alfaires; je déplore en moi-même l'aveuglement où vous êtes: vous croyez faire merveilles, et vous ne faites rien
imitateurs que nous ne connaissons pas. Pl.iton a ininiorlalisé Agathon en choisissant la maison de ce poëte pour son Banquet. On ne sait si c'est ce iniîme Agathon qu'Aristophane présente dans sa comédie des Fêtes de Cérès comme un poëte efîominé. (G.)
1. Que tardez-vous que : latinisme alors employé par les meilleurs auteurs, mais qui n'est plus eu usage. (G.)
d'utile. Peut-être \ou.s, de votre côté, vous me plaignez et nie regardez en pitié. Peut-être même avez-vous raison de penser cela de moi ; et moi, non-seulement je pense que vous êtes à plaindre, mais je suis très-convaincu que j'ai raison de le penser.