‹ Œuvres complètes de Racine (volume 2)Chapitre 115 sur 154 · DE LA POÉTIQUE U'ARISTOTE · texte numérisé non relu

DE LA POÉTIQUE U'ARISTOTE

l'exoile, toute cette partie île la tragédie après laquelle le chœur ne chante plus. Les parties du chœur sont : 1° l'entrée, uapoSo;, c'est-à-dire lorsque le chœur parle tout entier la première fois ; la seconde, le repos, cTacipiov, c'està-dire ce chant du chœur qui est sans anapeste et sans trochée, et où le chœur demeure fixe en sa place; et enfin la lamentation, >co[ji[x.ô;, ce chant lugubre du chœur et des acteurs ensemble

Puis donc qu'il faut que la constitution d'une excellente tragédie soit, non pas simple, mais composée, et pour ainsi dire nouée, et qu'elle soit une imitation de choses terribles et dignes de compassion (car c'est là le propre de la tragédie), il est clair, premièrement, qu'il ne faut point introduire des honmies vertueux qui tombent du bonheur dans le malheur : car cela ne seroit ni terrible, ni digne de compassion, mais bien cela seroitdétestable et digne d'indignation.

11 ne faut pas non plus introduire un méchant homme ([ui, de malheureux qu'il étoit, devienne heureux : car il n'y a rien de plus opposé au but de la tragédie, cela ne produisant aucun des effets qu'elle doit produire; c'est-àdire qu'il n'y a rien en cela de naturel ou d'agréable à l'homme, rien qui excite la terreur et qui émeuve la compassion. Il ne faut pas non plus qu'un très méchant honiuK! tombe du bonheur dans le malheur : car il y a bien à cela quelque chose de juste et de naturel; mais cela ne peut exciter ni pitié ni crainte : car on n'a pitié que d'un malheureux (jui ne mérite point son malheur, et on ne craint que pour ses semblables. Ainsi cet événement ne sera ni terrible ni digne de compassion.

Il faut donc que ce soit un homme qui soit entre les

deux, c'est-à-dire qui ne soit point extrêmement juste et vertueux, et (|ui ne mérite point aussi son malheur par un excès de méchanceté et d'injustice, ilais il faut que ce soit un homme qui, par sa faute, devienne malheureux, et tombe d'une grande félicité et d'un rang très-considérable dans une grande misère; comme OEdipe, Thyeste, et d'autres personnages illustres de ces sortes de familles

Puis donc que c'est par l'imitation que le poëte peut produire en nous ce plaisir qui naît de la compassion et de la terreur, il est visible que c'est de l'action et pour ainsi dire du sein de la chose que doit naître ce plaisir.

Voyons maintenant quelles sortes d'événements peuvent produire cette terreur et cette pitié. Il faut de nécessité que ce soient des actions qui se passent entre amis ou enti'e ennemis, ou entre des gens qui ne soient ni l'un ni l'autre. Si un ennemi tue un ennemi, nous ne ressentons aucune pitié ni à lui voir faire cette action, ni lorsqu'il se prépare à la faire. Il n'y a que le moment même où nous lui voyons répandre du sang où nous pouvons ressentir celte simple émotion que la nature ressent en voyant tuer un homme. Nous n'aurons point non plus une grande pitié pour les gens indifférents qui voudront se tuer les uns les autres. Il reste donc que ces événements se passent entre des personnes liées ensemble par les nœuds du sang et de l'amitié : comme, par exemple, lorsqu'un frère ou tue ou est près de tuer son frère, un fds son père, une mère son fds, ou un fds sa mère; et ce sont de ces événements que le poëte doit chercher.

On ne peut changer et démentir les fables qui sont reçues: on ne peut point faire, par exemple, que Clytemnestre ne soit point tuée par Oreste; qu'Ëriphile ne soit

Dt; L.V l'OÈTlnUK DARISTOTE. 38;i

point tuée par Alcmi'on. 11 faut donc que le poëte ou invente lui-mênic un sujet nouveau, ou qu'il songe à bien traiter ceux qui sont déjà inventés. Expliquons ce que nous entendons par bien traiter. On peut faire comme faisoient les anciens, que ceux qui agissent agissent avec connoissance de cause; comme Euripide fait que Médée tue ses enfants, qu'elle coinioît pour ses enfants; ou on peut faire en sorte que ceux qui commettent une action de cette nature la commettent, à la vérité, mais sans savoir ce qu'ils font, et qu'ils reconnoissent ensuite la personne contre qui ils l'ont commise, par exemple OEdipe dans Sophocle. Il est vrai que, dans cette tragédie, l'action s'est faite hors de la tragédie, c'est-à-dire longtemps avant la reconnoissance; mais, dans la tragédie même, Alcméon, chez le poëte Astydamas, tue sa mère avant que de la connoître ; et Télégonus blesse son père avant que de le connoître, dans la tragédie d' Ulysse blessé. II y a encore une troisième manière, qui est de faire que celui qui va commettre quelque action horrible par ignorance reconnoisse, avant l'action même, l'horreur de son action. Et il n'y a que ces trois manières, car il faut de nécessité ou que l'action s'achève ou qu'elle ne s'achève point; et que ceux qui agissent ou connoissent ou ignorent ce qu'ils veulent faire.

La plus mauvaise de ces trois manières, c'est lorsqu'un homme veut faire une action horrible avec connoissance de cause, et qu'il ne l'achève pourtant pas : car il n'y a rien en cela que de scélérat, et il n'y a point de tragique, n'y ayant point de sang répandu. Aussi il arrive peu qu'on représente rien de celte nature. On en peut voir un exemple dans l'Antigone, où Ilémon veut tuer son père Créon, et ne le tue point. La seconde de ces trois manières, et

qui est meilleure que l'autre dont je viens de parler, c'est lorsqu'un homme agit avec connoissance, et qu'il achève l'action ; mais le meilleur de bien loin, c'est lorsqu'un homme commet quelque action horrible sans savoir ce qu'il fait, et qu'après l'action il vient à reconnoître ce qu'il a fait : car il n'y a rien là de méchant et de scélérat, et cette reconnoissance a quelque chose de terrible et qui fait frémir.

Cette dernière manière est infiniment la meilleure. En voici des exemples : dans le Cresphonte, Mérope, mère de Cresphonte, le veut faire mourir, et ne le tue point, parce qu'elle le reconnoît pour son fils. Dans Ipliigénie, la sœur reconnoît son frère, et ne le tue point; et dans Hellé, le fils reconnoît sa mère au moment qu'il l'alloit livrer.

C'est pour cela que l'on a souvent dit que les tragédies ne mettent sur la scène qu'un petit nombre de familles : car les poètes qui cherchoient à traiter des actions de cette nature en sont redevables à la fortune, et non pas à leur invention. Ainsi ils sont contraints de revenir à ces mêmes familles où ces sortes d'événements se sont passés. A'oilà tout ce qu'on peut dire de la constitution de l'action et de la fable, et de la nature dont les fables doivent être.

Venons maintenant aux mœurs. 11 y a quatre choses qu'il faut y chercher : 1° qu'elles soient bonnes. Ln personnage a des mœurs lorsqu'on peut reconnoître, ou par ses actions ou par ses discours, l'inclination et l'habitude qu'il a au vice ou à la vertu. Ses mœurs seront mauvaises si cette inclination est mauvaise, et elles seront bonnes si celte inclination est bonne. Les mœurs, ou le caractère, se rencontrent en toutes sortes de conditions : car une femme peut être bonne, un esclave peut l'être aussi, quoique d'ordinaire la femme soit d'une moindre bonté

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