DE LA POÉTIQUE D'ARISTOTE
que l'homme, et que l'esclave soit presque absolument mauvais. La seconde qualité que doivent avoir les mœurs, c'est d'être convenables : car la valeur tient rang parmi les mœurs, mais elle ne convient pas aux mœurs d'une femme, ((ui iKiiurellement n'est point brave et intrépide. Troisièmement, elles doivent être semblables (c'est-àdire que les personnages qu'on imite doivent avoir au théâtre les mêmes mœurs que l'on sait qu'ils avoient durant leur vie) ; et cette qualité de semblables est différente des deux premières, qui sont d'être bonnes et convenables. En ({uatrième lieu il faut qu'elles soient uniformes : car, quoique le personnage qu'on représente paroisse (pichiud'ois (•l)anger de volonté et de discours, il faut néanmoins qu'il soit toujours le même dans le fond, que tout parte d'un même principe, et qu'il soit inégalement égal et uniforme.
On peut apporter [lour exemples de mauvaises mœurs qui le sont sans nécessité le Ménélasdel'O/Tsiej de mœurs niesséantes, et qui ne conviennent pas au personnage, les lamentations d'Liysse dans la Scylla, et les discours philosophiques de Jlénalippe ; et de mœurs inégales et qui se démentent, VIpIdgêniecn Aulide: car Iphigénie timide, et qui a peur de mourir, ne ressemble en rien à l'Iphigénie qui s'olTre généreusement à la mort, et qui veut mourir malgré tout le monde.
Or il faut toujours chercher dans les mœurs, aussi bien que dans la constitution de la fable, ou le nécessaire, ou le vraisemblable : c'est-à-dire qu'il faut que celui qui parle ou qui agit fasse et dise tout nécessairement ou vraisemblablement: ([u'une chose n'arrive point après l'autre que par nécessité, ou parce qu'il est vraisemblable qu'elle arrive ainsi.
Il est donc manifeste que le dénoûment de la fable doit être tiré de la fable même, et non point du secours d'une machine, comme dans Médée et dans YEmbarqueiitcnl des Grecs après lu prise de Troie. Le secours d'une machine ne peut être bon que pour les choses qui sont hors de la fable, ou qui se sont passées devant la fable (comme sont les choses qu'il est impossible que l'homme sache sans le secours des dieux), ou pour les choses qui doivent arriver après la fable, et qu'on ne peut savoir que par révélation ou par prophétie : car nous accordons aux dieux la connoissance de toutes choses. 11 ne faut pas non plus qu"il y ait rien d'absurde et de peu vraisemblable dans l'action; cela ne se souffre que dans les choses qui sont hors de la tragédie : ce qu'on peut voir dans VOEdipe de Sophocle.'
La tragédie étant une miitation des mœurs et des personnes les plus excellentes, il faut que nous fassions comme les bons peintres, qui, en gardant la ressemblance dans leurs portraits, peignent en beau ceux qu'ils font ressembler. Ainsi le poëte, en représentant un homme colère ou un homme patient, ou de quelque autre caractère que ce puisse être, doit non-seulement les représenter tels qu'ils étoient, mais il les doit représenter dans un tel degré d'excellence, qu'ils puissent servir de modèles ou de colère, ou de douceur, ou d'autre chose. C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont su représenter Achille.
Le poëte doit observer toutes ces choses, et prendre garde surtout de ne rien faire qui choque les sens qui
1. Peut-ùtre il veut dire qu'il n'étoit pas vraisemblable que l'on n'eût point fait une recherche plus exacte des meurtriers de Laius. Cette absurdité se peut soulTrir, selon Aristote, parce qu'elle est dans les choses qui précèdent la tragédie. (.Vo/e de Raane.)