‹ Œuvres complètes de Racine (volume 2)Chapitre 15 sur 154 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L'abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est une des plus anciennes abbayes de l'ordre de Cîteaux. Elle fut fondée, en l'année 1204, par un saint évoque de Paris, nommé Eudes de Sully, de la maison des comtes de Champagne, proche parent de Philippe-Auguste*. C'est lui dont on voit la tombe en cuivre, élevée de deux pieds, à l'entrée du chœur de Notre-Dame de Paris. La fondation n'étoit que pour douze religieuses; ainsi ce monastère ne possédoit pas de fort grands biens. Ses principaux bienfaiteurs furent les seigneurs de Montmorency et les comtes de Montfort. Us lui firent successivement plusieurs donations, dont les plus considérables ont été confirmées par le roi saint Louis, qui donna aux religieuses, sur son

1. C'est par erreur que Racine attribue la fondation de Port-Royal à Eudes do Sully. Cette abbaye doit son origine à Mathilde de Garlande, femme de Mathieu !"■ de Marly, cadet de la maison de Montmorency. Ce seigneur, eu partant pour la terre sainte, laissa à sa femme une somme pour remployer eu œuvres de piété. Mathilde, suivant l'intention de son mari, et seulement d'après le conseil d'Eudes de Sully, acheta le fief de l'orrois ou Port-Royal, et y fonda une abbaye.

2 fVBRÉGÉ DE L'HISTOIRE

domaine, une rente en forme d'aumône, dont elles jouissent encore aujourd'hui ; si bien qu'elles reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de leurs fondateurs. Le pape Honoré III accorda à cette abbaye de grands privilèges ; comme, entre autres, celui d'y célébrer l'office divin, quand même tout le pays seroit en interdit. Il permettoit aussi aux religieuses de donner retraite à des séculières qui, étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer de leurs personnes, voudroient se réfugier dans leur couvent pour y faire pénitence, sans néanmoins se lier par des vœux. Cette bulle est de l'année 1223, un peu après le quatrième concile général de Latran.

Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme beaucoup d'autres, étoit tombé dans un grand relâchement : la règle de Saint-Benoît n'y étoit presque plus connue, la clôture même n'y étoit plus observée, et l'esprit du siècle en avoit entièrement banni la régularité. Marie-Angélique Arnauld' , par un usage qui n'étoit que trop commun en ces temps-là, en fut l'aile abbesse [1602], n'ayant pas encore onze ans accomplis. Elle n'en avoit que huit lorsqu'elle prit l'habit, et elle fit profession à neuf ans entre les mains du général de Citeaux, qui la bénit dix-huit mois après. Il y avoit peu d'apparence qu'une fille faite abbesse à cette âge, et d'une manière si peu régulière, eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle étoit à peine dans sa dix-septième année, que Dieu, qui avait de grands desseins

1. Marie-Angélique Arnauld, sœur du grand Arnauld, morte ™ 1G61. Il ne faut pas lu cnnfondro avec la mère Angélique de Saint-Jean Arnauld, sa iiiùce, religieuse comme elle ;\ Port-Royal, et pendant vingt ans maitresse des novices, et ensuite abbesse. Cette dernière mourut en 1084. On a publié, en 1700, sa Conférences, trois volumes in-12. (G.)

DE l'OUT-UOVAL. 3

sur oll(\ se servi(, pour la loucher, d'une voie assez extraordinaire.

Un capucin, qui étoit sorti de son couvent par libertinage, et qui alloit se l'aire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard (en 1608) à Port-Royal, fut prié par l'abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église. 11 le lit, et ce misérable parla avec tant de force sur le bonlieur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la sainteté de la règle de Saint-Benoît, que la jeune abbesse en fui vivement émue. Elle forma dès lors la résolution, non-seulemeni de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d'employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle commença par un renouvellement de ses vœux, et fit une seconde profession, n'étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce qu'il y avoit de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu'une chemise de serge, ne coucha plus que sur une simple paillasse, s'abstint de manger de la viande, et lit fermer de bonnes murailles son abbaye, qui ne l'étoit auparavant que d'une méchante clôture de terre éboulée presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d'empressement à leur vouloir faire embrasser la règle : elle se contentoit de donner l'exemple, leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrents de larmes le peu d'exhortations qu'elle leur faisoit quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite, qu'elle les gagna toutes les unes après les autres, et qu'en moins de cinq ans la communauté de biens, le jeûne, l'abstinence de viande, le silence, la veille de la nuit, et enlin toutes les austérités de la règle de Saint-Benoit furent établies à Port-Royal de la même manière qu'elles le sont encore aujourd'hui.

4 ABRÉGÉ DE LIIISTOIKE

Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l'ordre de Cîteaux : aussi y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c'est-à-dire qu'elle fut occasion de scandale aux uns et d'édification aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et d'abbés même , qui regardoient la bonne chère, l'oisiveté, la mollesse et, en un mot, le libertinage, comme d'anciennes coutumes de l'ordre, où il n'étoit pas permis de toucher'. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d'emportement contre les religieuses de Port-Royal, les traitant de folles, d'embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l'assistant du Général, grand chasseur, et d'une si profonde ignorance, qu'il n'entendoit même pas le latin de son Pater. Mais heureusement le Général, nommé dom Boucherat,se trouva un homme très-sage et très-équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentiments.

Plusieurs maisons non -seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l'embrasser. Mais on crut partout qu'on ne pouvoit réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de l'abbesse de Port-Royal. Elle eut l'ordre du Général (en 1618) de se transporter dans la plupart de ces maisons, et d'envoyer de ses religieuses dans tous les couvents où elle ne pourroit aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lis, à Saint-Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld, sa sœur-, et d'autres

1. Toutle temps du caroaval se passoit en mascarades et en bouffonneries. Les religieuses se masquoient entre elles, et le confesseur en faisoit autant avec les valets de la maison. [Lettre de la mère Angélique à il. l'avocat général Dignon. 1C53.}

2. Elles étoienl siï sœurs religieuses dans le même monastère. (G.)

Dr: roirr-ROVAL. 5

de ses religieuses, alloient à Sainl-Cyr, à Gonier-Fontaine, à Tard, aux îles d'AuxeiTO, et ailleurs. Toutes ces maisons rejj;ar(loieiU l'abbesse et les religieuses de Port- Royal connue des auges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-lîoyal iiour s'y instruire à loisir des saintes maximes qui s'y [)rali([uoient. Il y eut aussi un grand nombre d'abbayes d'hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l'on peut dire avec vérité que la maison de Port-Royal lui une source de bénédictions pour tout l'ordre de Citeaux, où l'on commença de voir revivre l'esprit de saint Benoît et de saint Bernard, qui y étoit presque entièrement éteint.

De tous les monastères que je viens de nommer, il n'y en a point où la mère Angélique trouvcât plus à travailler que dans celui de Maubuisson', dont l'abbesse, sœur de M'"" Gabrielle d'Estrées, après plusieurs années d'une vie toute scandaleuse, avoit été interdite, et renfermée à Paris dans les Filles-Pénitentes. A peine la mère Angélique commençoit à faire connoître Dieu dans cette maison, que M'"' d'Estrées, s'étant échappée des Filles- Pénitentes', revint k Maubuisson avec une escorte de plusieurs jeunes gentilshommes accoutumés à y venir passer leur temps; et une des portes lui en fut ouverte par une des anciennes religieuses. Aussitôt le confesseur de l'abbaye, qui étoit un moine, grand ennemi de la réforme, voulut persuader à la mère Vngélifpie de se retirer; il y eut même un de ces gentilshommes qui lui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela ne

1. Abbaye de bernardines, piès de Pontoiso, fondée en l'2'(0 par la reine Blanche.

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