Le 29 décembre
n'ose pousser plus loin ces rédexions, et on laisse aux révérends pères jésuites à les faire sérieusement devant Dieu.
Le mauvais succès de ces calomnies n'empêcha pas d'autres jésuites de les répéter en mille rencontres. 11 y en eut un, appelé le père Meynier, qui publia un livre avec ce litre : Le Port'lîoytil d'inlcllif/ciiic iircc Gcnh'e contre le saint sueremcnt de l'initel, par le rirêrcnd pure Meynier de la compagnie de Jeans. Le li\re ctoit aussi impudent que le titre, et enchérissoil encore sur les excès du père Brisacier : on y renoiiveloit l'extravagante histoire du prétendu complot formé, en 1621, par ^L Arnauld, par l'abbé de Saint-Cyran et par trois autres, pour anéantir la religion de Jésus-Christ et pour établir le déisme, quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement prouvé qu'il n'avoit que neuf ans l'année où l'on disoit ((u'il avoit formé cette horrible conjuration. Le père Meynier faisoit même entrer dans ce complot la mère Agnès et les autres religieuses de Port-Royal.
Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à force néanmoins de les répéter, et toujours avec la même assurance, les jésuites les persuadoient à beaucoup de petits esprits, et surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes, la plupart persomies foiblcs, et qui ne pouvoient s'imaginer que leurs directeurs fussent capables d'avancer sans fondement de si effroyables impostures : ils les firent croire principalement dans les couvents qui étoient sous leur conduite : jusque-là qu'il s'en trouve encore aujourd'hui dans Paris, où les religieuses, quoique d'une dévotion d'ailleurs très-édiliante, soutiennent aux personnes qui les vont voir qu'on ne communie point à Port-Royal, et qu'on n'y invoque ni la Vierge ni les saints. Nonseulement on trouve des maisons de religieuses, mais des
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communautés entières d'ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur, s'elTaroucheiU encore au nom de Port-Royal, et qui regardent cette maison connue un séminaire de toutes sortes d'hérésies.
On aura peut-être de la ])ciiie à comprendre comment une société aussi sainte dans son institution, et aussi pleine de gens de piété que l'est celle des jésuites, a pu avancer et soutenir de si étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que l'esprit de religion s'est tout à coup éteint en eux? i\on, sans doute; et c'est même par principe de religion que la plupart les ont avancées. Voici comment : la plus grande partie d'entre eux est convaincue que leur société ne peut être attiuiuée que par des hérétiques : ils n'ont lu que les écrits de leurs pères; ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s'en rapporte au jésuite : de là vient ([ue leurs écrivains ne font presque autre chose dans ces occasions que de se copier les uns les autres, et qu'on leur voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu'on a démontré la fausseté. Combien y en a-l-il qui sont entrés tout jeunes dans la compagnie, et qui sont passés d'abord du collège au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents que le Port- Royal est un lieu abominable : ils le disent ensuite à leurs écoliers. D'ailleurs c'est le vice de la [)lnparl des gens de connnunaulé de croire qu'ils ne peuvent faire de mal en défendant l'honneur de leur corps : cet honneur est une espèce d'idole, à qui ils se croient permis de sacrifier tout : justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux que dans' aucun corps : jusque-là que quelques-uns de leurs casuisLes ont avancé cette maxime horrible, qu'un religieux
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peut en rnnscience calomnier, et tuer même les personnes qu'il croit faire tort ;i sa compagnie'.
Ajoutez qu'à toutes ces querelles de religion il se joignoit encore entre les jésuites et les écrivains de Port- Royal une pique de gens de lettres. Les jésuites s'étoient vus longtemps en possession du premier rang dans les lettres, et on ne lisoit presque d'autres livres de dévotion que les leurs. 11 leur étoit donc très-sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de nouveaux venus, devant lesquels il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet, il est assez surprenant que depuis le commencement de ces disputes il ne soit sorti de chez eux aucun ou\rage digne de la réputation que leur compagnie s'étoit acquise, comme si Dieu, pour me servir des termes de l'Écriture, leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes; leur père Petau même, si célèbre par son savoir, ayant échoué contre le livre de la Frôqiiciitc Cotinniinion^, et son livre étant demeuré chez leur libraire avec tous leurs autres ouvrages, pendant que les ouvrages de Port-Royal étoient tout ensemble l'admiration des savants et la consolation de toutes les personnes de piété.
Les jésuites, au lieu d'attribuer cet heureux succès des livres de leurs adversaires à la bonté de la cause qu'ils soutenoient, et à la pureté de la doctrine qui y étoit
1. Cette doctrine a été enseignée en propres termes par une multitude d'auteurs de la compagnie, tels que le père Lamy, Cours de Théologie, tome I, disp. xxxvi, n. 118, édit. d'Anvers, lOiO; Escobar, Somme de la Théul. mor., traité I, examen 7, cliap. m, n. 45; et elle a été défendue par leur père Pirot, auteur de l'infâme apologie des casuistcs. (A'o/e de l'édilion de 1707.)
2. Le livre du père Peiau a été publié en lOil; il a pour titre De la Pénilence publique et de la Préparation à la Communion.
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enseignée, s'en prenoieiil ;i une certaine politesse de langage qu'ils leur ont reprochée longtemps comme une afTectation contraire à l'austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette même politesse; mais leiu's livres, maurpiaiit (rom-tion et de solidité, n'en ont pas été mieux reçus du public pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu'à l'alTectation.
Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que le Port-Rojal ne leur enlevât l'éducation de la jeunesse, c'est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source ; car quelques personnes de qualité, craignant pour leurs enfants la corruption qui n'est que trop ordinaire dans la plupart des collèges, et appréhendant aussi que, s'ils faisoient étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l'étude, avoient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus conseil de M. Arnauld et de quelques ecclésiastiques de ses amis; et on leur avoit donné des maîtres tels qu'ils les pouvoient souhaiter. Ces maîtres n'étoient pas des hommes ordinaires : il suffît de dire que l'un d'entre eux étoit le célèbre Nicole; un autre étoit ce même M. Lancelot*, à qui on doit les Noiirrllcs Mt'ihodcs grecque et latine, si connues sous le nom de Méthodes de Piirl-Iloijiil. M. Arnauld ne dédaignoit pas de travailler lui-même à l'instruction de cette jeunesse par des ouvrages très-utiles : et c'est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la Logique, de la Géométrie et de la Grannnaire générale. On peut juger
1. Dom Claude Lancolot, mort en exil à Quini perlé en 1C95, âgé de soixante et dix-neuf ans.
de l'utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s'y sont formés. De ce nombre ont été JIM. Bignon, l'un conseiller d'État, et l'autre premier président du grand conseil; M. de Harlay et M. de Bagnols, aussi conseillers d'État; elle célèbre M. le Nain de Tillemont, qui a tant édifié l'Église, et par la sainteté de sa vie, et par son grand travail sur l'histoire ecclésiastique'.
Cette instruction de la jeunesse fut, comme j'ai dit, une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction de Port-Royal, et ils crurent devoir tenter toutes sortes de moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre le livre de la Fréquente Communion ne leur ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs adversaires une autre batterie, et crurent que les disputes qu'ils avoient avec eux sur la grâce leur fourniroient un prétexte plus favorable pour les accabler. Ces disputes avoient commencé vers le temps même que la Fréquente Communion parut : et ce fut au sujet de YAngitstiinis, de Jansénius, évêque d'Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa mon-, cet évêque, en voulant établir la doctrine de saint Augustin sur la grâce, y combattoit fortement l'opinion de Molina, jésuite, homme fort audacieux , et qui avoit parle de ce grand docteur de l'Église avec un fort grand mépris. Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère sur une doctrine que toute leur école s'étoit avisée d'embrasser, s'étoient fort déchaînés contre l'ouvrage et contre la personne même de Janséniiis, qu'ils iraitoient de calviniste et d'hérétique, comme ils traitent ordinai-
1. Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles. Paris, 1093 et siiiv., seize volumes in-i°.
2. Il parut pour la première fois, imprime? à Ijouvain en 1040. L'auteur tait mort en 1038.
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renient tous leurs adversaires. Ils étoient (rauimii plus mal fondés à le traiter d'hérétique, que lui-même, [jur son testament, et dans plusieurs endroits de son livre, déclare qu'il soumet eniiérement sa doctrine au jugement du salnt-siége. Ainsi, (piand même il aiuoil avancé quelque hérésie, on ne seroit i)as en droit pour cela de dire qu'il fût hérétique, M. Ariiauld tlonc, persuadé que le livre de ce prélat ne contenoit que la doctrine de saint Augustin, pour laquelle il s'étoit hautement déclaré luimême plusieurs aimées avant l'impression de ce livre, a\oit pris la plume pour le défendre, et avoit composé' ensuite plusieurs ouvrages sur la grâce, qui avoieut eu un prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé non-seulement les jésuites, mais même quelques professeurs de théologie et quelques autres vieux docteurs de la Faculté, qui étoient d'opinion contraire à saint Augustin, et qui craignoient que la doctrine de la grâce efficace par ellemême ne gagnât le dessus dans les écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble pour la décrier et pour en empêcher le progrès. M. Cornet', l'un d'entre eux, qui avoit été jésuite, et qui étoit alors (en i6li9) syndic de la Faculté, s'avisa pour cela d'un moyen tout particulier. Il apporta à la Faculté cinq propositions sur la grâce pour y être examinées. Ces propositions étoient embarrassées de mots si captieux et si équivoques, que, bien qu'elles fussent en effet très-héréti(jues, elles sembloient néanmoins ne dire sur la grâce que presque les mêmes choses que disoient les défenseurs de saint Augustin.
1. Nicolas Cornet, moi't en 1603; Bossuet, n'étant encore que bachelier de la maison de Navarre, prononça l'oraison funèbre de ce syndic de la faculté de théologie. Cette oraison funèbre, imprimée pour la première fois il Amsterdam, en 1098, n'anuouçait pas les chefs-d'œuvre qui l'ont suivie. (G.)
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M. Cornet n'osa pas avancer qu'elles fussent extraites de Jansénius : et il déclara même, dans l'assemblée de la Faculté, qu'il n'étoit pas question de Jansénius en cette occasion. Mais les docteurs attachés à la doctrine de saint Augustin, ayant reconnu l'artifice, se récrièrent que ce n'étoit point la coutume de la Faculté d'examiner des propositions vagues et sans nom d'auteur; que celles-ci étoient des propositions captieuses, et fabriquées exprès pour en faire retomber la condamnation sur la grâce eflicace. Et, voyant qu'on ne laissoit pas de nommer des commissaires, soixante-dix d'entre eux appelèrent comme d'abus de tout ce qu'avoit fait le syndic. Le parlement reçut leur appel, et imposa silence aux deux partis.
(1(350). Mais les jésuites et leurs partisans ne s'en tinrent pas là : ils écrivirent une lettre au pape Innocent X, pour le prier de prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne disoient pas qu'elles eussent été tirées de Jansénius, mais seulement qu'elles étoient soutenues en France par plusieurs docteurs, et insinuoient que le livre de cet évêque y avoit excité de fort grands (roubles parmi les théologiens. Cette lettre fut composée par M. Ilabert, évêque de Vabres, qui s'étoit des premiers signalé contre Jansénius, et contre lequel M. Arnauld avoit écrit avec beaucoup de force. Quoique l'assemblée générale du clergé se tint alors à Paris, ils n'osèrent pas y parler de cette affaire, de peur que, la lettre venant à être examinée publiquement et avec un peu d'attention, elle ne révoltât tout ce qu'il y avoit de prélats jaloux de l'honneur de leur caractère, lesquels irouveroient étrange que, cette dispute étant née dans le royaume, elle ne fût pas jugée au moins en première instance par les évêqucs du royaume même. La chose fut donc conduite avec plus de
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secrel: ot celle lellre fui porU'C sôparéiiicnl par un jésuilc, iioinmo le père Dinel, ;i un Ibrl grand nombre de prélats, laul à Paris que dans les provinces. La plupart d'eulrc eux ont même depuis avoué qu'ils l'avoient signée sans savoir de quoi il s'agissoit, et par pure déférence pour la signature de leurs confrères.
Les défenseurs de saint Augustin ayant appris cette démarche se trouvèrent fort embarrassés : les uns vouloient qu'on ne prit point d'intérêt dans l'aiïaire, et que, sans se donner aucun mouvement, on laissât condamner à Rome des propositions en efl'et très-condamnables, et qui, comme elles n'étoient d'aucun auteur, n'étoient aussi soutenues de personne. Les autres, au contraire, appréhendèrent assez mal à propos, comme la suite l'a justifié, que la véritable doctrine de la grâce ne se trouvât enveloppée dans cette condamnation, et furent d'avis d'envoyer au pape pour lui représenter les artifices et les mauvaises intentions de leurs adversaires. Cet avis l'ayant emporté, M. de Gondrin, archevêque de Sens, messieurs de Châlons, d'Orléans, de Comminges, de Deauvais, d'Angers, et huit ou dix autres prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la grâce efficace, députèrent à Rome trois ou ipiaire des plus habiles théologiens attachés à cette doclrine. Ils les chargèrent d'une lellre pour le pape, où, après s'être plaints à Sa Sainteté qu'on eût voulu l'engager à décider sur des propositions faites à plaisir, et qui, étant énoncées en des termes ambigus, ne pouvoient produire d'elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur dans la diversité des interprétations qu'on leur peut donner, ils la supplioient de vouloir examiner à fond cette ad'aire, de bien distinguer les difl'érents sens des propositions, et d'observer dans le jugement qu'elle en feroit.
la forme légitime des jugements ecclésiastiques, qui consisloit principalement à entendre les défenses et les raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas même que, dans les règles, cette affaire avoit dû être discutée par les évêques de France avant que d'être portée à Sa Sainteté. On s'imaginera aisément que cette lettre ne fut pas fort au goût de la cour de Rome, aussi éloignée de vouloir entrer dans les discussions qu'on lui demandoit, que prévenue qu'il n'appartient point aux évêques de faire des décisions sur la doctrine. En effet, leurs députés, pendant près de deux ans qu'ils demeurèrent à Rome, demandèrent inutilement d'être entendus en présence de leurs parties; ils demandèrent, avec aussi peu de succès, que les différents sens que pouvoient avoir les propositions fussent distinguées dans la censure qu'on en feroit.
Le pape donna sa constitution (le 31 mai 1653), où il condamnoit les cinq propositions sans aucune distinction de sens hérétique ni catholique, et se contenta d'assurer publiquement ces députés, lorsqu'ils prirent congé de lui, que cette condamnation ne regardoit ni la grâce efficace par elle-même, ni la doctrine de saint Augustin, « qui étoit, dit-il, et qui seroit toujours la doctrine de l'Église ».
Si M. Arnauld et ses amis avoieut eu un mauvais dessein en demandant l'éclaircissement de ces propositions, et s'ils avoient eu cet orgueil, qui est proprement le caractère des hérétiques, ils auraient pu appeler sur-lechamp de cette décision au concile, puisque cette décision ne s'éloii faite que dans une congrégation particulière, et que le pape, selon la doctrine de France, n'est infaillible qu'à la tête d'un concile. Mais, comme ils n'avoient en en vue que la vérité, et que jamais personne n'a eu plus d'horreur du schisme que M. Aniuahi, lui et ses amis
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reçureiil avec un profond rcspecl la constilulion, et reconnincnl sincèrement, coninie ils avoieni loiijours fait, que ces propdsiiions (•idIcmI lirréliques. A la \i'ril(', ils rép('tèi'ent ce qu'ils avoient dit plusieurs l'ois avant la constitution, qu'il ne leur paroissoil pas que ces propositions fussent dans le livre de Jans'.'nius, où ils s'olfroient même d'en faire voir do toutes contraires.
Une conduite si sage et si humble auroit dû faire un fort grand plaisir aux jésuites, si les jésuites avoient été des enfants de paix, et qu'ils n'eussent cherché que la vérité. En eflet, les cinq propositions étant si généralement condanniécs, il n'y avoit plus de nouvelle hérésie à craindre. C'est ce qu'on peut voir clairement dans la lettre circulaire qui fut écrite alors par l'assemblée des évêques, cil la constitution fut reçue. «Nous voyons, disent-ils, par <i la grâce de Dieu, qu'en cette rencontre tous disent la « même chose, et glorifient le Père céleste d'une même « bouche aussi bien que d'un même cœur. » Du reste, il imjiortnit peu pour l'église que ces propositions fussent ou ne fussent pas dans le livre d'un évêque qui, comme j'ai dit, avoit vécu très-attaché à l'Eglise, et qui étoit mort dans une grande réputation de sainteté. Mais il parut bien, par le soin que les jésuites prirent de perpétuer la querelle, et de troubler toute l'Église pour une question aussi frivole que celle-là, que c'étoit en effet aux personnes qu'ils en vouloient, et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite qu'ils n'eussent perdu M. Arnauld, et détruit une sainte maison contre lariuelle ils avoient prononcé cet arrêt dans leur colère : E.iuuuiitate, cxinanitatc usque ad fiindiniirnluDi in m'.
1. K Détruisez, détruisez jusqu'à ses fondements. » (Ps. cxxxvi, v. 10.) VI. 4
Us publièrent donc que la soumission de leurs adversaires éloit une soumission forcée, et qu'ils étoient toujours hén-tiques dans le cœur. Us ne se contentoieul pas de les ti-aiter comme tels dans leurs écrits et dans leurs sermons : il n'\ eut sorte d'inventions dont ils ne s'avisassent pour le persuader au peuple, et pour l'accoutumer à les regarder comme des gens frappés d'anatlième : ils firent graver une planche d'almanach, où l'on voyait Jansénius en habit d'évêque avec des ailes de démon au dos, et le pape qui le foudroyoit, lui et tous ses sectateurs'; ils firent jouer dans leur collège de Paris une farce où ce même Jansénius étoit emporté par les diables; et, dans une procession publiijue qu'ils firent faire aux écoliers de leur collège de Màcon, ils le représentèrent encore chargé de fers, et trahie en triomphe par un de ces écoliers, qui représentoit la grâce suffisante. Peu s'en fallut que saint Augustin ne fût traité lui-même comme cet évêque; du moins le père Adam, et plusieurs autres de leurs auteurs, à l'exemple de iMolina, le dégradoient de sa qualité de docteur de la grâce, l'accusant d'être tombé en plusieurs excès dans ses écrits contre les pélagiens, et soutenant qu'il eût mieux \alu qu'il n'eût jamais écrit sur ces matières.
Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez grand scandale dans un acte de théologie qui se soutenoit chez eux (à Caen), et où plusieurs évêques assistoient : car un bachelier, dans la dispute, ayant opposé à leur répondant l'autorité de ce père sur la doctrine de la grâce, le répondant eut l'insolence de dire, tramait
1. C'est à cette occasion qus Le Maistre de Sacy composa ses EiiUiininures du fameux almanach des R, 1». jcisuites, en lOoi.
Augnsliiiits, coimiio si, depuis la constitution, l'autorité (le sainl Augustin dexoit être comptée poiu' rien. Ils faisoient, par une hoiiible inipirlé, des vaux publics à la \ierge, pour lui demander ([ue, si les jansénistes continuoieiU à nier la ^nàce suirisante accordée à tous les lionunes, elle obtînt par ses prières qu'ils fussent exclus eux seuls de la rédemption que Jésus-Cbrisl avoit méritée par sa mon à tous les hommes.
Us conmieltoieut impunément tous ces excès, et en tiroient un grand avantage, qui éloit de rendre odieux tous ceux qu'ils appeloient jansénistes, à toutes les per sonnes qui n'éloient pas instruites;!, fond sur ces matières : les mots même de t/nire cf/ii-aa' et de prcdcxtinalion faisoient peur à toutes ces personnes. Ils regardoient comme suspects de l'hérésie des cinq propositions tous les livres et tous les sermons où ces mots étoient employés; jusquelà qu'on raconte d'un prélal, ami des jésuites, honnne fort peu éclairé, qu'étant entré dans le réfectoire d'une abbaye de son diocèse, et y ayant entendu lire ces paroles, qui reni'ermoient en elle tout le sens de la grâce efficace, c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, il imposa silence an lecteur, et se fit apporter le livre pour l'examiner; mais il fut assez surpris lorsqu'il trouva que c'étoient les Épîtres de saint Paul.
Les prétendus jansénistes avoient beau aflirnier dans leurs écrits que Dieu ne comnuuide point aux hommes des chosesimpossibles, que non-seulement on peut résister, mais qu'on résiste souvent à la grâce, que Jésus- Christ est mort pour les réprouvés aussi bien que pour les justes, les jésuites soutenoient toujours que c'étoient des gens qui parloient contre leur pensée, et ils épuisoient leiu" subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits
6î ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE
quelque trace des cinq propositions. C'est ainsi qu'ils firent un fort grand bruit contre les Heures qu'on appelle de Port-Royal', parce <[ue, dans la version de deux endroits des hymnes, la rime ou la mesure du vers n'avoil pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe rednnptor (iiimiidit, quoiqu'eii plusieurs endroits des Heures on eût énoncé en projires termes que Jésus-Christ étoit venu pour sauver tout le monde. Ils n'eurent point de repos qu'ils ne les eussent fait mettre par l'inquisition à l'index, mais si inutilement pour le dessein qu'ils avoieni de les décrier, que ces Heures depuis ce temps-là n'en ont pas été moins courues de tout le monde, et que c'est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l'Église, n'y en ayant point dont il se soit fait tant d'éditions. On sait même qu'elles ne furent point mises à l'index pour cette omission que je viens de dire, autrement il y eiit fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Urbain YllI, qui, à cause de la quaniilc et de la mesure du \ers, a aussi retranché des hymnes ce même Chrisie redcmptor oiniiiiim. Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop pourquoi, avoit défendu la traduction de l'Oflice de la Vierge en langue vulgaire, de sorte que les Heures de Port-Royal y furent alors censurées, à cause que l'Oflîce de la Vierge y étoit traduit en françois dans le même temps que les jésuites assuroient qu'à Port-Royal on ne prioit point la Vierge. Mais, pour reprendre le fil de mon discours, les jésuites ne se bornoient ])as à décrier leurs adversaires sur la seule doctrine de la grâce; il n'y avoit d'hérésie ni
\. Ces Heures ont Hé composces p.ir Le Maistre de Sary, à la prière de madame Le Maistre sa mère, morte religieuse à Porl-lioyal.
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sorte d'iiiipit'ii.' ddiii ils ne s'edoirasseiit de les faire croire coupables ; c'étoient tous les jours de nouvelles accusations; on disoit qu'ils n'admetloient chez eux ni indulgences ni messes particulières; qu'ils imposoient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très-légères fautes; qu'ils inspiroient le mépris de la sainte communion; qu'ils ne croyoient l'absolution du prêtre que déclaratoire; qu'ils rejetoient le concile de Trente; qu'ils étoient ennemis du pape; (|u"ils \ouloient faire une nouvelle Eglise; qu'ils nioient jusqu'à la divinité de Jésus-Christ, et une infinité d'autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu'on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces pères en un misérable libelle en forme de catéchisme', qui se débitoit, il y a près d'un an, dans un couvent de Paris, dont ils sont les directeurs. Aux accusations d'hérésie ils ajoutoient encore celles de crimes d'Etat, voulant faire passer trois ou (juaire prêtres, et une douzaine de solitaires qui ne songeoient qu'à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de facti eu.xqui se formoit dans le royaume. Ils imputoient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J'en rapporterai ici un exemple par oii on pourra juger de tout le reste.
Feu M. de Bagnols, et ([uelques autres amis de Port- Royal, ayant contribué jusqu'à une somme de près de quatre cent mille francs pour secourir les pauvres de Cham-
1. Il y a apparence que le libelle dont l'auteur entend faire mention est riiistoirc de Jansénius et de Saint-Cyran, par demandes et par réponses, publiée en IO'J'2. Si cette conjecture est vraie, il en résulie que Racine ompbsa cette première partie de son Histoire de Port-Royal en 1003.
pagne e1 de Picardie pendant la famine de l'année l(iô2,la chose ne se put faire si secrètement qu'il n'eu vînt quelque \ent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l'un d'eux, nommé le père d'Anjou, qui prèclioit dans la paroisse de Saintlîenoit, avança, en pleine chaire, qu'il savoit de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d'assister les pauvres, amassoient de grandes sommes (jn'iis employoient à faire des cabales contre J'Klat. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie si atroce, et monta le lendemain en chaire poiu" en faire voir l'impudence et la fausseté. Mais l'affaire n'en demeura ])as là : M"' Viole, lille dévote et de ([ualité', entre les mains de Ia(|uel!e on n\oit remis cette somme, alla trouver le père Vincent, supérieur de la mission, et l'obligea de justifier, par son registre, comme quoi tout cet argent avoit été jjorté chez lui, et connue quoi on l'axoil ensuite distribué aux [)auvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine détruite, que les jésuites en invenloient mie aiUre; il ne parloient d'autre chose que de la ])uissante faction des jansénistes; ils metloient M. \ruauld à la tète de ce parti, et peu s'en falloii (pi'on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers'. Je parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j'en ferai voir plus à fond tout le ridicule.
Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissoient pas que d'être écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l'on présume ais('ment le mal, surtout des jx'rsoimes (pii IdiiI profession d'une \ie lîégh'e (U d'une morale un |»eii austère. Les jésuites y
1. CVst sur cfi ton ([ne l'arcliovi^que crKiDijniii, d'Aiihiissnii de La Fenillado, en parlait dans une rciiuéle présentée à Louis XIV, A laquelle Aniauld lit une réponse vigoureuse, qui fut bien accueillie par le roi.
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f^oinoriiiiirui aldi's la plupart des consciences: ils ireiironl donc pa-- de ppiiH> à piT\einr resprit de la reine mère, jirincesse d'nni' cxlfènie pieli', mais ([ui avoit été fort lournienlée durant sa régence par des factions qui s'élevèrent, et quelle craignoit toujours de voir renaître. Ils prirent surtout soin de lui décrier les religieuses de Portlîo\al: ei (]uiii(prelles fussent encore moins instruites des disj)uies sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissoienl pas de lui représenter ces saintes fdles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans toutes les disputes.
M. Arnauld n'ignoroit pas tout ce déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit pas de grands mouvements pour le réprimer, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiroient d'elles-mêmes, et qu'il n'y avoit qu'à laisser parler la vérité. Il ne songeoit donc plus qu'à vivre en repos, et avoit résolu de consacrer di'sormais ses veilles à des ouvrages qui n'eussent pour but que fédification de l'Église, sans aucun mélange de ces contestations.
Les jésuites cependant travailloient puissamment à établir la créance du fait, et proliloient de toutes les conjectures qui jiDUxoient les faxoiiser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n'avoit pas été d'abord fort porté pour eu\, et il étoit même prévenu de beaucoup d'estime poiu" le grand mérite de leurs ad\ersaircs. D'ailleurs il voyoit avec assez d'indill'erence toutes ces contestations, et n'eloit pas trop fâché que les esprits en France s'échanll'assent pour de semblables disputes, qui les empèchoient de se mêler d'afl'aires qui lui auroient paru plus graves et plus sérieuses; il n'étoit pas non plus fort porté à faire plaisir au pape Innocent X, qui n'avoit jamais
témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de son côlé, il avoit donné longtemps tous les dégoûts qu'il avoit pu. Mais depuis l'emprisonnement du cardinal de Retz, qu'il regardoit comme son ennemi capital, il avoit gardé plus de mesures avec ce même pape, de peur qu'il ne voulût prendre connoissance de cette afl'aire, et qu'il n'en vînt à quelque déclaration qui auroit pu faire de l'embarras.
Là- dessus le père Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur dn roi, fit entendre à ce premier ministre que la chose du monde qui pouvoit plus gagner le pape, c'étoit de faire en sorte que sa constitution fût reçue par toute la France, sans aucune explication ni distinction. Le cardinal se résolut donc de faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence, trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvoient alors à Paris. Quelques jours auparavant, le nonce du pape avoit fait au roi de fort grandes plaintes d'une lettre pastorale que l'archevêque de Sens avoit publiée au sujet de la constitution, et dont la cour de Rome avoit été extrêmement piquée. Le cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l'assemblée; mais, se plaignant aux prélats de ce qu'on éludoit la constitution par den subtilités, disoit-il, nonrellcmciit iiireiitces, il les exhorta à chercher les moyens de finir ces dixisions, et de donner une pleine satisfaction à Sa Sainteii'. Quelques évêques lui voulurent représenter que, tout le monde étant d'accord sur la doctrine, le reste ne valoit pas la peine d'être relevé, ni d'exciter de nouvelles contestations; mais le gros de l'assemblée fut de l'avis du premier ministre, et jugea l'alfaire très-importante. On nomma huit commissaires, du nombre desquels étoient
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MM. d'I'lnibnin ' et de Toulouse-, pour examiner avec soin le livre de Jansénius, el pour en faire leur rapport dans huitaine.
Au boul de ce ternie si court, le cardinal donna à toute l'assendilée un festin fort nuignilique, et an sortir de table on parla des alVaires de l'Iiglise. L'archevêque d'Embrun, portant la parole pour tous les commissaires, lit entendre à messeigneurs, par un discours des plus éloquenis. à ce que dit la relation du clergé, non pas f|u'ils eussent trouvé dans Jansénius les cinq propositions en propres termes, mais qu'à juger d'un auteur par tout le contexte de sa docirine. on ne pousoit pas douter qu'elles n'y fussent, et qu'ils y en avoient trouvé même de plus dangereuses; qu'au reste, il y avoit deux preuves incontestables que les cinq propositions y étoient, et qu'il falloit s'en tenir à ces deux preu\es : l'une étoit les termes mêmes de la bulle, qu'on ne pouvoit nier, à moins que d'être très-méchant grammairien, qui ne rapportassent ces propositions à Jansénius. L'autre étoit les lettres des évoques de France écrites à Sa Sainteté avant et après la constitution, par lesquels il paroissoit visiblement qu'ils avoient tous supposé ([ue les cinq propositions étoient en elVet de Jansénius. Sur un tel fondement il fut arrêté, à la pluralité' des voix, (pie l'assemblée déclaroit, par un jugement détinitif, que le pape avoit condamné ces propositions comme (■laiit tie Jansénius et au sens de Jansénius, et qu'elle écriroit à Sa Sainteté et à tous les évêques de France, pour les informer de ce jugement. Quatre prélats dé l'assemblée, savoir, l'archevêque de Sens et les évêques de Coniminges, de lîeauvais et de Valence,