‹ Œuvres complètes de Racine (volume 2)Chapitre 37 sur 154 · PODR LES RELIGIEUSES DE PORT-ROYAL DES CHAMPS · texte numérisé non relu

PODR LES RELIGIEUSES DE PORT-ROYAL DES CHAMPS

« Le monastère de Port-Royal dos champs et celui de Port- Roj'al de Paris ne faisoient originairement qu'une seule communauté, dont tous les revenus et les Intérêts étoient unis et confondus, et qui étoit gouvernée par une même abbesse, laquelle étoit élective et triennale. Mais la division s'y étant mise (en I66Z1) pour les raisons qui sont connues de tout le monde, et la plus grande partie des religieuses ayant été transférée et renfermée dans le Port-Royal des champs, celles qui étoient restées à Paris, quoiqu'elles ne fussent que sept du chœur et trois converses, élurent entre elles (le 16 novembre 1665) une abbesse, nommée sœur Marie-Dorothée; et cette élection fut autorisée par M. de Péréfixe, alors archevêque de Paris, et par un arrêt du conseil (en 1666) qui débouta ces religieuses des Champs des oppositions qu'elles crurent devoir faire à cette

1. Le brouillon de ce Mémoire, licrit de la main de Racine, avec beaucoup de ratures chargéi's de corrections de la même main, existe à la Bibliothèque nationale. Une copio au net, d'une autlieatlcité incontestable, donne le texte que nous reproduisons.

nouveauté. M. de Péréfixe rendit même celles de Paris entièrement maîtresses de tous les biens des deux monastères, à condition qu'elles donneroient vingt mille livres par an pour la subsistance de ce grand nombre de religieuses qu'il tenoit, comme nous l'avons dit, renfermées dans la maison des Champs. Toutefois les religieuses de Paris ne jouirent pas longtemps de leur prétendu droit d'élection ; car le roi ayant cru devoir rentrer dans son droit de nomination ;\ l'égard de leur maison, sœur Marie-Dorothée lui remit entre les mains sa démission, au moyen de quoi elle fut continuée par la nomination de Sa Majesté, qui obtint (en 16C8) des bulles du pape pour cette nouvelle abbesse.

Enfin, les religieuses des Champs ayant été comprises dans la paix de l'Église, et rétablies dans leur liberté et dans leurs droits, sans que leur archevêque leur demandât autre chose que ce qu'elles lui avoient tant de fois offert, le roi, jugeant à propos que les deux maisons demeurassent séparées comme elles étoient, ordonna qu'on fit la distraction des revenus qu'elles avoient possédés en commun, et nomma pour cela des commissaires, du nombre desquels étoit M. Pussort, qui fut chargé de faire son rapport au conseil de tout ce qui se passeroit dans cette affaire.

Les revenus des deux monastères raontoient alors à vingtneuf mille cinq cents livres, sur quoi il falloit déduire environ sept mille livres qu'ils étoient chargés de payer tous les ans.

Les religieuses de Paris n'étoient que dix, comme nous avons dit, en comptant trois converses ; et celles des Champs étoient au nombre de soixante-neuf professes du chœur et de vingt-cinq ou trente converses, tant professes que postulantes. Cependant on donna aux religieuses de Paris dix mille livres de rente, tant en fonds de terre qu'en rentes et en pensions, c'est-A-dire plus du tiers des revenus, sans compter tous les grands corps de logis bâtis dans le dehors de leur maison, et dont elles furent bientôt en état de tirer de grands loyers, par la mort ou par la retraite des personnes qui les avoient fait bâtir. On leur laissa aussi toute l'argenterie de la sacristie, et elles retinrent plus des deux tiersdes meubles, quoique l'arrêt de partage ne leur en eût attribué que le tiers. Les dix-neuf mille cinq cents livres res-

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tantes furent (lonm'es aii\ ivligieusos des Champs, et les charges furent partacrécs à proportion clos revenus.

L'arrêt portoit que, moyennant ce partage, les deux maisons demeureroient ii perpétuité divisées, séparées, indépendantes l'une de l'autre, sans qu'à l'avenir aucune pût rien prétendre sur ce qui seroit attribué à l'autre, sous ([uelque cause ou prétexte que ce filt, et cette clause fut insérée principalement pour prévenir les justes plaintes que les religieuses des Champs pourroient faire contre la lésion qu'elles souffroient dans un partage si inégal. L'arrêt leur fut signifié (7 juin 1069) par ordre exprès du roi, et elles n'eurent d'autre parti à prendre que celui de la soumission et du silence. Le tout fut enregistré au Parlement, et Sa .Majesté se chargea de le faire approuver à Rome.

On ne sait pas en quel état sont maintenant les revenus de la maison de Paris : ce qu'on peut dire, c'est qu'ayant toujours eu la liljerté di; recevoir des pensionnaires et des novices, les biens de cette maison auroient dû considérablement augmenter.

Il n'en est pas de même des religieuses des Champs. Il y a dix-sept ans (|u'on leur donna ordre de renvoyer leurs novices et leurs pensionnaires, et qu'on leur fit défendre de recevoir des novices, jusqu'à ce qu'elles fussent réduites à cinquante professes du chœur. Ainsi li'ur copiimunauté n'ayant reçu aucun nouveau secours depuis ce temps-là, il n'est pas étrange que leurs revenus soient diminués, comme ils le sonten effet, d'autant plus qu'il leur a fallu emprunter plus de quarante mille livres pour les seuls amortissements qu'elles ont été obligées de payer.

Quoi qu'il en soit, il est aisé de justifier qu'en déduisant les charges à quoi elles sont tenues, leur revenu ne monte pas présentement ;V plus de neuf mille cinq cents livres, sans y comprendre deux fermes qu'elles font valoir par leurs mains, et qui coûtent autant que le produit qui en revient, à cause de la mauvaise qualité des terres.

Sur cette somme il faut qu'elles vivent, et elles sont encore quarante religieuses du chœur et quatorze converses. 11 leur faut de plus nourrir et entretenir quantité de filles qu'elles sont obligées de prendre pour liMir aider à faire les ouvrages nécessaires de la maison. Comme elles sont la plupart âgées et infirmes, elles ne peuvent plus guère faire autre chose (|ue de

vaquer ;'i l'ofTice du chœur, qu'elles n'ont point encore interrompu, non plus que les veilles devant le saint sacrement. Au lieu qu'autrefois les ecclésiastiques, les médecins et les autres personnes qui desservoient leur maison, bien loin de leur être à charge, leur payoient même pension la plupart, il faut qu'elles paient aujourd'hui tous ceux qui les servent. 11 y a plus de cinq ans qu'elles n'ont chez elles ni médecin ni chirurgien, se contentant d'envoyer chercher du secours ou à Paris, ou ailleurs, le plus rarement qu'elles peuvent, et dans leurs plus pressantes nécessités. Ajoutez à cela le grand nombre de bâtiments et fermes qu'elles sont obligées d'entretenir, et ceux qu'elles ont été obligées de faire construire au dedans de leur maison, qui ne suffisoit pas pour loger un si grand nombre de religieuses.

C'est h monseigneur l'archevêque à juger si, étant chargées de tant de dépenses inévitables, on peut retrancher sur un revenu si modique sans les réduire à la dernière nécessité. Elles ont lieu d'espérer que, s'il n'est pas en état de leur faire le bien que sa charité voudroit peut-être leur faire, du moins il ne voudroit pas achever de les accabler : Arnndinem quassalam non confringel et Union fumigans 7ion exlinguetK »

Ce mémoire produisit donc l'elTet qu'on en espérait, ainsi qu'on l'a dit plus haut, page 165. Le roi ayant chargé l'archevêque de nommer des commissaires pour examiner les revenus des deux maisons, ces commissaires en font conjointement la visite, dressent leurs procès-verbaux au mois de mars 1697, et les présentent à l'archevêque. Celui-ci fait son rapport au roi, qui juge les prétentions des religieuses de Port-Royal de Paris mal fondées, et n'y a aucun égard. Les choses eu restent là jusqu'en 1702. Elles font assigner au mois de juillet de cette année les religieuses de Port-Royal des champs, au grand conseil, pour les obliger de leur remettre tous leurs titres, papiers, etc., et à se contenter d'une pension viagère de deux cents livres ; mais elles sont encore déboutées de leur demande, et condamnées aux dépens, par arrêt rendu à l'audience du 22 février 1703. Ces moyens sont donc insuffisants pour parvenir à la des-

1. Il II ne brisera pas le roseau battu des vents et n'éteindra pas la mèche qui fume encore. » Isaie, chap. jllii, y 3.

truction de la maison des cliiimps; mais on en omploie d'autres qui réussissent, comme on le verra |iar la suite. Reprenons notre récit à l'année 1702.

On s'avise à cette époque de proposer en Sorbonne un cas de conscience, qui consiste à savoir si l'ecclésiastique qui ne croit pas à un fait contenu dans une constitution apostolique peut, lors de son adhésion à cette constitution, faire une restriction mentale, et si un silence respectueux sur le fait est une soumission suflisante. Quarante docteurs décident pour l'affirmative; d'autre part on cric au jansénisme. Le cardinal de Noailles exige ([ue ces docteurs se rétractent. On dispute de nouveau, et la guerre recommence.

A l'instigation de (Jodet Desmarais, évêque de Chartres, le roi sollicite de Clément XI une bulle qui prononce sur la suffisance ou l'insuffisance du silence respectueux à l'égard des points de fait renfermés dans les constitutions apostolii|ues. Le 15 juillet 170j, Clément \1 donne sa bulle commenrant par ses mots : Vineam Doniini Suhaol/i; mais, fidèle au système delà cour de Rome, il se garde bien de distinguer les points de foi d'avec ceux qui ne sont que de fait, quoique cette distinction fut le pivot sur lequel roulaient, depuis cinquante ans, ces querelles théologiques.

La bulle fut publiée en France; mais le pape ni les évêques n'en ordonnèrent la signature. Toutefois le cardinal de Noailles exige celle des religieuses de Port-Royal. Celles-ci se soumettent à l'ordre de leur archevêque, en ajoutant seulement cette réserve : « Sans déroger à ce qui s'est passé à notre égard à la paix de l'Église sous Clément 1\. » Cette clause déplut à la cour de France, mais ne fut point désapprouvée par celle de Rome, malgré toutes les intrigues qu'on y fit jouer.

Au défaut des foudres de l'Église, on recourut donc aux coups d'autorité. En avril 1706, on signifie aux religieuses un arrêt du conseil portant défense de recevoir des novices, défense sous laquelle ces religieuses gémissaient depuis vingtsept ans, quoique jusque-là elle n'eût été que verbale.

Dans ce même mois meurt leur abbesse, Elisabeth de Sainte- Anne Boulard,(|ui avait succédé à la mère Agnès do Sainte-Thècle Racine. Les religieuses sollicitent vainement de leur archevêque

la permission de procéder à l'élection d'une autre abbesse.

Enfin on se prépare à porter les derniers coups. Le Port- Roj'al de Paris demande la révocation de l'arrêt de partage de 1669, la suppression de l'abbaye des champs, et la réunion de tous ses biens à la maison de Paris. Le conseiller d'État Vo3sin est commis par le roi pour prendre connaissance de l'état temporel des deux maisons, mais la séparation des deux abbayes avait été faite avec le concours de la puissance ecclésiastique. On recourt donc au pape; onsollieile une bulle, et on la sollicite de la part du roi. Elle est accordée le 27 mars 1708.

Vainement les malheureuses victimes adressent leurs réclamations au cardinal de .\oailles, au cardinal d'Estrées, au nonce, au pape, au roi, au Parlement. Leur perte, jurée depuis soixante ans, est consommée le 15 décembre 1708, par l'enregistrement des lettres patentes rendues sur la bulle qui autorisait la suppression. En conséquence le cardinal de Noailles fait procéder Il l'enquête de commodo el incommodo. Les témoins entendus dans cette information sont les curés de quelques paroisses voisines, tout prêts à régler leur témoignage sur les intentions de leur archevêque. Le décret de suppression de l'abbaye de Port- Royal des champs et de réunion de ses biens à l'abbaye de Paris est rendu le 11 juillet 1709. Les religieuses des Champs appellent de ce décret à la primatie de Lyon : l'offlcial refuse de recevoir leur appel. Elles se pourvoient au Parlement par appel comme d'abus de ce déni de justice. La cour craignit les suites du procès qui allait s'engager au Parlement sur cet appel; elle eut recours à des voies plus promptes et plus efficaces.

Le samedi 20 octobre 1709, le conseil du roi rend un arrêt qui ordonne la per([uisition de tous les papiers qui se trouvent à Port-Royal, la saisie et transport de tout le mobilier, et enfin l'enlèvement des religieuses, et leur dispersion dans différentes maisons hors du diocèse de Paris; le tout, dit l'arrêt, pour des raisons mûrement délibérées, et pour le bien de l'État.

Le mardi suivant 29, le lieutenant de police d'Argenson, muni de cet arrêt, porteur de vingt-deux lettres de cachet, accompagné de deux commissaires du Chàtelet et d'un greffier, escorté du prévôt de la maréchaussée et de trois cents archers, se transporte, à sept heures du ]naliii, au couvent de Port-Royal. Il

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investit la maison, s'empare îles portes, consigne les domestiques, se fait d'abord remettre les titres et tous les papiers, pose des scellés partout, et, quand cette première partie de sa commission est remplie, il annonce aux religieuses les autres ordres dont il est chargé. Klles étaient en tout quinze religieuses du chœur, y compris la prieure ', et sept converses. Sans résistance, sans protestations, sans murmures, toutes se résignent à leur sort en récitant leur odice accoutumé au milieu des archers qui les conduisent. 11 y en avait quelques-unes si vieilles et si infirmes qu'on ne put les transporter que .'-.ur les litières. Elles furent conduites chacune dans autant de maisons différentes, à Nevers, Autun, Moncénis, Rouen, Amiens, Compiègne, Blois, Chartres, etc., atin ciu'il n'en restât pas deux réunies pour se consoler ensemble.

Quand elles sont toutes en marche, d'Argenson envoie un courrier à la cour pour annoncer le succès de son expédition.

Un mois après, l'abbesse de Port-Royal de Paris ^ se rend au monastère des champs, accompagnée de ses gens d'affaires, et emmène avec elle plus de cent voitures chargées de meubles, effets, ornements d'église et provisions de toutes sortes. Une partie fut vendue sur les lieux.

Mais les implacables persécute.nrs de Port-Royal n'oubliaient pas que, quarante ans auparavant, ils avaient vu cette maison presque anéantie, et que, peu de temps après, elle s'était relevée plus triomphante. Pour ùter aux exilées et à leurs amis tout espoir de retour, ils résolurent de faire disparaître les bâtiments; c'est ce qui fut ordonné jiar un autre arrêt du conseil du

1. Klle se nommait Claude-I.onise de Sainte-Aii.istasie du Mesnil de Courliaiix. Klle fut exilée à Blois chez les Ursulines. C'est là qu'elle mourut le 13 mars lïKî, persévéranl dans les sentiments qui avaient, attiré la persécution, ou plutôt qui en avaient été le prétexte. A sa mort, l'évèque de Blois, llertier, lui refusa impitoyablement les sacrements et la sépulture des catholiques, parce que cette vertueuse fille refusait une signature que sa conscience aurait démentie. On dira qu'il y avait des deux parts puérilité et sottise : soit; mais, ce point accordé, on verra aussi d'un autre côté la malice et la rage des démons, et de l'autre la constance des héros et la pureté des anges.

2. Louise-Françoise Bousselet de Château-Renaud, qui venait de succéder à madame Harlay de Clianvallon.

22 janvier 1710, dont rexécution fut prompte. Le vénérable monastère fut démoli, ainsi que tous les édifices qui y avaient été successivement ajoutés. On vendit les matériaux, et on tâcha d'eflacer jusqu'aux vestiges des constructions.

Ce sol nu était encore une terre sacrée; il renfermait les dépouilles des Le Maistre, des Arnaiild, des Racine et de tant d'illustres personnages dont les mallieurs de Port-Royal relevaient encore la mémoire. En 1711, on ouvrit les sépultures, on exhuma ces morts qui avaient voulu être éternellement réunis, et on les dispersa dans les églises de Paris et dans les cimetières des villages voisins.

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