DEPUIS 1672 JUSQU'EN
Avant que le Roi déclarât la gui-rre aux états des Pi'oviiices- Unies, sa réputation avoit déjà donné de la jalousie h tous les princes de l'Europe. Le repos des peuples afl'ermi, l'ordre rétabli dans ses finances, ses ambassadeurs vengés, Dunkerque retiré des mains des Anglois, et l'Empire si glorieusement secouru, étoient des preuves illustres de sa sagesse et de sa conduite ; et par la rapidité de ses conquêtes en Flandres et en Franche-Comté, il avoit fait voir qu'il n'étoit pas moins excellent capitaine que grand politi(|ue.
Ainsi révéré de ses sujets, craint de ses ennemis, admiré de toute la terre, il sembloit n'avoir plus qu'à jouir en paix d'une gloire si solidement établie, quand la Hollande lui offrit encore de nouvelles occasions de se signaler, et ouvrit le chemin à des actions dont la mémoire ne sauroit jamais périr parmi les hommes.
Cette petite république, si foible dans ses commencements, s'étant un peu accrue par le secours de la France et par la valeur des princes de la maison de Nassau, étoit montée à un excès d'abondance et de richesses qui la rendoient formidable à tous ses voisins. Elle avoit plusieurs fois envahi leurs terres, pris leurs villes et ravagé leurs frontières ; elle passoit pour le pays qui savoit le mieux faire la guerre ; c'étoit une école où se formoient les soldats et les capitaines. Les étrangers y alloient apprendre VI. 18
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l'art d'assiéger les places et de les défendre. Elle faisoit tout le commerce des Indes orientales, où elle avoit presque entièrement détruit la puissance des Portugais; elle traitoit d'égale avec l'Angleterre, sur qui elle avoit même remporté de glorieux avantages, et dont elle avoit tout fraîchement brûlé les vaisseaux dans la Tamise ; et enfin, aveuglée de sa prospérité, elle commença à méconnoître la main qui l'avoit tant de fois aflermie et soutenue. Elle prétendit faire la loi à l'Europe ; elle se ligua avec les ennemis de la France, et se vanta qu'elle seule avoit mis des bornes aux conquêtes du Roi. Elle opprima les catholiques dans tous les pa3-s de sa domination, et s'opposa aux commerces des François dans les Indes. En un mot, elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit attirer sur elle l'orage qui la vint inonder.
Le Roi, las de souffrir ses insolences, résolut de les prévenir. Il déclara la guerre aux Hollandois sur le commencement du printemps, et marcha aussitôt contre eux. Le bruit de sa marche les étonna. Quelque criminels qu'ils fussent, ils ne pensoient pas que la punition dût suivre de si près l'olTense. Ils avoient peine à s'imaginer qu'un prince jeune, né avec toutes les grâces de l'esprit et du corps, dans l'abondance de toutes choses, au milieu des plaisirs et des délices, qui sembloient le chercher en foule, pût s'en débarrasser si aisément pour aller, loin de son royaume, s'exposer aux périls et aux fatigues d'une guerre longue et fâcheuse, et dont le succès étoit incertain. Ils se rassuroient pourtant sur le bon état où ils croyoient avoir mis leurs places.
En effet, comme le tonnerre avoit grondé longtemps ils avoient eu le loisir de les remplir d'hommes, de munitions et de vivres ; ils avoient fortifié tous les bords de l'Issel. Le prince d'Orange, pour défendre ce passage, s'y étoit campé avec une armée nombreuse. Le Rhin, de tous les autres côtés, couvroit leur pays. L'Europe étoit dans l'attente de ce qui alloit arriver. Ceux qui connoissoient les forces de la Hollande et la bonté des places qui la défendoient, ne pensoient pas qu'on la pût seulement aborder; et ils publioient que la gloire du Roi seroit assez grande si, en toute sa campagne, il pouvoit emporter une seule de ces places. Quel fut donc leur étonnement, ou plutôt quelle fut la surprise de tout le monde, lorsque l'on apprit qu'il avoit mis le siège devant quatre fortes villes en même temps, et que.
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sans qu'il eiit fuit ni lignes de circouvailation ni de contrevallation, ces quatre villes s'étoient rendues ;\ discrétion au premier jour de tranchée!
Un exploit si extraordinaire, et si peu attendu, jeta la terreur dans tous les pays que les Hollandois occupoient le long du Rhin; on apportoit au Roi de tous côtés les clefs des places. A peine les gouverneurs avoient-ils le temps de se sauver dans des barques, avec leurs familles épouvantées, et une partie de leur bagage : sa marche étoit un continuel triomphe. 11 s'avança de la sorte jusqu'auprès de Tholus. I,e Rhin, qui en cet endroit est fort large et fort profond, scmljloit opposer une barrière invincible à Timpétuosité des François. Le Roi pourtant se préparoit à le passer : son dessein étoit d'abord de faire un pont de bateaux; mais comme cela ne se pouvoit exécuter qu'avec lenteur, et que d'ailleurs les ennemis commcnçoient à se montrer sur l'autre bord, il résolut d'aller à eux avec une promptitude qui acheva de les étonner. Il commanda à sa cavalerie d'entrer dans le fleuve : l'ordre s'exécute. 11 faisoit ce jour-là un vent fort impétueux, qui, agitant les eaux du Rhin, en rendoit l'aspect beaucoup plus terrible. Il marche néanmoins; aucun ne s'écarte de son rang, et le terrain venant à. manquer sous les pieds de leurs chevaux, ils les font nager, et approchent avec une audace que la présence du Roi pouvoit seule leur inspirer. Cependant trois escadrons paroissent de l'autre côté du fleuve; ils entrent même dans l'eau, et font une décharge qui tue quelques-uns des plus avancés, et en blessent d'autriis. Malgré ces obstacles, les François abordent, et l'eau ayant mis leurs armes à feu hors d'état de leur servir, ils fondent sur ces escadrons l'épée à la main. Les ennemis n'osent les attendre : ils fuient à toute bride, et, se renversant les uns sur les autres, vont porter la nouvelle juscju'au fond de la Hollande que le Roi étoit passé.
Alors il n'y eut plus rien qui osùt faire résistance. Le prince d'Orange, craignant d'être enveloppé, abandonna aussi les bords de rissel; et le Roi y campa, peu de jours après, dans ses fortifications, dont* le .seul récit jeta l'épouvante. Arnheim se rendit;
1. Dont, qui est ici pour ce dont, chose dont, ne se rapporte pas au mot fortificalions, mais à tout le membre de plirase qui précède.
Doësbourg suivit son exemple; le fort de Skink, si fameux par les longs sièges qu'il a autrefois soutenus, n'attendit pas l'ouverture de la tranchée. Ctrecht, ancienne capitale de la Hollande, envoya aussitôt ses clefs. Woërden pris, Narden emporté, tout reçoit le joug, tout cède à la rapidité du torrent. Amsterdam commença à trembler. Cette ville, si superbe dans sa prospérité, maintenant humble dans l'infortune, songe déjà à faire sa capitulation. On voit ses ambassadeurs, qui quelques mois auparavant donnoient au Roi le choix de la paix ou de la guerre, on voit, dis-je, ces mêmes ambassadeurs tremblants et soumis implorer la clémence du vainqueur. Cependant la désunion se met parmi les chefs de la République. Les uns souhaitent la paix; les autres, dévoués au prince d'Orange, veulent empêcher la négociation. Le Pensionnaire est assassiné. Ce n'est que confusion et que trouble. Le parti du prince d'Orange demeure enfin le plus fort. Ce prince prend son temps ; et pour sauver son pays de l'inondation des François, ne sait point d'autre expédient que de le noyer dans les eaux de la mer; il lâche les écluses de l'Océan : voilà Amsterdam au milieu des eaux, et les Hollandois sont de nouveau renfermés dans le fond de ces marais d'où nos pères les avoient autrefois tirés.
Tandis que le Roi poussoit ainsi sa victoire jusqu'aux derniers confins de la Hollande, le duc d'Orléans assiégeoit Zutphen, qu'il prit en moins de huit jours. iNimègue se défendit un peu mieux contre le vicomte de Turenne. Le Roi lui avoit donné la conduite de l'armée que commandoit le prince de Condé, qui avoit été blessé au passage du Rhin. Nimègue enfin se rendit aux mêmes conditions que Zutphen, et sa prise, qui fut suivie de celle de Grave et de Crèvecœur, mit tout le pays sous le pouvoir des François. Ainsi les armes du Roi triomphoient également partout; et le duc de Luxembourg, ayant joint l'évêque de Munster, n'eut pas des succès moins glorieux que les autres capitaines. Le nombre des prisonniers de guerre étoit si grand, que les temples et les lieux publics ne pouvoient plus les contenir ; et il y en avoit de quoi composer une armée presque aussi nombreuse que celle de France. Par là on peut voir qu'il y a quelquefois des choses vraies qui ne sont pas vraisemblables aux yeux des hommes, et que nous traitons souvent de fabuleux, dans l'histoire, des évé-
nements qui, tout incroyables qu'ils sont, ne laissent pas d'être véritables. En effet, comment la postérité pourra-t-elle croire qu'un prince, en moins de doux mois, ait pris quarante villes fortifiées régulièrement; qu'il ait conquis une si grande étendue de pays en aussi peu de temps qu'il en faut pour faire le voyage, et que la destruction d'une des plus redoutables puissances de l'Europe n'ait été que l'ouvrage de sept semaines?
Le Roi ayant ainsi conquis presque toute la Hollande, il pouvolt exercer sur les villes qu'il avoit prises une vengeance légitime; mais la soumission des vaincus avoit désarmé sa colère. H y rétablit s(Hilement l'exercice de la religion catholique. Après avoir mis partout des gouverneurs et des garnisons, il reprit le chemin de France. On lui préparoit des entrées et des triomphes, mais il ne vouloit pas les accepter : il se contenta des acclamations des peuples et de la joie universelle que son retour excita dans le royaume.
Son absence et les approches de l'hiver donnèrent quelque relâche aux HoUandois, à qui la mer avoit été un peu plus favorable que la terre.
Le prince d'Orange, déclaré généralissime de leurs armées, voulut signaler sa dignité; il sut le peu d'hommes qu'il y avoit dans Woërden, et, se servant de cette occasion, alla mettre le siège devant cette ville. Il s'étoit campé de telle sorte qu'on ne pouvoit aller à lui que par un grand nuirais, où il y avoit une chaussée très-étroite. Mais les François, q[ioii|ue en petit nombre, se jetant dans l'eau, allèrent l'attaquer jusque dans les retranchements, au travers du feu épouvantable que faisoit son infanterie. Au même temps, la garnison de la ville étant sortie sur eux, il s'en fit un carnage horrible, et tous les marais des environs furent teints du sang des malheureux HoUandois. Depuis cette défaite, le prince d'Orange n'osa plus rien tenter du côté de la Hollande. Il ne perd pas néanmoins tout à fait courage : 11 va en Flandres joindre les Espagnols, et songe avec leurs secours à faire aux François quelque insulte qui pût en quelque sorte effacer l'ignominie de son pays. Gharleroy semble lui en offrir l'occasion. .Montai, gouverneur, avoit eu ordre d'en sortir pour aller à Tongres. Le prince d'Orange propose aux Espagnols de mettre le siège devant cette ville, persuadé qu'elle seroit prise
avant qu'on fût en état de la secourir. Ce dessein leur plaît; ils l'investissent avec tout ce qu'ils ont de forces. Mais le Roi s'étant approché de la frontière avec six cents hommes seulement, la terreur se met dans leurs esprits, déjà rebutés par la rigueur de la saison. Cette nuée se dissipa avec la même vitesse qu'elle s'étoit amassée, et les Espagnols ne remportèrent de cet exploit que la honte d'avoir donné atteinte aux traités qu'ils avoient faits avec la France.
Cependant l'électeur de Rrandebourg s'étoit mis en campagne avec les troupes de l'Empereur, dans l'espérance de faire pour les Hollandois quelque chose d'éclatant. Mais le vicomte de Turenne lui coupa chemin dans la Westphalie, et, l'ayant repoussé dans son jiaj's, l'obligea à demander honteusement la paix, que l'année suivante il rompit plus honteusement encore.
Un si grand nombre de victoires entassées les unes sur les autres dévoient avoir abattu entièrement le courage des ennemis. Mai'stricht pourtant restoit encore; et tandis qu'ils étoient maîtres d'une ville de cette réputation, ils ne pouvoient se croire absolument vaincus. Le Roi l'avoit déjà comme bloquée par les postes qu'il avoit pris aux environs, où il pouvoit peu à peu l'affamer s'il eût voulu; mais cette manière lente de faire la guerre s'accommodoit peu à l'humeur impatiente d'un conquérant. 11 résolut d'ôter tout d'un coup aux Hollandois ce reste d'espérance qui nourrissoit leur orgueil, et alla en personne l'assiéger. Les ennemis, qui s'attendoient à ce siège, n'avoient épargné ni soins ni dépense. 11 n'étoit parlé que des grands préparatifs qu'ils avoient faits pour se mettre en état de le soutenir. II y avoit dans la place sept mille hommes de guerre, et entre eux des régiments d'Espagnols et d'Italiens, tous vieux soldats dont la valeur s'étoit rendue célèbre dans les guerres précédentes. Farjau les conimandoit, officier d'une expérience consommée, que les Hollandois avoient demandé aux Espagnols, et qui s'étoit signalé à la défense de Valencicnnes, dont les François avoient autrefois été contraints de lever le siège. Les ennemis s'attendoient de voir la même chose à Maëstricht. Jamais ville en effet ne fit d'abord une résistance plus vigoureuse, ni un feu plus cruel et plus terrible. On y épuisa de part et d'autre toutes les finesses du métier. Mais que peuvent la force et l'industrie contre une armée de François animée par
la présence de leur Roi? Cotte ville, si bien défendue, mieux attaquée encore, tint à peine treize jours. On se rend maître des dehors; foutes les défenses de la place sont ruinées : le Roi y entre victorieux, et la garnison se croit trop glorieuse de pouvoir sortir tambour battant et enseignes déployées. La prise de Maëstriciit n'étonne pas seulement les Ilollandois; elii; épouvante encore toute l'Allemagne.
L'Empereur, qui avoit déjà en quelque sorte rompu avec la France par les secours qu'il avoit prêtés à l'électeur de Brandebourg, cherche des prétextes pour se liguer ouvertement avec les HoUandois. Il portoit impatiemment la prospérité d'un prince trop redoutable à la maison d'Autriclie, et appréliendoit que ce torrent, ayant emporté tous les Pays-Bas, ne se répandit enfin sur l'Allemagne même. Ainsi !a frayeur, la julousie, et l'argent des HoUandois prodigué ;\ ses ministres, le déterminèrent à la guerre. D'autre cùté, les Espagnols, voyant la ligue bien formée, enorgueillis d(! la prise de Narden, dont le jirince d'Orange, par leur moyen, v(înoit de se ressaisir, songèrent aussi à se déclarer.
Le Roi, instruit du dessein de ses ennemis, se met en état de les prévenir, pt s'empare de la ville de Trêves. Alors l'Empereur crut qu'il étoit temps d'éclater; il ne se souvient plus des engagements qu'il avoit faits avec le Roi, ni du traité qu'il avoit signé. Il oublie que les François, quelques années auparavant, sur les bords du Raab, avoient sauvé l'Empire de la fureur des infidèles. Il fait des plaintes et des manifestes remplis d'injures, et publie partout que le roi de France veut usurper la couronne impériale et aspirer à la monarchie universelle. H emploie enfin , pour le rendre odieux, tout ce que la passion peut inspirer de plus violent et de plus aigre. 11 fit même des protestations dans Vienne, aux pieds des autels ; il se montra aux chefs de ses troupes, un crucifix à la main, et les exhorta à rappeler leur courage pour défendre la chrétienté opprimée. Il oublie, en ce moment, que les HoUandois (|u'il prenoit en sa protection étoient les plus constants ennemis de la religion catholique; et que le Roi non-seulement la rétablissoit dans toutes les places qu'il prenoit sur eux, mais qu'il leur avoit même en partie déclaré la guerre pour défendre deux princes ecclésiastiques de leurs injustes oppressions. Les plaintes de l'Empereur, toutes frivoles qu'elles étoient, ne
laissèrent pas que do faire impression sur l'esprit des Allemands, naturellement envieux de la gloire des François. Le duc de Bavière et le duc d'Hanovre furent les seuls qui demeurèrent neutres; tous les autres se déclarèrent peu à peu contre la France. M les raisons d'intérêt, ni les plus étroites alliances, ne purent les retenir; et la plupart de ces mêmes princes qu'on avoit vus •si tardifs et si paresseux à secourir l'Empire contre l'invasion des Turcs, se hâtèrent de rassembler leurs forces pour s'opposer aux progrès des François, qu'ils ne pouvoient souffrir pour voisins, et dont la prospérité commençoit à leur donner trop d'ombrage. C'étoit la première fois qu'on avoit vu toutes ces puissances unies de la sorte avec l'Empereur. L'Angleterre même, ([ui s'étoit liguée avec la France pour abattre la fierté des Hollandois, trop riches et trop puissants, commença à regarder d'un œil de pitié les Hollandois vaincus et détruits, et quelques mois après fit son traité avec eux.
Jamais la France ne se vit tout à la fois tant d'ennemis sur les bras. Les Allemands la regardoient déjà comme un butin qu'ils alloient partager entre eux. On crut que le lioi se tiendroit sur la défensive; et les étrangers l'estinioient assez heureux s'il pouvolt sauver ses frontières de l'inondation qui les menaçoit. Cependant il méditoit en ce temps-là même la conquête de la Franche-Comté. 11 s'étoit déjà une fois emparé de cette province au milieu des neiges et des rigueurs de l'hiver, avec une vitesse qui surprit toute l'Europe. Mais comme il ne l'avoit conquise que pour forcer ses ennemis à accepter les conditions qu'il leur offroit, il la leur avoit rendue par le traité d'Aix-la-Chapelle. Les Espagnols, devenus sages par l'expérience du passé, avoient tout de nouveau fait fortifier leurs places, et pensoient les avoir mises on état de ne plus redouter une pareille insulte. Surtout Besançon passoit alors pour une des meilleures places du monde; et sa citadelle, bâtie sur un roc inaccessible, sembloit n'avoir rien à craindre ijuc la surprise et la trahison. L'élite de leurs troupes étoit là; le prince de Vaudemont s'y étoit jeté avec plusieurs officiers résolus de se défendre jusqu'aux dernières extrémités. La saison sembloit conspirer avec eux. Le Roi ayant assiégé cette ville, le temps se rendit insupportable. La rivière du Doubs, qui passe au pied des remparts, devenue extrêmement grosse et ra-
piclp, il fit de si grandes pluies que dans la tranchée et dans le camp los soldats étoiont dans l'eau jusqu'aux genoux. Il n'y a point de troupes qui ne se fussent rebuté(!s : à peine les soldats pouvoient-ils porter leurs armes. Le Roi avoit soin que l'argent ne leur fiU point épargné; mais ils ne demandoient que du soleil. Enfin l'exemple du Boi, qui s'exposoit ;\ tous les périls et essuyoit toutes les fatigues, leur fit vaincre ces obstacles. La ville fut obligée de se rendre, et la garnison se renferma dans la citadelle. On n'en pouvoit approcher qu'en se rendant maître du fort.
Ce fort étoit comme une autre citadelle, qu'on ne pouvoit aborder qu'à découvert et avec des diflîcultés incroyables. Une poignée de François entreprend de l'emporter en plein midi ; ils grimpent sur le roc en se donnant la main les uns aux autres ; ils rompent et arrachent les palissades ; les ennemis prennent l'épouvante, et cèdent plutôt à l'audace qu'à la force. Le fioi avoit si bien fait placer son artillerie, qu'elle battoit en ruine la citadelle et le fort. 11 la fit tourner alors contre la citadelli\ L'effet du canon fut si prodigieux, qu'en peu de temps une partie du roc fut bi'isée ; les éclats en volèrent avec tant do violence, que les assiégés n'osoient paroitre sur les remparts, et ne pouvoient même dans la place trouver un lieu pour s'en garantir : tellement qu'au bout de deux jours ils furent contraints de capituler; et •cette forteresse imprenable fut prise sans qu'il en coûtât un seul homme aux François. Dole, Salins et toutes les autres villes de la province furent attaciuées avec le même succès, quoique l'armée du lloi fiU si fort diminuée par les détachements qu'il avoit été obligé de faire, que les assiégés étoient bien souvent, en nombre, égaux aux assiégeants.
Voilà donc le Roi encore une fois maître de la Franche-Comté , et pour coml)le de gloire il reçut la nouvelle que le vicomte de Turenne avoit battu les ennemis à Sintzheim. Cependant le comte de Souches, A la tète des troupes de l'Empereur, avoit joint en Flandres le prince d'Orange et les Espagnols. Ces trois armées ■finsemble faisoient un corps de soixante mille hommes, qui ne se promettoient pas moins que de conquérir la Picardie et la Champagne; mais il falloit auparavant vaincre le prince de Gondé, qui commandoit l'armée de France. Ce prince ayant grossi ses troupes
desgarnisons de plusieurs places d'Hollande, que le maréchal de Bellefonds, par ordre du Roi, avoit fait raser, se vint camper vis-à-vis des ennemis proche le village de Senef, et, s'étant posté avantageusement, les fatigua de telle sorte qu'il les obligea de décamper. On ne fait point impunément une fausse démarche en présence d'un tel capitaine. A peine ils commençoient à marcher, qu'il fond sur leur arrière-garde et la taille en pièces. 11 poursuit sa victoire ; et c'étoit fait de leur nombreuse armée sans que le comte de Souches plaça des troupes et fit en diligence mettre le canon. Par cette précaution, il mit ses soldats en état d'entretenir le combat jusqu'à la nuit qui étoit proche, .\lors ils se retirèrent à grande hâte, laissant les François maîtres du champ de bataille, de tout le bagage, et d'un fort grand nombre de prisonniers. Les ennemis, honteux de cette déroute, la voulurent faire oublier par quelque entreprise plus heureuse. Ils vont devant Oudenarde, et mènent un grand nombre de travailleurs pour presser le siège. Ils ne pensoient pas que le prince de Condé put arriver à temps pour la secourir ; mais il y fut presque aussitôt qu'eux ; et tout ce qu'ils purent faire, fut de se retirer fort vite à la faveur d'un brouillard, auquel ce jour-là ils furent redevables de leur salut.
Ainsi tous ces beaux projets de conquérir la Picardie et la Champagne s'en allèrent en fumée, et ces trois grandes puissances, jointes ensemljle, purent à peine résister à une partie des forces du Roi. La division se mit parmi les généraux : ils se séparèrent ; et le prince d'Orange, avec le reste de ses troupes, s'en alla devant Grave pour hâter la prise de cette ville, que les Hollandois assiégeoient depuis trois mois avec une lenteur et une infortune qui les exposoit à la risée de toute l'Europe. Ils ne faisoient point de travaux qui ne fussent ruinés un moment après, point d'attaque qu'ils ne fussent repoussés. Les choses en vinrent à tel point, que les assiégeants alloient devenir les assiégés. La place étoit pleine de déserteurs , qui ne se croycient point en sûreté dans leur camp, et s'alloient réfugier dans la ville ; ils demandoient tous les jours des suspensions d'armes pour avoir la liberté d'enterrer leurs morts. Le prince d'Orange, étant donc arrivé, crut à son abord que tout alloit changer de face : il eut pourtant la douleur de faire plusieurs attaques inutiles, et de
voir périr à ses yeux ses mcillourps troupes. Cependant l'Iiiver approchoit. Grave, dont la prises n'avoit pas coiUé au l\oi un seul homme, en coiUoit déjà douze mille aux llollandois; et quoique leur canon eiU presque abattu toutes les maisons de la ville, la plupart des dehors étoient encore; dans leur entier quand le gouverneur regut ordre de capituler. Le Roi, touché de la valeur de tant de braves soldats, et ayant appris qui; la maladie se raettoit parmi eux, ne voulut pas les exposer davantage pour une place qui lui étoit si inutile. Le gouverneur fit sa capitulation, à telles conditions (pi'il lui plut d'imposer aux assiégeants. Tandis que ces choses se passoient dans ie Pays-Bas, le vicomte de Turenne s'étant avancé vers le Rhin, où il faisoit tête lui seul aux armées de l'Empereur et des confédérés, il les chassoit de tous leurs postes, et rompoit toutes leurs mesures. Il les avoit déjà mis en fuite à Ladenbourg; et après que les habitants de Strasbourg leur eurent donné passage sur leur pont, il avoit encore été à Ensheim, où il avoit défait leur avant-garde, et les avoit contraints de se retirer. Enfin leurs armées s'étant grossies des troupes de l'électeur de Brandebourg et de celles des ducs de Zell, ce déluge d'Allemands se répandit de tous côtés dans la haute Alsace , résolus d'y prendre les quartiers d'hiver, et de fondre à la première occasion dans la Franche-Comté. Le vicomte de Turenne, avec un petit nombre de troupes fatiguées, n'étoit point en état de les arrêter ; mais dans ce temps-là même il reçut un détachement considérable que le Roi avoit fait heureusement partir de Flandres aussitôt après la levée du siège d'Oudenarde. Avec ce secours, le vicomte de Turenne, malgré les rigueurs et les incommodités de la saison, fait une marche effroyable au travers des montagnes des Vosge, et se présenta tout d'un coup à eux. Il renverse tout ce qui se présente à son passage, et leur enlève des régiments tout entiers. La terreur et la division se mettent dans leur armée ; vingt mille hommes en chassent cinquante mille ; toute cette multitude repasse le Rhin en désordre, entraîne avec elle six mille hommes de renfort qu'elle rencontre, et qui, au lieu de lui faire rebrousser chemin, deviennent eux-mêmes les compagnons de leur fuite.
La fortune ne favorisoit pas moins les François sur mer. La flotte des Hollandois, délivrée de la crainte des Anglois , et forte
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de plus de cent voiles, après avoir vainement couru le long des côtes de France, avoit tourné enfin ses projets du côté de l'Amérique; mais elle ne fut pas plus heureuse dans le Nouveau Monde que dans l'ancien ; car ayant assiégé la Martinique, elle fut contrainte de lever honteusement le siège. Elle revint de ce long voyage sans avoir fait autre chose que de donner des preuves de sa foiblesse. Il n'en alla pas de même de l'armée navale de France sur la mer Méditerranée. Les Messinois, en Sicile, avoient secoué le joug d'Espagne ; on les environne aussitôt de tous côtés : Messine fut bientôt affamée ; ses malheureux habitants étoient déjà réduits à manger des cuirs. Enfin, résolus de périr plutôt que de rentrer sous le gouvernement tyrannique d'une nation qui ne pardonne jamais, ils arborèrent l'étendard de France, et implorèi'ent le secours du Roi. Il y envoya quatre vaisseaux et six cents hommes de guerre, avec ordre de se saisir des châteaux qui commandent la ville. Il s'assure ainsi des Messinois, et en même temps fait partir le duc de Vivonne, général des galères. Ce général trouvant la flotte espagnole à la vue de Messine, il l'attaque et la met en fuite, et entre triomphant dans la ville. On ne sauroit concevoir la joie de ce misérable peuple, qui se voyoit délivré dans le temps qu'il n'avoit plus devant les yeux que l'image des sujiplices et de la mort. Ses exclamations et ses transports faisoicnt assez voir qu'ils croyoient devoir au Roi quelque chose plus que la vie.
Ainsi la victoire menoit les François par la main dans tous les pays des Espagnols, qui avoient même bien de la peine à se défendre du côté de la Catalogne, où ils avoient été repoussés plusieurs fois au delà des Pyrénées. Toutefois ces orgueilleux ennemis, voyant la France destituée du secours de ses alliés, ne désespéroient pas de se racquitter de leurs pertes. En effet, les Suédois, qui étoient les seuls qui tenoient pour elle, n'avoient pas eu des succès plus heureux contre l'électeur de Brandebourg.
Les Espagnols firent donc de nouveaux efforts, ils attendoient à la prochaine campagne do se venger de tous les afironts qu'ils avoient reçus ; mais à peine le printemps parut, qu'ils se virent encore dépouillés d'une de leurs meilleures provinces |)ar la prise de Linibourg. Le roi, s'étant emparé de Diuant et de Huy, emporta
cette place avec sa promptitude orclinairo, avant que les ennemis fussent en état de s'opposer i ses desseins.
La fortune néanmoins sembla un peu balancer du côté de rAllemagnc. Le vicomte de Turenne, allant reconnoître une hauteur, sur le point de donner bataille, est emporté d'un coup de canon. L'armée française étoit alors avancée dans le pays ennemi ; et toute l'Europe la crut perdue par la perte d'un chef de cette importance, C|ui étoit mort sans communiquer ses desseins.
Les ennemis s'attendoient de l'exterminer tout entière, et ne croyoient pas qu'un seul des François leur piH échapper. Toutefois le comte de Lorgos et le marquis de Vaubrun, lieutenants généraux, qui en avoient pris la conduite, ne s'étonnèrent point. Ils rassurent les soldats aflligés de la mort de leur général, mais animés d'un juste désir de la venger, aussitôt se rapprochent du Rhin, et se mettent en devoir de le repasser.
Par là ils obligent les ennemis à sortir de leur camp pour les charger dans leur retraite. Alors ils marchent à eux, et rompent leur arrière-garde. L'armée françoise se retire en bon ordre, et rapporte au deçà du Rhin les dépouilles et les drapeaux de ceux qui prétendoient lui en empêcher le passage. Peu de temps après, le prince de Condé, par ordre du Roi, partit de Flandres pour aller prendre le commandement de l'armée. La présence et la réputation de ce prince achevèrent de rétablir toutes choses. Le comte de Montécuculli, qui avoit passé le Rhin à Strasbourg, à la tète de trente mille hommes, sembla n'être entré en Alsace que pour y faire une montre inutile de son armée; car après avoir tenté vainement le siège de deux villes, il se retira; et les Allemands furent encore obligés, pour cet hiver, d'aller loger sur les terres de leurs alliés. Bien que la retraite des François ne fût pas une de leurs moins vigoureuses actions, néanmoins ils s'étoient retirés, et c'étoit assez pour enfler le courage des ennemis qui avoient toujours fui devant eux. Les Espagnols en triomphèrent dans leurs relations ; mais le Roi rabaissa bientôt cet orgueil par la prise de Condé, qu'il emporta d'assaut au commencement de la campagne. Le prince d'Orange, justement alarmé de cette conquête, s'avança à grandes journées pour secourir Bouchain, que le duc d'Orléans assiégeoit. Il se campe sous le canon de Valen-
ciennes : mais le Roi se met entre lui et le duc d'Orléans. Bouchain est pris sans que le prince d'Orange ose sortir de dessous les remparts qui le couvrent ; et il semble ne s'être approché de si près que pour être spectateur des réjouissances que fit l'armée du Roi pour la prise de cette place.
Voyons maintenant ce qui se passe sur la mer. Le duc de Vivonne avoit pris la forteresse d'Agouste : c'est un des plus fameux ports de la Sicile. Les Espagnols effrayés ont recours aux Hollandois. Ruyter reçoit ordre de passer le détroit. Quelle apparence que les François puissent tenir la mer devant les flottes d'Espagne et de Hollande jointes ensemble, et commandées par un capitaine de cette réputation? La fortune toutefois en décida d'une autre sorte. Duquesne, lieutenant général, ajant deux fois rencontré les ennemis, eut toutes les deux fois de l'avantage ; et Ruyter, au second combat, reçut une blessure dont il mourut peu de jours après. C'étoit la plus grande perte que les Hollandois pussent faire. Aussi le duc de Vivonne, qui étoit alors dans Messine, crut qu'il se falloit hâter de profiter de cette mort et du trouble qu'elle avoit sans doute jeté parmi les ennemis.
Dès que l'armée eut pris un peu de repos, il se met en mer, et il les va chercher, résolu de les combattre partout où il pourroit les trouver. Leur flotte étoit à l'ancre devant Palerme. Les ennemis le reçoivent d'abord avec assez de résolution ; mais ils n'avoient point de chef à opposer au duc de Vivonne. Les François les pressent de tous côtés; ils les poursuivent jusque dans le port : jamais on ne vit une déroute et un fracas si épouvantable. Les vaisseaux foudroyés par le canon, ou embrasés par les brûlots, sautent en l'air avec toute leur charge, et, retombant sur la ville, en écrasent ou brûlent une partie des maisons. Enfin le duc de Vivonne, après avoir ainsi mis en cendres ou coulé à fond quatorze vaisseaux et six galères, tué près de cinq mille hommes, entre autres le vice-amiral d'Espagne, et mis le feu dans Palerme, retourna à Messine, d'où il envoya au Roi les nouvelles de cette victoire, la plus complète que les François remportèrent jamais sur mer.
Cependant le prince d'Orange, las de n'être que le spectateur des victoires de ses ennemis, forme enfin un dessein qui devoit faire oublier toutes ces disgrâces. Maëstricht étoit la place qui
incommodoit le plus les Ilollaiulois, à cause des contributions ([ue sa garnison levuit jusqu'aux portes de Ninn'^gue : il va l'assiéger, et, voyant l'armée françoise fort éloignée, il s'apprête à faire les derniers efforts pour s'en emparer. Le Roi apprit la nouvelle de ce siège à Saint-Germain : il songea aussitôt à profiter de l'imprudence de ses ennemis ; et tandis qu'ils consoramoicnt leurs armées autour de Maastricht, il donna ordre au maréchal d'Ilumières d'aller assiéger Aire. Gomme cette ville est une des plus importantes places des Pays-Bas , on crut d'abord que, désespérant de sauver Maëstricht, il vouloit contre-balancer sa perte par la prise d'une ville non moins forte, et beaucoup plus à sa bienséance. Mais il avoit bien de plus grands desseins; et connoissant, comme il faisoit, l'état de ses places et la valeur de ses troupes, il ne douta point qu'après avoir pris Aire, son armée n'eilt encore assez de temps pour aller secourir Maëstricht. La chose réussit comme il se l'étoit imaginée contre toutes les apparences humaines, et la ville se rendit au cinquième jour de tranchée ouverte. Aussitôt le maréchal de Schoniberg eut ordre de marcher vers Maëstricht. Les Ilullandois, contre leur ordinaire, y avoient fait des actions d'une fort grande valeur; et le prince d'Orange y avoit été blessé. Et toutefois à peine étoientils encore sous la contrescarpe, qu'aussitôt que les premiers coureurs de l'armée françoise parurent, les ennemis levèrent le siège ; ils se retirèrent en diligence, et ne songèrent qu'à sauver les débris de leur armée, dont la fatigue, les maladies et les sorties continuelles des assiégés, avoient emporté plus de la moitié. 11 sembloit que la fortune de la France dût se borner là pour cette année. Cependant quelques mois après le Roi apprit que le maréchal de Vivonne avoit pris Tahorniine et la Scalette, et que toute la Sicile étoit en branle de suivre Messine.
Jamais les François n'avoient peut-être fait une campagne qui leur fût ni plus glorieuse ni plus utile. Néanmoins la prise de Philisbourg, qui, après six mois de siège, fut obligé de se rendre, et les autres avantages que le prince de Lunebourg avoit remportés dans l'évêchè de Trêves, avoient persuadé aux ennemis que les François pouvoient être quelquefois vaincus. Ils croyoient qu'il en seroit de la fortune du Roi comme de toutes les choses du monde, qui, étant parvenues à un certain point, ne sauroient
plus croître. En effet, après tout ce que prince avoit fait en Hollande, en Flandres, en Bourgogne et en Allemagne , il n'y avoit pas d'apparence que sa gloire pût augmenter. Elle augmenta pourtant : toutes ces conquêtes et tant de victoires qu'il a remportées n'ont été, ce semble, qu'un acheminement aux grandes choses qu'il fit l'année suivante; car, bien que les villes qu'il avoit prises fussent des places d'une grande réputation, il y en avoit pourtant de plus fortes, et sur lesquelles les Espagnols faisoient un plus grand fondement. Yalenciennes étoit de ce nombre. Elle est riche et fort peuplée ; ses habitants s'étoient rendus célèbres par la haine qu'ils ont toujours eue pour les François ; et ses fortifications passoient dans l'opinion du monde pour une merveille. Le Roi, qui, dès le commencement de la guerre, méditoit de les assiéger, s'éloit saisi des villes voisines, et y avoit ordonné de grands magasins : de sorte que sur la fin de l'hiver, et avant qu'i^ y eût du fourrage à la campagne, il fut en état d'agir, et y alla mettre le siège.
11 y avoit dans la place une très-forte garnison : la noblessevoisine s'y étoit jetée ; et les habitants, pleins de leur ancienneaniniosité, présumoient qu'eux seuls, sans autre secours, pourroient la défendre.
Il n'y avoit point de bravades qu'ils ne fissent d'abord : il* donnoient le bal sur les remparts ; ils disoient que leur ville étoit le fatal écueil où la fortune des François venoit toujours échouer ; et, fiers de leur avoir fait autrefois lever le siège, ils leur demandoient s'ils venoient autour de Yalenciennes chercher les os de leurs pères. Cependant les François avançoient leurs travaux.
Yalenciennes, du côté que le Roi la fit attaquer, étoit défendue par un grand nombre de dehors, qu'il falloit forcer pied à pied, et qui, selon toutes les règles de la guerre, ne pouvoient être emportés sans qu'il en coûtât plusieurs milliers d'hommes. H falloit, entre autres choses, franchir quatre grands fossés, dont il y en avoit deux que la rivière de l'Escaut formoit. et où elle rouloit avec beaucoup de rapidité.
Le Roi, après avoir fait battre par le canon les premiers dehors, ordonne qu'on fasse l'attaque. Aussitôt les mousquetaires, accompagnés de grenadiers, et d'autres troupes commandées,
partent de leurs postes différents avec une égale hardiesse : ils se rendent maîtres do la contrescarpe ; ils entrent dans un ouvrage couronné qui faisoit la plus forte défense de la place, et passant au fil de l'épée huit cents hommes, de deux mille qui étoionl dans cet ouvrage, le reste des ennemis, se voyant attaqué par le front et par les flancs, ne songe plus qu'à se sauver : ils se pressent, ils se poussent ; une partie tombe dans le fossé, l'autre se retire de fortification en fortification. Ils étoient suivis de si près, qu'ils n'eurent pas le temps de lever les ponts qui communiquoieut avec la ville, ni même de fermer les portes qui étoient dans leur chemin. Une de ces portes se trouve extrêmement basse et à demi bouchée de corps morts des ennemis : les François marchent sur ces corps sanglants, et passent pêle-mêle avec les fuyards, et, sans s'amuser à se couvrir et à se loger, les poursuivent jusqu'au corps de la place. C'est là qu'ils font ce qu'on n'a jamais lu que dans les romans et dans des histoires données à plaisir. Ils trouvent un petit degré pratiqué dans l'épaisseur d'un mur : ce degré conduisoit sur le rempart ; ils montent un à un ; les voilà sur la muraille. A peine ils y sont, que les uns se saisissent du canon et le tournent contre la ville, les autres descendent dans la rue, s'y barricadent et rompent les portes de la ville à coups de hache. Tout cela se fit avec tant de vitesse, que les bourgeois les prenoient d'abord pour les soldats de la garnison. Le Roi, qui les suivoitde près pour donner ses ordres à mesure qu'ils avançoient, apprend que ses troupes sont dans Valenciennes. La première chose qu'il fit, ce fut d'envoyer défendre le pillage, qui étoit déjà commencé et qui cessa aussitôt. Ce n'est pas sans doute une chose peu étonnante, qu'une des plus fortes villes de Flandres ait ainsi été emportée d'assaut en moins d'une demi-heure ; mais ce n'est pas un moindre miracle qu'elle ait pu être sauvée du pillage, et que l'ordre du Roi ait pu être sitôt écouté par des soldats acharnés au meurtre, au milieu du bruit et des fureurs de la victoire. On peut dire que jamais troupes n'ont donné une plus grande preuve d'obéissance et de discipline. 11 y avoit dans la ville, outre les bourgeois qui étoient en armes, cinq mille hommes d'infanterie et douze cents chevaux, qui furent trop heureux de se rendre à discrétion. Le Roi, par le droit de la guerre, pouvoit traiter les habitants avec les dernières rigueurs, VI. 19
et jamais peuple n'a mieux mérité de servir d'exemple; mais ce n'étoit pas contre des malheureux, et des malheureux soumis, que le Roi exerçoit sa vengeance : il les traite avec autant de douceur que s'ils eussent fait de bonne heure leur composition, et leur conserve presque tous leurs privilèges.
Mais, sans faire de séjour dans cette ville, il marche aussitôt, et se prépare à de nouvelles conquêtes. Cambray et Saint-Omer étoient les deux plus forts boulevards que les Espagnols eussent en Flandres. Ces deux villes, situées sur les frontières de la France, lui servoient comme de fraise, et lui faisoient la loi au milieu de ses triomphes : surtout Cambray s'étoit rendu redoutable. Les rois d'Espagne estimoient plus cette place seule que tout le reste de la Flandre ensemble. Elle étoit fameuse par le nombre des affronts qu'elle avoit fait souffrir aux François, qui l'avoient plus d'une fois attaquée, et qui avoient toujours été obligés de lever le siège. Elle faisoit contribuer presque toute la Picardie; et sa garnison avoit autrefois fait des courses, et porté le ravage et la flamme jusque dans Tlle-de-France, et dans les lieux voisins de Paris.
Ainsi, pendant que le Roi étendoit ses conquêtes au delà du Rhin, une ville ennemie levoit des tributs dans son royaume, et le bravoit pour ainsi dire aux portes de sa capitale. Il voulut donc pour jamais assurer le repos de ses frontières : il assiège en personne cette place avec la moitié de son armée, tandis que le duc d'Orléans, avec l'autre, va attaquer Saint-Omer. Ces deux sièges, si difficiles autrefois, entrepris en même temps, étonnèrent tout le monde. On jugea que les Espagnols feroient les derniers efforts pour sauver deux villes dont la perte alloit apparemment entraîner tout le reste des Pays-Bas. Cambray toutefois ne fit pas une résistance digne de sa réputation. Le gouverneur, quoique très-brave, ne voulut point perdre ses troupes en s'opiniâtrant à défendre plus longtemps la ville, où il craignoit la révolte des habitants, que l'exemple de Valenciennes faisoit trembler.Il se retira dans la citadelle; mais avant que de s'y renfermer, il fit mettre à pied la plupart de la cavalerie et tuer les chevaux ; il exigea de ses soldats de nouveaux serments de fidélité, et donna enfin toutes les marques d'un homme qui, par une défense extraordinaire, vouloit rétablir l'honneur de sa nation.
Saint-Omer, de son cùté, se défenduit coiirageusenieiit, et le prince d'Orange, qui avoit solennellement |)iuinis aux Espagnols d'en fuire lever le siège, eut le temps de s'avancer. Le Roi, informé de sa marche, envoya ordre au duc d'Orléans d'aller audevant des ennemis, et de s'emparer des postes qu'il croiroit les plus avantageux pour les combattre; en même temps il fit un grand détachement de son armée pour renforcer celle de ce prince. Le duc d'Orléans, suivant cet ordre, s'avança vers le Mont-Cassel. A peine y étoit-il campé qu'il vit paroître les ennemis. Comme il avoit laissé une partie de ses troupes au siège de Saint-Omer, il fut d'abord un peu incertain du parti qu'il devoit prendre, ne se croyant pas en état, avec si peu de forces, de donner la bataille; mais le Roi avoit pris ses mesures si justes, que dans cet instant même le renfort qu'il lui envoyoit arriva. Alors il ne balança plus, et, plein de joie et de conliance, il résolut de combattre. Les deux armées n'étoient séparées que par un petit ruisseau. Le lendemain, dès le point du jour, le duc d'Orléans mit son armée en bataille; et, voyant que les ennemis commençoient à faire un mouvement, il passa le ruisseau, et marcha à eux. Leur armée étoit au moins de trente mille hommes : ils soutinrent le premier choc des François avec une grande vigueur, et renversèrent même plusieurs de leurs escadrons. La victoire fut plus de deux heures en balance ; mais la présence du duc d'Orléans, qui fit ce jour-là partout l'odice de soldat et de capitaine, força la fortune à se déclarer de son parti. Alors les François, irrités d'une si longue résistance, firent un fort grand massacre des ennemis. La déroute fut générale, et il y demeura de leur côté plus de six mille hommes sur la place ; leur canon fut pris, et tout leur bagage pillé. Aussitôt le duc d'Orléans retourna devant Saint-Omer, et eut soin de faire savoir aux assiégés le succès de la bataille.
Cependant le Roi, quoiqu'avcc un petit nombre d'hommes, pressoit fortement la citadelle de Cambray; et malgré les sorties continuelles des assiégés, qui étoient au nombre de plus de quatre mille hommes, il avoit emporté tous les dehors de la place; il avoit fait attacher les mineurs. Les assiégés néanmoins refusoient encore de se rendre ; mais la mine ayant fait une brèche, et le canon d'un autre côté ayant ruiné un bastion tout entier, ils
demandèrent à capituler, et n'osèrent s'exposer au hasard d'un assaut. Quoique ils eussent attendu cette extrémité, le Roi ne laissa pas de leur accorder une composition honorable, et le gouverneur eut la triste consolation de sortir de sa citadelle par la brèche.
Saint-Omer, privé de toute espérance de secours, ne tarda guère à suivre l'exemple de Cambray. Ainsi le Roi réduisit, en six semaines, trois places qui avoient été la terreur et le fléau de ses frontières, et dont la moindre n'auroit pas paru trop achetée par un siège de six mois et par les travaux de toute une campagne. Cependant les ennemis trouvoient encore des raisons pour excuser leurs disgrâces. Ils publioient que la prise de ces trois places n'étoit pas tant un effet de la valeur des François que de la prévoyance du Roi, qui, en faisant de bonne heure des magasins, prévenoit toujours ses ennemis; que les choses changeroient bientôt de face, et que la fin de la campagne seroit pour eux aussi favorable que le commencement en avoit été malheureux. Déjà le prince Charles de Lorraine étoit sur les bords du Rhin avec vingt-quatre mille hommes, fier de se voir à la tète de toutes ces forces de l'Empire, plus fier encore de l'espérance d'être dans peu le beau-frère de l'Empereur; il triomphoit en idée des plus fortes places de la Lorraine et de la Champagne, où il avoit résolu de prendre ses quartiers d'hiver, et où il se tenoit si assuré de la victoire, qu'il avoit fait mettre sur ses drapeaux : « Ou maintenant, ou jamais. » Il passe la Sarre, il entre dans la Lorraine, et se vient camper fort près de l'armée de France, commandée par le maréchal de Créqui. Les François, quoique beaucoup inférieurs en nombre, pressoient de combattre ; mais le Roi ne voulut point faire dépendre de l'incertitude d'une bataille une victoire qu'il pouvoit remporter sans combat : il commanda au maréchal de Créqui de les fatiguer le plus qu'il pourroit, et de ne combattre qu'avec avantage.
Cependant le prince d'Orange rassembloit une autre armée beaucoup plus nombreuse que la première; et, l'ayant grossie des troupes des princes de la basse Allemagne, il formoit, à son ordinaire, de grands desseins. Enfin, après avoir longtemps consulté avec le gouverneur des Pays-Bas laquelle place seroit le plus à leur bienséance, il vint, avec soixante mille hommes, tenter une
seconde fois la fortune devant Charleroy. On crut qu'il ne retourneroit pas devant cette place sans avoir bien pris ses mesures pour ne pas recevoir un second affront. Déj;\ les lignes de circonvallation étoient aclievt5es; dëy^ le prince Charles, qui le devoit joindre avec toutes ses troupes, étoit sur le bord de la Meuse : le duc de Luxembourg eut ordre de s'avancer vers la place. On se croyoit de part et d'autre à la veille d'un grand événement. Plusieurs braves volontaires s'étoient rendus en diligence à l'armée de ce général, où ils étoient accourus comme à une occasion infaillible de se signaler. Le prince d'Orange et le gouverneur des Pays-Bas avoient fuit bonne provision de poudre, do bombes, de grenades et de tout ce qui est nécessaire pour un siège ; mais ils trouvèrent tout à coup que le pain leur manquoit : c'étoit la seule provision à L-Kpielle ils n'avoient pas songé. Le duc de Luxembourg s'étoit placé entre eux et Bruxelles; et le maréchal d'Humières, d'un autre côté, leur fermoit le chemin de Mons et de Namur, et de leurs autres places; de sorte que, voyant leur armée en danger de mourir de faim, ils décampèrent au grand étonnement de tout le monde; et après avoir tourné leur furie contre le bourg de Binch, leur consolation ordinaire quand ils ont manqué Charleroy, ils employèrent le reste de la campagne à faire des manifestes l'un contre l'autre.
Les Allemands, de leur côté, n'étoient pas plus heureux. Le maréchal de Créqui les suivoit toujours, campant à leur vue, toujours maître de donner bataille ou de la refuser; quelquefois son canon les foudroyoit jusiiue dans leurs tentes; il Icurcoupoit les vivres et arrêtoit leurs convois; il leur enlevoit leurs chevaux au fourrage; tout ce qui s'écartoit du gros de l'armée tomboit entre les mains des soldats, ou des paysans, plus terribles encore que les soldats. Le prince Charles reconnut alors son imprudence : son armée à demi défaite repassa en diligence et la Moselle et la Sarre, et abandonna une partie de son bagage.
Dans ce même temps, l'armée, commandée par le prince de Saxe-Eisenach, étoit de l'autre côté du Rhin, et ne pouvoit se débarrasser du baron de Montclar, qui la tenoit comme assiégée en pleine campagne. Pour comble d'effroi, le maréchal de Créqui s'avance et repasse le Rhin. L'armée des Cercles, entourée de tous côtés, se retire en hâte, laissant sur le chemin un grand
nombre de morts et de prisonniers, arrive effrayée au pont de Strasbourg, et se réfugie dans une île qui est au milieu de ce pont. Les habitants de Strasbourg, touchés du péril des Allemands, qu'ils voyoient exposés à la boucherie, s'employèrent pour eux, et demandèrent au maréchal un passe-port pour des malheureux qui ne clierchoient qu'à s'enfuir. La demande est accordée, et on vit l'heure que l'armée et le général se mettoient en chemin, conduits par un garde que le maréchal avoit chargé du passe-port. Mais le prince Charles, qui étoit accouru au même temps, leur épargna cette honte. Toutefois il acheta cher la gloire de les avoir délivrés; car, à quelques jours de là, l'aile droite de sa cavalerie fut taillée en pièces, et tout ce qu'il put faire fut de regagner prompteraent les lieu.K d'où il étoit parti, et de songer à couvrir Sarbruck, que les François sembloient menacer. Le maréchal profite de cette erreur : il fait semblant de mettre ses troupes en quartier d'hiver aux environs de Schelestat; mais ayant appris que les Allemands avoient déjà disposé les leurs en plusieurs quartiers, il passe encore le Rhin, et va assiéger Fribourg.
Le prince Charles, étrangement alarmé de cette nouvelle, se représente l'étonnement de toute l'Allemagne, l'indignation de l'Empereur, si on lui enlève une place si importante. Qui pourra désormais empêcher les François d'entrer dans la Souabe et dans le Virtemberg, de ravager les terres impériales? Il rassemble donc ses troupes; il marche à grandes journées, et arrive à une lieue de Fribourg. Mais, trouvant tous les passages fermés, il demeure sans rien entreprendre; toutefois il ne voulut point s'en retourner qu'il n'eût vu de ses propres yeux que la place étoit rendue. Pour surcroit de malheur, la nouvelle arrive que les troupes que le Roi entretient dans la Hongrie ont baltu celles de l'Empereur, dont il est demeuré sur le champ de bataille plus de trois mille hommes.
Les ennemis, vo}'ant approcher la fin de l'année, croyoient avec apparence être aussi à la fin de leurs disgrâces. Ils comptoient en une seule campagne quatre de leurs meilleures villes emportées, deux batailles perdues, un siège honteusement levé, deux grandes armées ruinées, et le pays de leurs alliés entièrement désolé. Le Roi pourtant ne put pas se résoudre à les laisser
en ropos. 11 commande au maréchal d'IIumières d'assemblor des troupes, et daller mettre le siège devant Saint-Ghislain. Quand il n'y auroit pas eu dans la place une garnison de douze cents hommes, les pluies, les neiges, et les marais dont elle est environnée, sembloient être seuls capables de la défendre; mais le soldat, animé de tant de victoires, l'emporte en moins de huit jours; et il étoit déjà maître des portes quand le gouverneur des Pays-Bas donna le signal ((u'il étoit arrivé à Mons pour le secourir.
La prise de cette place acheva de consterner les ennemis. Ils commencèrent à changer de langage. Ce n'étoit plus des menaces, comme autrefois, et des espérances de victoires : ils reconnoissoient de bonne foi leur foiblesse. Tant de puissances liguées contre un seul homme, l'Espagne, la Hollande et l'Allemagne, ne se croient pas assez fortes pour lui faire tète. Ils vont mendier de nouveaux secours; ils cherchent à faire pitié aux Anglois, et n'oublient rien de ce qui peut renouveler cette ancienne jalousie qui a tant de fois armé l'Angleterre contre la France. Le prince d'Orange, qui avoit épousé la fille du duc d'Yorck, et qui étoit regardé comme l'héritier présomptif de la couronne, fait sa brigue auprès des grands et auprès du peuple. 11 leur repi-ésente la perte infaillible des Pays-Bas, les François maîtres bientôt de toutes les côtes de la Manche, et en état de faire la loi à l'Océan; la religion protestante en péril, l'Europe entière menacée d'une dangereuse servitude. Les peuples murmurent, le Parlement demande qu'on sauve la Flandre, le roi d'Angleterre lui-même est ébranlé. Les Espagnols, désespérant de pouvoir conserver leurs places, parlent de les lui abandonner. Enfin on ne doute point qu'il ne quitte le personnage de médiateur pour prendre celui d'ennemi. Sur cette espérance, les confédérés reprennent courage; ils veulent continuer la guerre, ou prescrire eux-mêmes les conditions de la paix; ils se flattent que le Roi va laisser au moins la Flandre en repos, et qu'ils n'auront plus à couvrir que les provinces voisines de l'Allemagne. Le Roi contribue à les entretenir dans cette erreur. Il venoit de prendre Saint-Ghislain pour faire croire qu'il vouloit attaquer Mons, et achever la conquête du Hainaut. Enfin il se met en campagne, et part avec sa cour au commencement de février pour s'en aller à Metz.
Au bout de quelques jours, il semble tourner vers Nanci; puis tout d'un coup il se rend à Metz, où il avoit mandé au maréchal de Créqui de le venir trouver. Il y avoit quelques jours que le maréchal avoit eu ordre de passer le Rhin, et d'aller avec un corps d'armée dans le Brisgau, tandis que d'autres troupes se tiendroient aux environs de Metz.
Tout cela avoit fait juger que l'orage tomberoit vraisemblablement du côté de l'Allemagne. Cette opinion augmente lorsqu'on voit arriver à Metz le maréchal, tout malade qu'il étoit. Pour confirmer entièrement le bruit, le Roi lui commanda de marcher vers Thionville, et fait semblant lui-même d'y vouloir aller.
Les ennemis, alarmés de la marche, sont dans une agitation continuelle. Les Allemands, qui à peine avoient leurs quartiers d'hiver, sont contraints d'en sortir pour se rassembler. La ville de Strasbourg parle d'envoyer des députés ; Trêves se croit déjà voir au pillage ; Luxembourg ne doute plus d'être assiégé. Cependant le Roi rebrousse chemin, et, se rendant à Verdun, fait courir le bruit qu'il va assiéger Namur. Le gouverneur des Pays-Bas ne sait plus de quel côté tourner : il voit aller et revenir de toutes . parts les armées françoises ; il voit que depuis le fond de la Flandre jusqu'au Rhin, le Roi a partout des magasins; il ne sait quelle place abandonner ni défendre : s'il en assure une, il en expose vingt autres. Il court enfin au plus pressé, et, rappelant toutes les troupes qu'il avoit en Flandres, il en remplit toutes les villes du Hainaut et du Luxembourg. A peine il a pris ces précautions, qu'on lui vient dire que le maréchal d'Humières s'approche d'ypres : il y jette la meilleure partie de la garnison de Gand. Il se repose alors, et pense avoir bien pourvu à toutes choses; mais en un même jour il apprend de six courriers différents qu'il y a six grandes villes investies : Mons, Namur, Charlemont, Luxembourg, Ypres; enfin que Gand même est assiégé. Cette dernière nouvelle est pour lui un coup de foudre : il est longtemps sans y vouloir ajouter foi. Quelle apparence que le Roi, qu'il croit en Lorraine, vienne assiéger au fort de l'hiver la plus grande ville des Pays-Bas, entreprenne de faire une circonvallation de plus de huit lieues dans un pays de marécage et facile à inonder, coupé de quatre rivières et de deux larges canaux ? Cependant la chose
se trouve vraie. Plus de soixante mille hommes, partis de différents endroits, étoient arrivés à une môme heure devant cette graiulo ville, et l'avoient investie, sans savoir eux-mêmes qu'ils l'investissoient. Le Hoi, ayant supputé le temps que ses ordres pouvoient être exécutés, laisse la Reine à Stenay, monte à cheval, traverse en trois jours plus de soixante lieues de pays, et joint son armée qui est devant Gand. 11 trouve en arrivant la circonvallation presque achevée, et tous les quartiers déjà disposés, suivant le plan qu'il en avoit lui-même dressé à Saint-Germain. Les ennemis avoient lâché leurs écluses ; mais il y eut bientôt partout des digues et des ponts de communication. La tranchée est ouverte dès le soir ; bientôt les dehors sont emportés l'épée à la main : la ville se rend ; et la citadolle, quoique très-forte et environnée de larges fossés, capitule deux jours après.
Ainsi le Roi, par sa conduite, se rend en six jours maître de cette ville si renommée, qui faisoit autrefois la loi à ses princes, et qui prétendoit égaler Paris même par la grandeur de son circuit et par le nombre de ses habitants. A peine est-elle prise, que le maréchal de Lorges a ordre de s'avancer vers Bruges avec un corps de cavalerie. Aussitôt deux bataillons espagnols de la garnison d'Ypres s'y jettent; mais tout à coup voilà lo Roi devant Vpres. Il y avoit longtemps qu'il avoit dessein sur cette place importante par ellemême et parce que sa prise achevoit d'assurer toutes sesconquêtes. Il V restoit encore trois mille hommes de guerre, qui se défendirent d'abord courageusement ; mais les approches étant faites, la contrescarpe, bordée d'une double palissade, est forcée en une nuit, et le lendemain, dès le point du jour, la citadelle et la ville envoyèrent des otages et signèrent la capitulation. Ces deux dernières conquêtes changèrent toute la face des affaires. Le Roi est à deux lieues des places des HoUandois, et ils pensent à toute heure le revoir encore aux portes de leur capitale. Mais quelle douleur aux Espagnols de perdre tout un grand pays dont ils tiroient toute leur subsistance, et de le voir en proie aux armées de leurs ennemis!
Les Anglois se troublent à cette nouvelle : c'est en vain qu'ils sont déjà dans Bruges et dans Ostende. Par quel chemin iront-ils joindre les Espagnols ! Tous les passages leur sont fermés : les voilà désormais resserrés dans un très-petit espace de pays; et
les seules garnisons d'Ypres et de Gand sont capables de ruiner leurs armées. On arme pourtant à Londres ; ou distribue des commissions pour lever des troupes ; on équipe des vaisseaux; on défend tout commerce avec la France, et on veut que les Hollandois fassent de pareilles défenses chez eux. Mais les Hollandois ne veulent point renoncer aux avantages qu'ils tirent du commerce. Les disputes s'échauffent; l'alliance n'est pas encore signée, et les voilà déjà brouillés. Le Roi, instruit de leur division, compte pour vaincus des ennemis qui s'accordent si mal ensemble. Toutefois, comme il voit sa gloire au point de ne pouvoir croître, ses frontières entièrement assurées, son empire accru de tous côtés, il songe au repos et à la félicité de ses peuples.
Cette seule ambition peut désormais flatter son courage : il se résout donc de donner la pai\ à l'Europe; mais c'est aux conditions qu'il veut bien imposer lui-même. Il trace un petit projet de paix et l'envoie à Nimègue. Ce projet rendu public fait l'effet qu'il s'étoit imaginé. Les ennemis commencèrent à ouvrir les yeux. Les peuples de Hollande, épuisés d'argent et de force, et las d'entretenir des armées qui peuvent les opprimer un jour, songent à assurer leur repos et leur liberté. Les propositions du roi sont dans la justice, et il faut ou de l'aveuglement ou de l'opiniâtreté pour les refuser ; enfin, si on ne fait la paix, ils déclarent qu'ils ne fourniront plus aux frais de la guerre. Les états généraux s'assemblent; mais le terme que le roi leur a donné expire bientôt. Il leur semble à tout moment qu'il va partir, et ils demandent du temps pour délibérer. Il leur accorde trois semaines, et va luimême attendre à Gand la réponse, à la tête de son armée. Taudis qu'ils consultent et que les choses sont balancées, il leur envoie un trompette pour achever de leur expliquer les intentions favorables qu'il a pour eux. Alors les Hollandois ne peuvent plus se contenir; la mémoire de tant de bienfaits qu'ils ont reçus autrefois de la France se réveille en eux. Ils avouent leurs ingratitudes; ils crient que les François sont leurs vrais alliés, que le Roi est leur naturel protecteur. On entend partout retentir dans la Haye : « Vive le roi de France? Vive le grand prince qui veut bien nous donner la paix ! » En même temps il lui envoie des députés pour lui témoigner leur juste reconnoissance. Le prince
d'Orange est le seul qui ne prend point de part à la joie publique. Quoique la guerre jusques alors lui ait été si contraire, il ne peut souffrir une pai.\ qui lui va ôter le commandement des armées : il n'y a point d'adresse qu'il n'emploie, point de machines qu'il ne remue. Il fait agir ses créatures; il envoie en Angleterre; il jette l'alarme dans toutes les cours des alliés. On voit arriver de toutes parts i Nimègue des courriers chargés de plaintes contre les états. L'empereur éclate surtout en reproches; il les accuse d'abandonner la cause commune : c'est pour eux que l'Allemagne est engagée dans une guerre qui lui est si onéreuse ; que deviendront maintenant leurs alliés? et comment soutiendront-ils séparément une puissance que tous ensemble n'ont pu soutenir? D'autre part les Anglois achèvent de lever le masque : ils se déclarent ouvertement contre la France, et sont désormais ses plus grands ennemis. Il n'y a rien qu'ils ne fassent pour empêcher les llollandois de se réconcilier avec elle : Ils leur offrent de l'argent, des vaisseaux, des troupes, et les engagent enfin à signer un traité de ligue offensive et défensive avec eux.
Le roi, de retour à Saint-Germain, apprend sans s'émouvoir toutes ces ligues nouvelles. Il a ses mesures prises ; il est si assuré de faire la loi à ses ennemis, qu'il a déjà par avance déchargé ses peuples de six raillions de tailles. Il semble même que, dans le temps qu'il offre la paix, la fortune de tous les côtés prenne plaisir à favoriser ses armées : trois cents hommes de la garnison de Maëstricht emportent d'assaut, en une nuit, une place du Brabant que trente mille hommes oseroient à peine assiéger.' Le duc deNavaiUes, malgré des difficultés incroyables, et presque à la vue de l'armée d'ICspagne, prend la capitale de Cerdagne, et s'ouvre l'entrée dans la Catalogne. Le maréchal de Créqui défait une partie des meilleures troupes de l'Empire, les poussant avec grand carnage jusque dans les fossés de Rheinfeld ; il brûle le pont de Strasbourg, et s'empare de tous les forts qui le défendoieiit. Le duc de Luxembourg de son cùté ne demeure pas oisif. Après avoir tenu longtemps Bruxelles comme assiégé, il entre dans le Haynaut, et va bloquer Mons. Le prince d'Orange, ayant grossi son armée de plusieurs troupes