‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 115 sur 249 · Louis Boucbcrat · texte numérisé non relu

Louis Boucbcrat

3. Le président Louis Cousin, censeur royal et directeur du Journal des Savants. Il fut reçu de l'Académie française en IG97.

CORUESPONDANCE. 161

et s'il |)(Mit s'i'ii mêler, et eutrepi'eiulre de persuaduer monsieur le cliancelier.

11 me paroit, par votre lettre, que vous portez un peu d'euvie à M""' de La Chapelle de ce qu'elle a lu plus de comédies et plus de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec hujuelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries, qui ne doivent servir tout au plus qu'à délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne devroii'uî point vous tenir aulaul i cd'ur qu'elles font. Vous êtes engagé dans des études très-sérieuses qui doi\ent attirer votre principale attention, et pendant que vous y êtes engagé et que nous payons des maîtres pour vous en instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de \otre étude. Nonseulement votre conscience et la religion vous y obligent, mais vous-mêmes [devez] avoir assez de considération pour moi, et assez d'égards, pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes en un âge où vous devez vous laisser conduire.

Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des choses qui puissent vous divertir l'esprit, et vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les mains assez de livres françois capables de vous amuser ; mais je serois inconsolable si ces sortes de livres vous inspiroient du dégoût pour des lectures plus utiles, et surtout pour les livres de piélé ou de morale, dont vous ne parlez jamais, et pour lesrpiels il semble que vous n'ayez plus aucun goût, quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j'y jjrends préférablement à toute autre chose. Croyez-moi, quand vous saurez parler de comédies et de romans, vous n'en serez guère plus avancé pour le monde, et ce VIII. 41

ne sera pas par cet endroit-là que vous serez le plus estimé. Je remets à vous en parler plus au long et plus familièrement quand je vous reverrai, et vous me ferez plaisir alors de me parler à cœur ouvert là-dessus, et de ne vous point cacher de moi. Vous jugez bien que je ne cherche point à vous chagriner, et que je n'ai autre dessein que de contribuer à vous rendre l'esprit solide, et à vous mettre en état de ne me point l'aire de déshonneur quand vous viendrez à paroître dans le monde. Je vous assure qu'après mon salut, c'est la chose dont je suis le plus occupé. Ne regardez point tout ce que je vous dis comme une réprimande, mais connne les avis d'un père qui vous aime tendrement, et qui ne songe qu'à vous donner des marques de son amitié. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, et faites mes compliments à votre mère. 11 n'y a ici aucune nouvelle, sinon que le roi a toujours la goutte, et que tous les princes reviennent de l'armée de Flandre.

A Paris, ce samedi '21 mai [10(15].

Je vous envoie ce soir le petit carrosse pour vous amener demain dîner avec nous. Vous y trouverez JI. Despréaux, qui y doit dhier aussi. Plût à Dieu que M. Vigan pîit être de la partie! mais j'espère le voir mardi au soir, qui est le jour que je vous ramènerai à Versailles. J'ai fait mettre un petit placet dans le carrosse, afin que Henry revienne avec vous. Dites-lui qu'il aille ce soir de ma part chez 11'"*= d'Heudicourt, pour savoir des nouvelles de sa santé. Elle loge au-dessus de l'appartement de feu madame de Barbezieux, au bout de la galerie de

CORRESI'OXn.VNCE. Ifij

Monsieur. Je voudrois aussi (|u'il allât avec le cocher visiter mon appariemont, et y porter les liardes (pic j'y envoie. Adieu, mon cher fils. Faites mes compliincnis ù M. et àM'"« Vigan.

Siiscriptioii : l'our Monsieur Racine le jeune.

Mil.

A Paris, ce 3 juin (IC9,"i|.

C'est tout de bon que nous partons aujourd'hui pour notre voyage de Picardie.' Comme je serai quinze jours sans vous voir, et que vous êtes continuellement j)icsent à mon esprit, je ne puis m'empècher de vous repeter encore deux ou trois choses que je crois très-iniporlanles pour votre conduite.

La première, c'est d'être extrêmement circonspect tians vos paroles, et d'éviter avec grand soin la réputation d'être un parleur, qui est la plus méchante réputation qu'un jeune homme puisse avoir dans le pays où vous êtes. La seconde, c'est d'avoir une extrême docilité pour les avis de M. et de M'"* Vigan, qui vous aiment comme leur enfant.

J'ai oublié de vous recommander d'être fort exact aux heures de leurs repas, et de ne faire jamais attendre après vous. Ainsi ajustez si bien vos promenades et vos récréations que vous ne leur soyez jamais à charge.

I. Il allait à Montdidier, la patrie de ma mère. Toutes les lettres suivantes ont été écrites à mon frère, reçu en survivance de la charge de gcntilliomme ordinaire. (L. R.)

Racine allait visiter, près de Montdidier, un domaine, situé sur la paroisse du \illage de Griviller, que sa fenimelui avait apporté en mariage.

N'oubliez point vos études, et cultivez continuellement votre mémoire, qui, comme vous le savez, a grand besoin d'être exercée. Je vous demanderai compte à mon retour de vos lectures, et surtout de l'histoire de France, dont je vous demanderai à voir vos extraits.

Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et des comédies qu'on dit que l'on doit jouer à Marly. 11 est trèsimportant pour vous et pour moi-même qu'on ne vous y voie point, d'autant plus que vous êtes présentement à Versailles pour y faire vos exercices et non point pour assister à toutes ces sortes de divertissements. Le roi et toute la cour savent le scrupule que je me fais d'y aller, et auroient très-méchante opinion de vous si, à l'âge que vous avez, vous aviez si peu d'égard pour moi et pour mes sentiments. Je devois, avant toutes choses, vous recommander de songer toujours à votre salut, et de ne perdre point l'amour que je vous ai vu pour la religion. Le plus grand déplaisir qui puisse m'arriver au monde, c'est s'il me revenoit que vous êtes un indévot, et que Dieu vous est devenu indilTérent. Je vous prie de recevoir ces avis avec la même amitié que je vous les donne.

Je vous conseille d'aller quelquefois savoir des nouvelles de M. de Cavoie, à qui vous ne pouvez ignorer que je suis si attaché. Quand vous verrez M. Félix le père, faites-lui bien mes compliments, et demandez-lui s'il n'a rien à me mander au sujet de mon logement; il entendra ce que cela veut dire, et vous me ferez savoir sa réponse sans en rien dire à personne. Voyez aussi M. de Valiucour,' et priez-le de ma part de se souvenir de M. Sco-

1. Valincourt était secrétaire général de la marine, et devait cet emploi à l'avantage qu'il avait eu d'être placé auprès du comte de Toulouse, quaud ce prince n'avait encore que quatre à cinq ans. C'était Racine qui l'avait

CORRESPONDANCE. Ifio

niii.* Écrivez-moi jusqu'à jeudi prochain, c'est-à-dire que vous pouvez nous écrire une ou deux fois pour nous mander les nouvelles que vous saurez : cela fera plaisir ù votre oncle de Montdidier. - l'ayez le port jusqu'à I^aris. Mais passé jeudi, ne m'adressez plus vos lettres qu'à Paris même ; car j'espère partir de Montdidier de dimanrhr en huit jours. Adieu, mon cher lils. Faites bien mes compliments à M. et à M'"^ Vigan, et à M. Félix le fils. N'oubliez pas aussi de les faire à M. de Sérignan. qui me témoigne bien de l'amitié i)Our vous. Demandez-lui s'il ne sait point de nouvelles que vous me puissiez mander.

Susrription : A Monsieur Monsieur Racine le jeune, gentilhomme ordinaire du roi, chez M. Vigan, à la petite écurie, à Versailles.

A Montdidier, le 0 juin 1095.

Votre lettre nous a fait ici un Irès-granil plaisir; et, quoiqu'elle ne nous ait pas appris beaucoup de nouvelles, elle nous a du moins fait juger qu'il n'y avoit pas un mot

proposé et fait agnier à M"" de Montespan. Il ne portait alors d'autre nom que celui de du Trousset ; et c'est parce que ce nom déplut à M"" de Montespan, qu'il prit celui de Valincourt. Son frère, qui était alors commis de Pontchartrain, et qui depuis fut maître des comptes, prit en mfime temps le nom de d"Héricourt. Les notes manuscrites de Jean-Baptiste Racine contiennent ber.iicoup de détails sur Valincourt, et sur les démarches que fit Racine pour le faire placer auprès du jeune comte de Toulouse. Fonteuellc, qui a fait l'éloge de Valincourt, s'est bien donné de garde de dire que celui-ci était redevable à Racine de sa fortune; il a imaginé, contre toute vraisemblance, d'en faire honneur à Bossuet.

\. C'était un cousin de Racine. Il devint par la suite commissaire provincial des guerres de la généralité de Paris, et ajouta k son nom celui de d'ArgiviUicrs.

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