DE DIVERS A DIVERS
15 novemliro 1690.
Rien de plus Incompréhensible que ma vie, et je ne sais comment il arrive que, sans affaires et sans emploi, je suis si dérangé. Depuis hier que je commençai cette lettre avant midi, je n'ai pu l'achever, et cependant c'étoit une ciiose bien selon mon cœur. Aujourd'hui j'ai eu du monde de bonne heure, et j'ai passé une grande partie du jour chez M. le marquis de Cliandenier,^ qui
1. Cette lettre se trouve au tome VI de la correspondance de Duguct, publiée sous ce titre : Lettres sur divers sujets de morale et de piété. 10 vol. iD-12 ; le tome VI a t!té imprimé en 1735. — M. Sainte-Beuve a cité cette lettre dans son Port-Royal, tome VI, p. 31, édition in-18, 1867.
2. François de Rocliechouart, marquis de Cliandenier, liaron de Latour. Saint-Simon parle de lui comme d'un liommi; plein d"lionneur, d'esprit et de courage,... de beaucoup de goût et d'excellente compagnie, et qui avait beaucoup vu et lu; il fut, longtemps avant sa mort, dans une grand'' piété. Saint-Simon dit au même passage qu'il .tViait vu plusieurs fois M. de Cliandcnier avec un vrai respect, à Sainte-Geneviève, dans la plus simple, mais la plus jolie retraite qu'il s'y était faite et où il mourut. Le marquis de Cliandenier avait près de quatre-vingts ans, et était déjà sans doute dans sa retraite de Sainte-Geneviève, lorsque R.uine fit clicz lui cette lecture. (P. M.)
avoit assemblé ses amis pour leur donner à dîner. Vous savez qu'il a des amis de bien des sortes : aujourd'hui c'étoit le tour des gens de lettres, et par merveille j'ai passé pour en être. M. Racine, y a bien voulu réciter quelques scènes de son Athalie^ et dans le vrai rien n'est plus grand, ni plus parfait. Des personnes de bon goût me l'avoient fort vantée, mais on ne peut mettre de la proportion entre le mérite de cette pièce et les louanges; le courage de l'auteur est encore plus digne d'admiration que sa lumière, sa délicatesse et son inimitable talent pour les vers. L'Écriture y brille partout, et d'une manière à se faire respecter par ceux qui ne respectent rien. C'est partout la Vérité qui touche et qui plaît; c'est elle qui attendrit et qui arrache les larmes de ceux mêmes qui s'appliquent à les retenir. On est encore plus instruit que remué, mais on est remué jusqu'à ne pouvoir dissimuler les mouvements de son cœur. Comme je sais que vous aimez M. Racine, et que je l'aime avec la même tendresse, je n'ai pu retenir en votre présence les sentiments que je voudrois vous inspirer si vous ne les aviez déjà, et j'éprouve que, quand on aime, c'est un plaisir sensible que de pouvoir louer en liberté.
il.'
n'ANrOlNE ARNAULD A M. VUILLARD. '
Ce 10 avril 1001.
Ce ne sont pas les scrupules du frère François' qui ont été cause que j'ai tant différé à vous écrire de X'Alhalie, pour remer-
1. Cette lettre est imprimée au tome VIII, p. 33G et 327 des L'tlres de M. Antoine Arnauhl. Nancy, 17'i7, in-lî. L'aiitograplie existe à la Bibliothèque n.itionale, parmi les manuscrits de Racine.
2. Germain Vuillard avait été longtemps secrétaire de Le Roi, ablié de llaulc-FoiUaine; il fut un des correspondants d'Arnauld etdu P.Quesnel.ll était voisin de Racine, lorsque celui-ci demeurait rue dos Maçons.
Mis à la Bastille le 2 octobre 1703, il en sortit en septembre 1715 et mourut le 23 octobre suivant, à r.ige do soi\ante-5eize ans passes.
3. Les mots « scrupules du frère François » sout raturés dans l'autographe
CORRESPONDANCE. -ae-l
cior rautcur du présent qu'il m'en a fait. Jo l'ai reruo tard, et l'ai lue aussitôt deux ou trois fois avec grande satisfaction; mais j'ai depuis été si occupé, que je n'ai pas cru me pouvoir détourner pour quoique ce soit : îi quoi ont succédé des empêchements d'écrire qui venoient d'autres causes. Si j'avois plus de loisir, je vous marquerois plus au long c(! que j'ai Iroiivé dans cette pièce qui me la fait admirer. Le sujet y est traité avec un art merveilleux, les caractères bien soutenus, les vers nobles et naturels. Ce qu'on y fait dire aux gens de bien inspire du respect pour la religion et pour la vertu; ce que l'on fait dire aux méchants n'empêche point qu'on n'ait de l'horreur de leur malice : en quoi je trouve que beaucoup de poëtes sont blâmables, mettant tout leur esprit à faire parler leurs personnages d'une manière qui peut rendre leur cause si bonne qu'on est plus porté ou à approuver ou à excuser les plus méchantes actions qu'il en avoir de la haine. Mais, comme il est bien diflicile que deux enfants du même père soient si également parfaits qu'il n'ait pas plus d'inclination pour l'un que pour l'autre, jo voudrois bien savoir laiiuelle de ses deux pièces votre voisin aime davantage. Mais, pour moi, je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n'ont pu m'empecher de donner la préférence à l'aînée.' J'en ai beaucoup de raisons, dont la principale est que j'y trouve beaucoup plus de choses très-édifiantes et très-capables d'inspirer la piété. Je suis tout à vous.