‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 175 sur 249 · Voyez la note I de la lettre XX VIII · texte numérisé non relu

Voyez la note I de la lettre XX VIII

apprennent donc tous ces lambeaux décousus de morale poétique? A craindre Dieu, à ne faire tort à personne, et à attendre la mort tranquillement? Je suis votre analyse. Ce sont tous préceptes de la loi naturelle renfermés dans le grand principe de ne faire aux autres que ce que nous voulons qui nous soit fait. Si c'est là toute la morale de l'Évangile, qu'a-t-elle donc de si austère et de si cruel, comme vous dites; et qu'est-ce que J.-C. seroit venu apprendre aux hommes, qui avoient tous ces poijtes entre les mains? Qu'avons-nous même encore aflaire du Nouveau Teslament, avant Catulle, Horace, Ovide et Tibulle? iMais j- trouvonsnous l'amour de Dieu, de la croix, de la pénitence, et la haine de soi-même, ce qui fait tout le pénible et la beauté à la fois de la loi nouvelle? VÉvangile, il est vrai, se trouve partout conforme à la loi naturelle; et comment ne le seroit-il pas? car ce sont tous deux l'ouvrage du même législateur ; mais il va bien autrement loin, et c'est ce qui en fait la rigueur apparente. Mais il n'est pas question de tout cela, et j'en reviens toujours à ce que je vous ai dit, que des gens aussi décriés que ces gens-là ne doivent pas seulement être nommés dans un ouvrage comme le vôtre, et qu'en un mot un homme qui a vu et entendu J.-C. sur le Thabor n'a plus besoin d'autres docteurs, quels qu'ils puissent être.

A l'égard du suicide [raoi que vous avez vraisemblablement emploj'é pour rire, car personne ne l'entend, et deux gens d'esprit me dirent hier que ce ne pouvoit être qu'un charcutier), ce ne sera jamais un péché fort à la mode parmi les gens de bon sens, et je ne crois pas que vous vouliez en cette occasion être le missionnaire des Anglois : laissons-les se jeter tant qu'ils voudront dans la Tamise; plût à Dieu que leurs sots écrits y fussent avec eux! Vous voulez vous défendre par l'exemple de Grotius, du P. Thomassin et de M. Huet. Le premier est certainement un fort grand personnage, mais trop amoureux d'érudition profane, dont tous ses ouvrages, et surtout ses commentaires sur VÊcrilure, sont hérissés, ce qu'on lui a reproché. L'autre est un misérable écrivain, à peine connu dans les séminaires; et le troisième un futile et dangereux auteur d'un abominable livre, rempli d'impiétés, que M. d'Arnauld fut tout prêt à dénoncer à l'Église, et dont votre père lui-même s'est donné la peine de faire un

extrait, que j'ai, pour y niottrc au jour tous ses blasphèmes. Il y compare par oxeniplo le niystc'-ro do nncarnation aux œufs de Léda, et ne trouve pas l'un plus dillicile à croire que l'autre. Vous ne me dites rien des deux vers Ovide esl, etc. Seroit-il possible que vous voulussiez les défondre? Je ne le crois pas; et gens qui sont de vos amis m'ont prié de vous prier de les effacer, parce qu'ils suffisoient soûls pour déshonorer votre nom et votre ouvrage. Savez-vous bien (pie la continence de Socrate étoit passée en proverbe cliez les Grecs? Et M. Dospréaux, tout Dîspréaux qu'il étoit, essuya là-dessus bien des critiques amènes, dont-il ne se sauvoit qu'en disant qu'il ne pouvoit immoler à J.-C. une plus grande victime. Je crains bien cependant que ce ne fiU à l'appétit d'un bon mot, assez joli effectivement dans une satire de V l'équivoque; mais pour vous ce ne peut pas être cela, car l'antithèse est non-seulement absurde, mais froide. Il y a làdessus, dans le l'.oilenu de Hollande, une note fort sensée et qui n'est pas de Brossette. Quelles ordures les Juifs n'ont-ils pas dites de la sainte Vierge dans leurs livres? Faut-il les en croire? Faites encore réflexion que ces deux vers, dans l'endroit où ils sont, ne veulent rien dire, et sont entièrement liors d'œuvre. Ce même Socrate vous fait pitié dans le plus bel endroit de sa vie; mais j'ai bien peur que vous ne l'ayez lu que dans le françois de iM. Dacier, et il n'est pas étonnant en ce cas-là qu'un aussi plat traducteur vous ait induit en erreur. .Socrate ne dit point à Criton de sacrifier pour lui un coq à Ksculape, mais simplement : « Criton, nousdevons pour le coup un coq àEsculape. » 'Ooti/.oy.sv i).6/.T:uovx TM 'k<r/Xt.T.[a. Ne vovez-vous pas que c'est une plaisanterie, et que Platon, qui est toujours homérique, le fait mourir comme il avoit vécu, c'est-à-dire l'ironie à la bouche? C'étoit une façon de parler proverbiale. Quand quelqu'un étoit échappé de quelque grand danger, on lui disoit : « Oh! pour le coup, vous devez un coq à Esculape. » Voilà tout le mystère; et que veut dire .Socrate? sinon : Criton, nous devons pour le coup un coq à Esculape ; car certainement me voilà guéri de tous mes maux : ce qui étoit très-conforme à l'idée qu'il avoit de la mort. Pouvezvous en bonne foi vous imaginer que la dernière parole d'un homme comme Socrate ait pu être une sottise? Modeste et circumspecto judicio de lanlis viris pro)iu)iciandum,ce que mon père

me répétoit toujours pour me guérir du penchant qu'il me voyoit à décider de tout et souvent de travers. Je ne suis pas étonné Que vous vous rendiez sur le Nous, car il est un peu comique. Mais prenez garde que vous le répétez partout :

Nous vivons du mensonge, et le fruit de nos veilles,

digression encore bien hors d'œuvre. Et pourquoi voulez-vous arborer si fort l'étendard de poète? Attendez que le public ou plutôt vos ouvrages vous le donnent. Moins vous en paroîtrez ambitieux, et plus volontiers on vous le donnera. Vous avez parlé là-dessus si sagement dans votre Pn'fnce. Je voudrois bien être à la fin de mes critiques; mais j'en ai encore quelques-unes que je ne puis m'empèclier de vous faire, sans vous trahir et me trahir moi-même. En parlant de J.-C, vous employez deux mots qui ne sont point supportables : et sa limiflitc. Vous savez mieux que moi que ce ne fut qu'un trouble très-volontaire que lui causoient et la justice d'un l'ère irrité, et le fardeau des crimes dont il vouloit bien être la victime; car du reste, quand les archers viennent pour le prendre, il se lève, et va de lui-même au-devant d'eux. Cela est-il d'un homme timide? L'autre : Est-il donc d'un héros, etc. Que le mot de héros, si noble d'ailleurs, devient bas en parlant de J.-C, cela est plus aisé à sentir qu'à expliquer.

Je vous dirai qu'il paroît bien étonnant que vous ayez commencé un pareil ouvrage sans invoquer le Saint-Esprit, ou du moins la Religion, pour les prier du moins de conduire votre plume. Cela auroit même donné un petit air d'enthousiasme, et par conséquent de poésie, à votre ouvrage, et auroit, ce me semble, aussi bien convenu là que votre com|iliment au Roi et au Dauphin; car, selon vos casuistes mêmes : Ab Jove principium. Quel est votre exorde?

La Raison dans mes vers conduit l'Iionime à la foi ,

vers bien simple, il est vrai, mais un peu fastueux; car il faut être bien exact à tenir parole. Et, tout bien examiné, il se trouve qu'au contraire c'est la foi qui vous conduit à la raison : ce qui doit être aussi. Je n'en veux d'autre preuve que la peinture que

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vous faites de vous-mèmo ; car après avoir poussé la raison à bout, vous ne savez plus où vous en êtes :

Montagnes, couvrez-moi...

Et périsse, etc.

Kn un mot, vous tombez dans le désespoir, quand heureusement on vous dit que Dieu a parlé aux hommes dans un livre que vous allez aussitôt consulter. Voilà donc la foi qui vient à votre secours; car il n'y a qu'elle qui puisse vous persuader de la divinité de ce livre : si c'est la raison, il n'y a plus de foi. Il ne falloit donc pas tant insulter Platon d'avoir senti le nœud de la difficulté, et de ne l'avoir point coupé, et d'avoir dit que cela ne se pouvoit faire sans une révélation divine. 11 falloit bien plutôt l'admirer de l'avoir senti, d'avoir été guidé par ses seules lumières tout aussi loin que la raison humaine puisse aller, et ne s'être arrêté où il faut absolument (prclle s'arrête. Mais il ne s'est pas abandonné au désespoir, et a seulement songé ;\ profiter de ce que lui dictoit sa raison, et à montrer aux hommes l'usage qu'ils en dévoient faire. Je ne ferai que vous faire entrevoir, car l'amitié fraternelle m'empêche de vous [les] mettre en tout son jour, deux autres objections bien plus importantes : c'est que tout ce mélange de rai.sonnemeiits, d'objections, de réponses le plus souvent vagues, d'opinions et de différents systèmes, jette dans tout votre ouvrage un air de pynhonisme qui effrayera tous les gens de bien, et qu'on se gardera bien de le mettre entre les mains de la jeunesse. Vous devez m'entendre. L'autre . qui m'afflige très fort, c'est que vous vous donnez partout une cruelle prise sur vous :

Quoi? pour un peu de miel, etc.

Vous en paroissiez dans le fond un peu friand. Y avez-vous bien pensé? et un chrétien peut-il jamais avoir dit : Temps favorable, temps ouregnoil Vénus, etc.? Faut-il comme cela se découvrir? Mais j'en dis trop. Je vous écris sur toute cette matière pour la dernière fois. Encore une fois consultez déplus habiles gens que moi, car vous jouez gros jeu dans tout ceci, et vous courez risque de ne contenter ni les libertins ni les gens de bien. C'est

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votre affaire; vous sentez bien que ce n'est ni envie ni jalousie qui me font parler : je n'ai jamais aspiré au titre de bel esprit, ne m'en étant jamais senti les talents. Vous voyez que je ne vous dis rien sur la versification : je n'ai voulu m'attaclier qu'au principal. 11 est bon, je l'avoue, que les vers soient corrects; mais il est bien d'une autre conséquence que le sens le soit. Adieu : voilà certainement une grande lettre pour un homme à qui on a tiré six palettes de sang dans un jour, et qui se purge demain, jour, à ce que je crois, du départ de ma nièce.

En un mot, le résultat de toutes mes critiques, et le seul avis que j'aie à vous donner, c'est de ne vous point presser de le faire imprimer, et d'être encore une bonne année à }■ travailler. C'est votre bien, et vous en ferez tout ce que vous voudrez. Songez donc combien de temps M. Despréaux a été sur son Équivoque, ouvrage bien court en comparaison du vôtre.

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