‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 177 sur 249 · Voyez la note I de la lettre XXVllI · texte numérisé non relu

Voyez la note I de la lettre XXVllI

2. On doit conclure de plusieurs passages de cette lettre qu'entre elle et la précédente, il y en a eu d'autres qui nous manquent. Les mots « ma dernière lettre » ne portent donc pas sur la lettre XXXI.

CORRIiSPONDANCE. 299

Équivoque, ouvrage <'epondant bien court en comparaison du vôtre. J'avois en mémo temps renoncé à vous faire des critiques, parce que cela me nienoit trop loin; et j'avois voulu seulement finir par une critique du métier que vous embrassez. Je vous ai mandé là-dessus non-seulement ce que j'en pensois, mais ce que j'en avois entendu dire toute ma vie à des gens plus éclairés que moi. Est-il juste de vous laisser ignorer ce que pensoient des hommes aussi sages et aussi sensés que Tétoient votre père et M. Despréaux, et ne devrioz-vous pas même être ravi de trouver encore en moi le seul homme qui puisse peut-être vous en instruire? Ils connoissoient certainement mieux que d'autres tous les dangers du métier, et votre père y avoit, pour ainsi dire, déjà renoncé avant l'âge où vous songez à l'embrasser. Mais je n'ai point du tout songé à vous faire entendre que je regardasse votre ouvrage comme une chose qui pût jamais vous déshonorer. Tant s'en faut que je l'aie jamais pensé, que je suis persuadé au contraire qu'il feroit la fortune de tout autre nom que le vôtre. Votre projet vous fera toujours honneur, quelque succès qu'il puisse avoir. Mais songez que vous portez un nom dont la fortune est faite, qui ne peut guère croître, et peut plutôt diminuer. Parlons à cœur ouvert, et comme des frères doivent parler. Croyez-vous surpasser ou du moins égaler votre père? vous avez raison de faire ce que vous faites ; mais si vous vous défiez d'y pouvoir réussir, j'ai raison de vous donner les conseils que je vous donne; et quand je vous les donne, je ne le fais uniquement que pour vous épargner toutes les amertumes attachées au métier que vous embrassez. Et c'est pour cela que je vous ai mandé qu'à votre place je me contenterois de cultiver pour moi et mes amis les talents que le ciel m'auroit donnés, et d'en faire mes amusements innocents. Voyez quelles peines il vous faut essuyer pour obtenir un privilège qui naturellement vous devroit être jeté à la tète; que d'approbations il vous faut briguer, jusqu'à celle du P. T., du moins on me l'a dit. Quels confrères, outre cela, allez-vous vous donner ! tous les rimailleurs du temps qui n'ont pas le sens commun, et qui, quoique vous ne leur disputiez rien, comme vous dites, ne laisseront pas cependant de se faire toujours un plaisir secret de vous rabaisser, vous, et votre nom surtout, dont ils sont ennemis dans le fond; et d'où

vient cela, me direz-vous? parce que les écrits sensés seront toujours le fléau des leurs : aussi vous savez comme ils décrient M. Despréaux. A'ous voyez donc bien que je suis très-éloigné de ne point rendre justice à vos talents : vous avez une facilité étonnante à tourner des vers; il n'y a rien que vous ne veniez à bout de dire, et toujours noblement; il semble même que la sécheresse et l'aridité des sujets échauffent votre veine et vous tiennent lieu pour ainsi dire d'Apoilon. Mais cela n'empêche pas que je ne voie en bien des endroits le foible de votre ouvrage. Vous ne faites pas peut-être réflexion que vous avez donné dans un écueil qu'il faut éviter le plus qu'on peut : c'est de parler de soi, à cause de la petite vanité quasi-inséparable de l'humanité. Vous me direz que la forme et la construction de votre ouvrage ne vous a pas permis de faire autrement; mais vous n'y parlez que de vous; vous n'entretenez votre lecteur que de vous, et vous ne paroissez en un mot occupé que de vous, de vos vers et de ce que les siècles à venir en diront, et vous finissez par leur souhaiter quasi la vie éternelle. Permettez-moi de vous dire que vous vous donnez la plus brillante enfance dont on ait jamais entendu parler. A peine êtes-vous sorti du berceau que vous savez déjà tout sur le bout de votre doigt : vous possédez poètes, orateurs, philosophes, jusqu'aux écrits de Newton, quoiqu'on dise pourtant qu'il n'y ait que trois hommes en Europe capables de l'entendre. Et il ne se trouve qu'une chose que vous ignoriez, c'est votre Catéchisme; car il vous auroit appris qu'il )' a un livre sacré qu'on appelle VÉcrilure sainte, qui est le fondement de toute notre religion : ce que vous n'apprenez cependant que par hasard, et après avoir tout lu, tout feuilleté et parcouru, en un mot quand vous ne savez plus ou donner de la tôte.' Je vous

i. Jean-Baptiste Racine a ajoute ici, au bas de la page, comme en forme de note : « Vous panez aussitôt et avec raison pour aller chercher et consulter ce livre divin, et en chemin faisait, je ne sais par quel hasard, vous lisci VAlcoran, qui se trouve être le premier livre où vous entendiez parler de J.-C. Les chrétiens ensuite vous renvoient aux Juifs pour vous convaincre pleinement de la divinité du livre; mais y avez-vous bien pensé? Ne possédons-nous pas ce livre comme eux et bien mieux qu'eux? Et ne doivent-ils pas au contraire vous avertir de vous donner bien garde

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iiKinile tout ceci en badiiuint et pour vous montrer que je possède assez bien votre ouvrage; et quoique je sois le dernier de ceux à qui vous l'ayez fait voir, je doute que les autres se soient donné autant de peine que moi pour en suivre et développer le fil. que vos fréquentes digressions coupent et interrompent souvent. J'aurois encore bien des choses à vous dire ; mais je laisse à votre bon esprit le soin de s'en apercevoir. C'est, en un mot, la vérité de la religion, et non votre facilité ù tourner des vers, que vous avez i\ démontrer. Est-ce l'amour de Dieu qui vous fait écrire? Qu'il ne soit donc question que de lui dans tout votre ouvrage, et surtout évitez ce bizarre assemblage de profane et de sacré qui }' règne : je ne saurois trop vous recommander cela. Vénus, et la mère des Jeux et des Amours, non plus que tous ses favoris les poètes, doivent-ils y être seulement nommés? Songez à ce grand mot de David : l'eccalori aulem dixil Deus : Quare lu enarras jm-litias meas? Vous avez un si bel exemple dans votre père. Avac quelle sagesse et quel respect a-t-il traité les sujets saints! Et combien les douceurs d'Assuérus à Esther sont-elles pesées et mesurées! car c'est où il est inimitable. Vous me trouverez peut-être un peu trop sévère; mais que voulez-vous? je ne saurois trahir ma pensée. Faites des opéras, je ne vous critiquerai point, et trouverai tout bien dit.

Pour vous parler d'autre chose, je vous dirai que je passai encore hier chez M. Félix, pour avoir des nouvelles de notre ordonnance. On l'avoit remis à la fin du mois; mais j'ai bien peur que les bruits de guerre ne retardent bien le payement des pensions. A l'égard de ma santé, elle est toujours très-mauvaise, la tète toujours embarrassée et une pesanteur générale répandue

d'aller prendre ci; livre des mains dos Juifs, parce qu'ils n'en possèdent tout au plus que l'écorce et la lettre, et que c'est pour eux un livre fermé? n J'ouhliois encore à vous dire que, bien loin de me plaindre de l'austérité de la morale de VÉvanrjile, je l'employerois au contraire comme une des plus grandes preuves de sa divinité. Une morale si fort au-dessus des forces de la nature ne peut être que l'ouvrage du maître de la nature. Si c'êtoit un ouvrage humain, elle s'accommoderoit bien davantage aux foiblesses humaines. Le malioméiisnic en est une preuve bien claire. Tout ouvrage des hommes sent toujours l'homme, et il n'y a que ceux de Dieu qui en soient exempts. Et je ne m'aniusorois pas îi chercher dans les poètes de quoi justifier VÉvangile: pensez-y bien sérieusement » P. M.

dans tous mes membres. Je ne dors pas bien, mange encore moins : du reste, je suis entre les mains de Dieu. Je me lève toujours sourd, et mes oreilles ue se débouchent que deux ou trois heures après. J'oubliois de vous mander que ce fut l'abbé Alari qui fit la lecture de votre poënie, ou du moins d'une partie : je crois que c'étoit à l'hôtel de Chaulnes; je n'en suis pas bien sûr, mais il me seroit aisé de le savoir.

SuscriplioH : A Monsieur Monsieur Racine, directeur général des fermes du Roi, à Soissons.

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