SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE JEAN RACINE
I p A n LOUIS racine]
Lorsque je fais coiinoître nicin pcro, mieux que ne l'ont fait connoître jusqu'à présent ceux qui ont écrit sa vie, en rendant ce que je dois à sa mémoire, j'ai une double satisfaction : fils et père à la fois, je remplis un de mes devoirs envers vous, mon cher fils, ' puisque je mets devant vos yeux celui qui, pour la piété, pour l'amour de l'étude et pour toutes les qualités du cœur, doit être votre modèle. J'avois toujours approuvé la curiosité que vous aviez témoignée pour entendre lire les Mémoires dans lesquels vous saviez que j'avois rassemblé diverses particularités de sa vie; et je l'avois approuvée sans la satisfaire, parce que j'y trouvois quckpie danger pour votre âge. Je craignois aussi de paroître plus prédicateur qu'historien, quand je vous dirois ipi'il n'avoit eu, la moitié de sa vie, que du mépris pour le talent des vers et pour la gloire que ce talent lui avoit acquise. Mais maintenant qu'à ces Mémoires je suis en état d'ajouter un recueil de ses lettres, et qu'au lieu de vous parler de lui, je puis vous le faire parler lui-même, j'espère que cet ouvrage, que j'ai fait pour vous, produira en vous les fruits]que j'en attends, par les instruc-
i. Il Upoa^uvû filio, visum est non avo'.xeîov. » Cic. ad Attic. op. xi, lib. XVI. (Note de Louis Racine.) u C'est à moa fils que je parie ; il me semble que c'est bien ici un livre de famille.» — Le fils auquel s'adresse Louis Racine est Jean Racine, né en 1734, mort en 1755.
lions que vous y donnera celui qui doit faire sur vous une si grande impression.
Vous n'êtes pas encore en état de goûter les lettres de Cicéron, qui étoient les compagnes de tous ses voyages ; mais il vous est d'autant plus aisé de goûter les siennes, que vous pouvez les regarder comme adressées à vous-même. Je parle de celles qui composent le troisième recueil.
Ne jetez les yeux sur les lettres de sa jeunesse que pour y apprendre l'éloignement que l'amour de l'étude lui donnoit du monde, et les progrès qu'il avoit déjà faits, puisqu'il di.v-sept ou dix-huit ans il étoit rempli des auteurs grecs, latins, italiens, espagnols, et en même temps possédoit si bien sa langue, quoiqu'il se plaigne de n'en avoir qu'âne pelile teinture, que ces lettres, écrites sans travail, sont dans un style toujours pur et naturel.
Vous ne pourrez sentir que dans quelque temps le mérite de ses lettres à Boileau, et de celles de Boileau : ne sojez donc occupé aujourd'hui que de ses dernières lettres, qui, quoique simplement écrites, sont plus capables que toute autre lecture de former votre cœur, parce qu'elles vous dévoileront le sien. C'est un père qui écrit à son fils comme à son ami. Quelle attention, sans qu'elle ait rien d'aflecté, pour le rappeler toujours à ce qu'il doit à Dieu, à sa mère et à ses sœurs! Avec quelle douceur il fait des réprimandes, quand il est obligé d'en faire ! Avec quelle modestie il donne des avis! Avec quelle franchise il lui parle de la médiocrité de sa fortune! Avec quelle simplicité il lui rend compte de tout ce qui se passe dans son ménage ! Et gardez-vous bien de rougir quand vous l'entendrez répéter souvent les noms de Babel, Fanchon, Madelon, Xanelle, mes sœurs : apprenez au contraire en quoi il est estimable. Quand vous l'aurez connu dans sa famille, vous le goûterez mieux lorsque vous viendrez à le connoître sur le Parnasse; vous saurez pourquoi ses vers sont toujours pleins de sentiments.
Plutarque a déjà pu vous apprendre que Caton l'Ancien préféroit la gloire d'être bon mari à celle d'être grand sénateur, et qu'il quittoit les affaires les plus importantes pour aller voir sa femme remuer et emmaillotterson enfant. Cette .sensibilité antique n'est-elle donc plus dans nos mœurs, et trouvons-nous qu'il soit
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honteux d'avoir un C(eur? L'humanité, toujours belle, se plaît surtout dans les belles imes; et les choses qui paroisscnt des foiblesses puériles aux yeux d'un bel esprit, sont les vrais plaisirs d'un firand houiuie. Celui dont on vous a dit tant de fois, et trop souvent peut-être, que vous deviez ressusciter le nom, n'étoit jamais si content ipie quand, libre de (piitter la cour, où il trouva dans les premières années de si grands agréments, il pouvoit venir passer quelques jours avec nous. En présence même d'étrangers, il osoit être père : il étoit de tous nos jeux, et je me souviens (je le puis écrire, puisque c'est à vous que j'écris), je me souviens do processions dans lesquelles mes sœurs étoient le clergé, j'étois le curé, et l'auteur (TAllialie, chantant avec nous, portoit la croix.
C'est une simplicité de mœurs si admirable, dans un homme tout sentiment et tout cœur, qui est cause qu'en copiant pour vous ses lettres je verse à tous moments des larmes, parce qu'il me communique la tendresse dont il étoit rempli.
Oui, mon fils, il étoit né tendre, et vous l'entendrez assez dire; mais il fut tendre pour Dieu lorsqu'il revint à lui ; et du jour qu'il revint à ceux qui, dans son enfance, lui avoient appris à le connoître, il le fut pour eux sans réserve; il le fut pour ce roi dont il avoit tant de plaisir à écrire l'histoire; il le fut toute sa vie pour ses amis; il le fut, depuis son mariage et jusqu'à la fin de ses jours, pour sa femme, et pour ses enfants sans prédilection; il l'étoit pour moi-même, qui ne faisois pour ainsi dire que de naître quand il mourut, et à qui ma mémoire ne peut rappeler que ses caresses.
Attachez-vous donc uniquement à ses dernières lettres et aux endroits de la seconde partie de ces Mémoires où il parle à un fils qu'il vouloit éloigner de la passion des vers, que je n'ai que trop écoutée, parce que je n'ai pas eu les mêmes leçons. Il lui faisoit bien connoitre que les succès les plus heureux ne rendent pas le pcëte heureux, lorsqu'il lui avouoit que la plus mauvaise critique lui avoit toujours causé plus de chagrin que les plus grands applaudissements ne lui avoient fait de plaisir. Retenez surtout ces paroles remarquables, qu'il lui disoit dans l'épanchement d'un cœur paternel : « Ne croyez pas que ce soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne viii. 20
ne le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs. Au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. »
Vous ne connoissez pas encore le monde ; vous ne pouvez qu'y paroître quelquefois, et vous n'y avez jamais paru sans vous entendre répéter que vous portiez le nom d'un poëte fameu.x, qui avoit été fort aimé à la cour. Qui peut mieux que ce même homme vous instruire des dangers de la poésie et de la cour? La fortune qu'il y a faite vous sera connue, et vous verrez dans ces Ménioirex ses jours abrégés par un chagrin, pris à la vérité trop vivement, mais sur des raisons capables d'en donner. Vous verrez aussi que la passion des vers égara sa jeunesse, quoique nourrie de tant de principes de religion, et que la même passion éteignit pour un temps, dans ce cœur si éloigné de l'ingratitude, les sentiments de reconnoissance pour ses premiers maîtres.
Il revint à lui-même; et, sentant alors combien ce qu'il avoit regardé comme bonheur étoit frivole, il n'en chercha plus d'autre que dans les douceurs de l'amitié et dans la satisfaction à remplir tous les devoirs de chrétien et de père de famille. Enfin ce poëte, qu'on vous a dépeint comme environné des applaudissements du monde et accablé des caresses des grands, n'a trouvé de consolation que dans les sentiments de religion dont il étoit pénétré. C'est en cela, mon fils, qu'il doit être votre modèle ; et c'est en l'imitant dans sa piété et dans les aimables qualités de son cœur que vous serez l'héritier de sa véritable gloire, et que son nom, que je vous ai transmis, vous appartiendra.
Le désir que j'en ai m'a empêché de vous témoigner le désir que j'aurois encore de vous voir embrasser l'étude avec la même ardeur. Je vous ai montré des livres tout grecs, dont les marges sont couvertes de ses apostilles, lorsqu'il n'avoit que quinze ans. Cette vue, qui vous aura peut-être effrayé, doit vous faire sentir combien il est utile de se nourrir de bonne heure d'excellentes choses. Platon, Plutarque et les lettres de Cicéron n'apprennent point à faire des tragédies; mais un esprit formé par de pareilles lectures devient capable de tout.
Je m'aperçois qu'à la tête d'un Mémoire historique, je vous
parle trop lonfrtemps : le cœur m'a emporté; et, pour vous en expliquer les sentiments, j'ai profité de la plus favorable occasion que jamais père ait trouvée.
La Vie tlo mon père qui se trouve à la tète de la dernière édition de ses Œuvres, faite à Paris en 1736, ne mérite aucune attention parce que celui qui s'est donné la peine de la faire ne s'est pas donm'" celle de consulter ht famille.' Au lieu d'une Vie ou d'un Éloge historique, on ne trouve dans VUistoire de l'Académie française qu'une lettre de M. de Valincour, qu'il appelle lui-même un amas informe d'anecdotes cousues bout à bout et sans ordre. Elle est fort pou exacte, parce qu'il l'écrivoit à la hâte, en faisant valoir à M. l'abljé d'Olivct, (ini la lui dcmaiidoit, la complaisance qu'il avoit d'intorromiin; ses occupations pour le contenter; et il appelle corvée ce qui pouvoit être pour lui un agréable devoir de l'amitié, et même de la reconnoissance. Personne n'étoit plus en état que lui de faire une Vie exacte d'un ami qu'il avoit fréquenté si longtemps; au lieu que les autres qui en ont voulu parler ne l'ont point du tout connu. Je ne l'ai pas connu moi-même; mais je ne dirai rien que sur le rapport de mon frère aîné, ou d'anciens amis, que j'ai souvent interrogés. J'ai aussi quelquefois interrogé l'illustre compagnon de sa vie et de ses travaux, et Boileau a bien voulu m'apprendre quelques particularités. Comme ils ont dans tous les temps partagé entre eux les faveurs des Muses et do la cour, où, appelés d'abord comme poètes, ils surent se faire plus estimer encore par leurs mœurs que par les agréments de leur esprit, je ne séparerai point dans ces Mémoires deux amis (|ue la mort seule a pu séparer. Pour ne point ré|)éter cepemlant sur Boileau ce que ses commentateurs en ont dit, je ne rapporterai que ce (ju'ils ont
1. Le peu qu'en a écrit M. Perrault ilans ses Hommes illustres est vrai, parce qu'il consulta la famille, et, par la même raison, l'article du Supplément de MorérI, 173.J, est exact; mais le P. Niceron et les auteurs de l'Histoire des Ttiéâtres * n'ont fait que compiler la Vie qui est à la tète de Pédition de n36, ou la lettre de M. de Valincour, les notes de Brossette, et le Bolœana, recueil très-peu sur en plusieurs endroits. J'aurai occasion d'en parler dans la suite. (L. R.)
' Les auteurs de VUistoire dit tliràtre fraiirois répondirent vivement à ce reproche dans la préface de leur tome XUI.
ignoré, ou ce qu'ils n'ont pas su exactement. La vie de deux hommes de lettres, et de deux hommes aussi simples dans leur conduite, ne peut fournir des faits nombreux et importants; mais comme le public est toujours curieux de connoître le caractère des auteurs dont il aime les ouvrages, et que de petits détails le font souvent connoître, je serai fidèle à rapporter les plus petites choses.
Ne pouvant mo dispenser de rappeler au moins en peu de mots l'histoire des pièces de théâtre de mon père, je diviserai cet ouvrage en deux parties. Dans la première, je parlerai du poète, en évitant, autant qu'il me sera possible, de redire ce qui se trouve di''jii imprimé en plusieurs endroits. Dans la seconde, le poëte ayant renoncé aux vers, auxr|uels il ne retourna que sur la fin de ses jours et comme malgré lui, je n'aurai presque à parler que de la manière dont il a vécu à la cour, dans sa famille et avec ses amis. Je ne dois jamais louer le poëte ni ses ouvrages : le public en est juge. S'il m'arrive cependant de louer en lui plus que ses mœurs, et si je l'approuve en tout, j'espère que je serai moi-même approuvé; et que, quand même j'oublierois quelquefois la précision du style historique, mes fautes seront ou louées ou du moins excusées, parce que je dois être, plus justement encore que Tacite écrivant la vie de son beau-père, professione pielatis aul laudalus aiU excusatus.
PREiMIERE PARTIE.
Les narine, originairos de la Ferté-Milon, petite ville du Valois, y sont connus depuis longtemps, comme il paroit par quelques tombes qui y subsistent encore dans la grande église, et entre autres par celle-ci :
Cy gissent honorables personnes, Jean Racine, receveur pour le roi notre sire et la reine, tant du domaine et duché de Valois que di's greniers h sel de la Ferté-Milon et Crespy-eii- Valois, mort en 15'J3, et dame Anne Gossct, sa femme.
Je crois pouvoir, sans soupçon de vanitû, remonter jusqu'aux aïeux que me fait connoître la charge de contrôleur du petit grenier à sel de la Ferté-Milon. La cliargo de receveur du domaine et du duché do Valois, que possédoit Jean Racine, mort en 1593, ayant été supprimée, Jean Racine, son fils, prit celle de contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, et épousa Marie Desmoulins. Do ce mariage naquit Agnès Racine et Jean Racine, (jui posséda la même charge, et épousa en 1638 Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du roi des eaux et forêts de Villers- Coterets. Leur union no dura pas longtemps. La femme mourut le 24 janvier ' 1641, et le mari le 6 février 1643. Ils laissèrent deux enfants : Jean Racine, mon père, né le 22 décemljre 1639, et une fille qui a vécu à la Ferté-Milon jusqu'à l'âge de quatrevingt-douze ans. Ces deux jeunes orphelins furent élevés par leur grand-père Sconin. Les grandes fêtes de Tannée, ce bon homme traitoit toute sa famille, qui étoit fort nombreuse, tant enfants que petits-enfants. Mon père disoit qu'il étoit comme les autres