Tome II, p. 308. (L. R.) Édit. de 17i
des railleries de ses meilleurs amis, du nombre desquels étoit mon père. Ils ne l'appeloient tous que le Bonhomme : c'étoit le surnom qu'ils lui donnoient à cause de sa simplicité. La Fontaine essuya leurs railleries avec tant de douceur, que Molière, qui en eut enfin pitié, dit tout bas à son voisin : « Ne nous moquons pas du Bonhomme: il vivra peut-être plus que nous tous. »
La société entre Molière et mon père ne dura pas longtemps. J'en ai dit la raison. Boileau resta uni à Molière, qui venoitle voir souvent et faisoit grand cas de ses avis. Ce fut lui qui fournit à Molière l'idép de la scène des Femmes savantes entre Trissotin et Vadius. La même scène s'étoit passée entre Gilles Boileau et i'abbé Cotin. Enfin il lui fournit aussi le compliment latin qui termine le Malade imaginaire. Dans la suite, Boileau lui conseilla de quitter le théâtre, du moins comme acteur: « Votre santé, lui dit-il, dépérit, parce que le métier de comédien vous épuise : que n'y renoncez-vous? — Hélas! lui répondit Molière en soupirant, c'est le point d'honneur qui me retient. — Et quel point d'honneur? répondit Boileau. Quoi! vous barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle, pour venir sur un théâtre recevoir des coups de bâton? Voilà un beau point d'honneur pour un philosophe comme vous! »
Il regarda toujours Molière comme un génie unique : et le roi lui demandant un jour quel étoit le plus rare des grands écrivains qui avoient honoré la France pendant son règne, il lui nomma Molière. « Je ne le croyois pas, répondit le roi; mais vous vous y connoissez mieux que moi. »
Boileau se vanta toute sa vie d'avoir appris à mon père à rimer difficilement: à quoi il ajoutoit que des vers aisés n'étoient pas des vers aisément faits. Il ne faisoit pas aisément les siens, et il a eu raison de dire : « Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois. » Un de ses amis le trouvant dans sa chambre fort agité, lui demanda cequil'occupoit : « Une rime, répondit-il, je la cherche depuis trois heures. — Voulez-vous, lui dit cet ami, que j'aille vous chercher un dictionnaire de rimes? il pourra vous être de quelque secours.— Non, non, reprit Boileau, cherchez-moi plutôt le dictionnaire de la raison. »
11 ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le Bolœana, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie ; et son der-
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nier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs vers d'anciens poètes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. 11 se vantoit d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.
Il composa la fable du Biukcron, dans sa plus grande force, et, suivant ses termes, dans son bon temps. Il trouvoit cette fable languissante dans La Fontaine. Il voulut essayer s'il ne pourroit pas mieux faire, sans imiter le style de Marot, désapprouvant ceux qui écrivoient dans ce style. « Pourquoi, dlsoit-ii, emprunter une autre langue que celle de son siècle ? »
L'épitaphe, bonne ou mauvaise, qui se trouve parmi ses épigrammes, et sur laquelle ses commentateurs n'ont rien dit parce qu'ils n'ont pu l'entendre, fut faite sur M. de Gourville; elle commence par ce vers :
Ci-gît, justement regretté, etc.
Quoiqu'il ait été accusé d'aimer l'argent, accusation fondée sur ce (|u"il paroissolt le dépenser avec peine, il avoit les sentiments nobles et désintéressés. La fierté dans les manières étoit, selon lui, le vice des sots, et la fierté du cœur la vertu des honêtes gens. J'ai fait connoitre la générosité avec laquelle il donna tous ses ouvrages aux libraires, et le scrupule qui lui fît rendre aux pauvres tout le revenu de son bénéfice. Comme il avoit eu quelque part à l'opéra de [iellérophon , Lulli, soit pour le récompenser, soit pour le réconcilier avec l'Opéra, lui offrit un présent considérable, qu'il refusa. On sait ses libéralités pour Patru et Cassandre, et la manière dont il fit rétablir la pension du grand Corneille, en offrant le sacrifice de la sienne : action très-véritable, que m'a racontée un témoin encore vivant ; on a eu tort de la révoquer en doute,' puisque Boursault, qui ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses lettres, aussi bien que celle qui regarde Cassandre, en ajoutant ces paroles remarquables : « J'ai été ennemi de M. Despréaux ; et quand je le serois encore, je ne pourrois m'empêcher d'en bien parler... Quoique
1. Dans les Mémoires de Trévoux, et dans la lettre du P. Tournemine imprimée à la tète des OÈ'uures diverses de CorMiUe, 1738. (L. H.)
rien ne soit plus beau que ses poésies, je trouve les actions que je viens de dire encore plus belles. » La bourse de Boileau, comme il est dit dans sou Éloge historique par M. de Boze, fut ouverte à beaucoup d'autres gens de lettres, et même à Linierre, qui souvent, avec l'argent qu'il venoit d'en recevoir, alloit boire au premier cabaret, et y faisoit une chanson contre son bienfaiteur.
Boileau aimoit la société, et étoit très-exact à tous les rendezvous : « Je ne me fais jamais attendre, disoit-il, parce que j'ai remarqué que les défauts d'un homme se présentent toujours aux yeux de celui qui l'attend. » Loin d'aimer à choquer ceux ù qui il parloit, il tàchoit de ne leur rien dire que d'agréable, quand même il ne pensoit pas comme eux, quoiqu'il ne fût nullement flatteur. Dans une compagnie où il étoit, une demoiselle dansa, chanta, et joua du clavecin pour faire briller tous ses talents. Comme il trouva qu'elle n'excelloit ni dans le clavecin, ni dans le chant, ni dans la danse, il lui dit : « On vous a tout appris, mademoiselle, hormis à plaire; c'est pourtant ce que vous savez le mieux. »
II mortifia cependant, sans le vouloir, Barbin le libraire, qui s'étoit fait une fête de lui donner à dinar dans une maison de campagne très-petite, mais très-ornée, dont il faisoit ses délices. Après le diner, Barbin le mène admirer son jardin, qui étoit trèspeigné, mais fort petit, comme la maison. Boileau, après en avoir fait le tour, appelle son cocher, et lui ordonne de mettre ses chevaux. « Eh! pourquoi donc, lui dit Barbin, voulez- vous vous en retourner si promptement"? — C'est, répondit Boileau, pour aller à Paris prendre l'air. »
11 pouvoit dire de lui-même comme Horace •
Irasci celerem, tamen ut placabilis essem.
Il eut un jour une dispute fort vive avec son frère le chanoine, qui lui donna un démenti d'une manière assez dure. Les amis communs voulurent mettre la paix, et l'exhortèrent à pardonner à son frère : « De tout mon cœur, répondit-il, parce que je me suis possédé; je ne lui ai dit aucune sottise. S'il m'en étoit échappé une, je ne lui pardonnerois de ma vie. »
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11 avoit l'esprit trop solide pour être un lioiunie A bons mots; mais il a fait souvent des réponses pleines de sens. Elles sont presque toutes mal rendues et défigurées dans le Bolœana. J'en rapi)orterai quelques-unes dans la suite de ces Mémoires, quand l'occasion s'en présentera, et je ne rapporti'rai que celles dont je me croirai bien instruit.
Quoiqu'il ait respecté dans tous les temps de sa vie la sainteté de la religion, il n'en étoit pas encore assez pénétré, lorsque mon père se détermina à ne plus faire de tragédies profanes, pour croire qu'elle l'obligeât à ce sacrifice. Édifié cependant du motif qui faisoit prendre à son ami une si grande résolution, il ne songea jamais à l'en détourner, et resta toujours également uni avec lui, malgré la vie différente qu'il embrassa, et dont je vais rendre compte.