SECONDE PARTIE
J'arrive enfin à l'heureux moment où les grands sentiments de religion dont mon père avoit été rempli dans son enfance, et qui avoient été longtemps comme assoupis dans son cœur, sans s'y éteindre, se réveillèrent tout à coup. Il avoua que les auteurs de pièces de théâtre étoient des empoisonneurs publics; et il reconnut qu'il étoit peut-être le plus dangereux de ces empoisonneurs. Il résolut non-seulement de ne plus faire de tragédies, et même de ne plus faire de vers; il résolut encore de réparer ceux qu'il avoit faits par une rigoureuse pénitence. La vivacité de ses remords lui inspira le dessein de se faire chartreux. Ln saint prêtre de sa paroisse, docteur de Sorbonne, qu'il prit pour confesseur, trouva ce parti trop violent. Il représenta à son pénitent qu'un caractère tel que le sien ne souliendroit pas longtemps la solitude ; qu'il feroit plus prudemment de rester dans le monde, et d'en éviter les dangers en se mariant à une personne remplie de piété; que la société d'une épouse sage l'obligeroit à rompre avec toutes les pernicieuses sociétés où l'amour du théâtre l'avoit entraîné. Il lui fit espérer en même temps que les soins du ménage l'arracheroieut malgré lui à la passion qu'il avoit le plus à craindre, qui étoit celle des vers. Nous savons cette particularité, parce que, dans la suite de sa vie, lorsque des inquiétudes domestiques, comme les maladies de ses enfants, l'agitoient, il s'écrioit quelquefois: « Pourquoi m'y suis-je exposé? Pourquoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux? je serois bien plus tranquille. » Lorsqu'il eut pris la résolution de se marier, l'amour ni l'intérêt n'eurent aucune part à son choix: il ne consulta que la
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raison poui* une affaire si sérieuse; et l'envie de s'nnir à une personne très-vertu(mse, que de sages amis lui proposèrent, lui fit épouser, le l"juin 1677, Catherine de Romanet, fille d'un trésorier de France du bureau des finances d'Amiens.
Suivant l'état du bien énoncé dans le contrat de mariag<', il paroit que les pièces de théâtre n'étoient pas alors fort lucratives pour les auteurs, et que le produit, soit des représentations, soit de l'impression des tragédies de mon père, ne lui avoit procuré que de quoi vivre, payer ses dettes, acheter quelques meubles, dont le plus considérable étoit sa bibliothèque, estimée quinze cents livres, et ménager une somme de six mille livres, qu'il employa aux frais de son mariage.
La gratification de six cents livres que le roi lui avoit fait payer en 166i, ayant été continuée tous les ans sous le titre de pension d'homme de lettres, fut portée dans la suite à quinze cents livres, et enfin à deux mille livres. M. Colbert le fit, outre cela, favoriser d'une charge de trésorier de France au bureau des finances de Moulins, qui étoit tombée aux parties casuelles. La demoiselle qu'il épousa lui apporta un revenu pareil au sien. Lorsqu'il eut l'honneur d'accompagner le roi dans ses campagnes, il reçut de temps en temps des gratifications sur la cassette, par les mains du premier valet de chambre. J'ignore si Boileau en recevoit de pareilles. Voici celles que reçut mon père suivant ses registres de recette et de dépense, qu'il tint avec une grande exactitude depuis son mariage. Je rapporte cet état pour faire connoitre les bontés de Louis \1V. C'est un hommage que doit ma reconnoissance à la mémoire d'un prince si généreux.
Le \'î avril 1078, ic:;u sur la rassetti'. . . . ."jOG louis.
Le 22 octobre IU71t 4u0
Le 2 juin 1G81 5U0
Le 28 février 1G83 .-lOO
Le 8 avril 1084 500
Le IG mai 1685 500
Le 24 avril 1688 1,UGG
:!.00G louis.
Ces différentes gratifications (les louis valoient alors onze livres) font la somme de quarante-deux mille neuf cents livres. Il
fut gratifié d'une charge ordinaire de gentillionime de Sa Majesté le 12 décembre 1690, ;ï cojidition de payer dix mille livres à la veuve de celui dont on lui doanoit la charge ; et il eut enfin, comme historiographe, une pension de quatre mille livres. Voilà sa fortune, qui n'a pu augmenter que par ses épargnes, autant que peut épargner un homme obligé de faire des voyages continuels à la cour et à l'armée, et qui se trouve chargé de sept enfants.
Sa plus grande fortune fut le caractère de la personne qu'il avoit épousée. L'auteur d'un roman assez connu' a cru faire une peinture admirable de cette union, en disant « qu'on doit à sa tendresse conjugale tous les beau.K sentiments d'amour répandus dans ses tragédies, parce que, quand il avoit de pareils sentiments à exprimer, il alloit passer une heure dans l'appartement de sa femme, et, tout rempli d'elle, remontoit .dans son cabinet pour faire ses vers ». Comme il n'a composé aucune tragédie profane depuis son mariage, le merveilleux de cet endroit du roman est très-romanesquo; mais je le puis remplacer par un autre trèsvéritable, et beaucoup plus merveilleux.
Il trouva dans la tendresse conjugale un avantage bien plus solide que celui de faire de bons vers. Sa compagne sut, par son attachement à tous les devoirs de femme et de mère, et par son admirable piété, le captiver entièrement, faire la douceur du reste de sa vie, et lui tenir lieu de toutes les sociétés auxquelles il venoit de renoncer. Je ferois connoitre la confiance avec laquelle il lui communiquoit ses pensées les plus secrètes, si j'avois retrouvé les lettres qu'il lui écrivoit, et que, sans doute pour lui obéir, elle ne conservoit pas. Je sais que les termes tendres répandus dans de pareilles lettres ne prouvent pas toujours que la tendresse soit dans le cœur, et que Cicérou, à qui sa femme lorsqu'il étoit en exil, paroissoit sa lumière, sa vie, sa passion, sa très-fidèle épouse, mea lux... niea vila... mea desideria... fidelissima et oplima conjiix, répudia quelque temps après sa chère Terentia pour épouser une jeune fille fort riche ; mais je parle de deux époux que la religion avoit unis, quoiqu'aux yeux du
1. ^fémoires el Aventures d'un homme de qualité, par TabbiS Prévost, 1' partie, 1728.
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moniU' ils lie parussent pus faits Tiiu pour l'aiiti'i'. L'un n'avoit jamais eu iIl- passion plus vive que celle de la poésie ; l'autre porta l'indillérsnce pour la poésie jusqu'à ignorer toute sa vie ce que c'est qu'un vers ; et m'ayant entendu parler, il y a quelques années, de rimes masculines et féminines, elle m'en demanda la différence : ;\ (pioi je répondis qu'elle avoit vécu avec un meilleur maître ([Ui' moi. Elle ne connut, ni par les représentations, ni par la lectun,', les tragédies auxquelles elle devoit s'intéresser; elle en appi'it seuli'ment li^s titres par la conversation. Son indifférence pour la fortune parut un jour inconcevable àBoileau. Je rapporte ce fait, après avoir prévenuque la vie d'un homme de lettres ne fournit pas des faits bien Importants. Mon père rapportoit de Versailles la bourse de mille louis dont j'ai parlé, et trouva ma mère qui l'attendoit dans la maison de Boileau à Auteuil. 11 courut à elle, et l'embrassant : « Félicitez-moi, lui dit-il; voici une bourse de mille louis que le roi m'a donnée. » Elle lui porta aussitôt des plaintes contre un de ses enfants qui depuis deux jours ne vouloit point étudier. « Une autre fois, reprit-il, nous en parlerons : livrons-nous aujourd'hui à notre joie. » Elle lui représenta qu'il devoit en arrivant faire des réprimandes à cet enfant, et continuoit ses plaintes, lorsque Boileau, qui, dans son étonnement, se promonoit à grands pas, perdit patience, et s'écria : « Quelle insensibilité! l'eut-on ne pas songer à une bourse de mille louis! »
On peut comprendre (|u'un homme, quoique passionné pour les amusements de l'esprit, préfère à une femme enchantée de ces mêmes amusements, et éclairée sur ces matières, une compagne uniquement occupée du ménage, ne lisant de livres que ses livres de piété, ayant d'ailleurs un jugement excellent, et étant d'un très-bon conseil en toutes occasions. On avouera cependant que la religion a dû être le lien d'une si parfaite union entre deux caractères si opposés : la vivacité de l'un lui faisant prendre tous les événements avec trop de sensibilité, et la tranquillité de l'autre la faisant paroître presque insensible aux mêmes événements. L'on pourroit faire la même réflexion sur la liaison des deux fidèles amis. A la vérité, leur manière de penser des ouvrages d'esprit étant la même, ils avoient le plaisir de s'en entretenir souvent; mais comme ils avoient tous deux un différent
caractère, leur union constante a dû avoir pour lien la probité; puisque, comme dit Cicéron,' il ne peut y avoir de véritable amitié qu'entre des gens de bien.
Un des premiers soins de mon père, après son mariage, fut de se réconcilier avec MM. de Port-Roj'al. II ne lui fut pas difficile de faire sa paix avec M. Nicole, qui ne savoit ce que c'étoit que la guerre, et qui le reçut à bras ouverts, lorsqu'il le vint voir, accompagné de M. l'abbé Dupin. 11 ne lui étoit pas si aisé de se réconcilier avec M. Arnauld, qui avoit toujours sur le cœur les plaisanteries écrites sur la mère Angélique, sa sœur; plaisanteries fondées, par faute d'examen, sur des faits qui u'étoient pas exactement vrais. Boileau, chargé de la négociation, avoit toujours trouvé M. Arnauld intraitable. Un jour il s'avisa de lui porter un exemplaire de la tragédie de Phèdre, de la part de l'auteur. M. Arnauld demeuroit alors dans le faubourg Saint- Jacques. Boileau, en allant le voir, prend la résolution de lui prouver qu'une tragédie peut être innocente aux yeux des casuistes les plus sévères; et ruminant sa thèse en chemin : « Cet homme, disoit-il, aura-t-il toujours raison, et ne pourrai-je parvenir à lui faire avoir tort? Je suis bien sûr qu'aujourd'hui j'ai raison : s'il n'est pas de mon avi.s, il aura tort. » Plein de cette pensée, il entre chez M. Arnauld oi'i il trouve une nombreuse compagnie. Il lui présente la tragédie, et lui lit en même temps l'endroit de la préface où l'auteur témoigne tant d'envie de voir la tragédie réconciliée avec les personnes de piété. Ensuite, déclarant qu'il abandonnoit acteurs, actrices, et théâtre, sans prétendre les soutenir en aucune façon, il élève sa voix en prédicateur, pour soutenir que si la tragédie étoit dangereuse, c'étoit la faute des poètes, qui en cela même alloient directement contre les règles de leur art; mais que la tragédie de Phèdre, conforme à ces règles, n'avoit rien que d'utile. - L'auditoire, composé de
1. Il Hoc seniio nisi in bonis amiciiiam csae non posse. » (De Amicit.) 1. On raconte que Racine soutint un jour chez M"'' de La Fayette qu'avec du talent on pouvait sur la scène faire excuser de grands crimes, et inspirer même pour ceux qui les commettent plus de compassion que d'horreur. Il cita Phèdre pour exemple, et assura que l'on pouvait faire plaindre Phèdre coupable plus qu'Hippoljtc innocent. Cette tragédie, dit-on, fut la suite d'une espèce de dOfi qu'on lu! porta. Soit que le fait se soit passé de cette
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jeunes théologiens, l'écoutoiten souriant, etregardoittout ce qu'il avançoit comme les paradoxes d'un pocto peu instruit de la bonne morale. Cet auditoire futbien surpris lorsqueM. Aruuuld prit ainsi la parole : « Si les choses sont comme il le dit, il a raison, et la tragédie est innocente. » lioilcau rapportoit qu'il ne s'étoit jamais senti de sa vie si content. Il pria M. Arnauld de vouloir bien jeter les yeux sur la pièci' qu'il lui laissoit, pour lui en dire son sentiment. Il revint quel(|ues jours après le demander, et M. Arnauld lui donna ainsi sa décision : .< Il n'y a rien à reprendre au caractère de sa Phèdre, puisque, par ce caractère, il nous donne cette grande leçon que, lorsqu'en punition de fautes précédentes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et ;'i la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. Mais pourquoi a-t-il fait Hippolytc amoureux? » Cette critique est la seule qu'on puisse faire contre cette tragédie; et l'auteur, qui se l'étoit faite à lui-même, se justifioit en disant : « Qu'anroient pensé les petits-maîtres d'un Ilippolyte ennemi de toutes les femmes? Quelles mauvaises l^laisanteries n'anroieut-ils point faites! » Boileau, cliarmé d'avoir si bien conduit sa négociation, demanda à M. Arnauld la permission de lui amener l'auteur de la tragédie. Us vinrent chez lui le lendemain: et, quoiqu'il fût encore en nombreuse compagnie, le coupable, entrant avec riiumilité et la confusion peintes sur le visage, se jeta à ses pieds. M. Arnauld se jeta aux siens ; tous deux s'embrassèrent. M. Arnauld lui promit d'oublier le passé, et d'être toujours son ami : promesse fidèlement exécutée.
En 167i, l'L'niversité projetoit une requête qu'elle devoit présenter au Parlement, pour demander que la philosophie de Descartes ne fût point enseignée. On en parloit chez M. le premier président de Lamoignou,qui dit qu'on ne pourroit se dispenser de rendre un arrêt conforme à cette requête. Boileau, présent à cette
manière, soit qu'il travaillât dt'ji à la pièce lorsqu'il (Hablit cotte opinion, il est sur que ce ne pouvait (■tre que celle d'un liomnio qui, après avoir réfléchi sur le cœur humain, et sur la tragédie, qui en est la peinture, avait conçu que le malheur d'une p.-ission coupable était en raison de son énergie, et que par conséquent elle portait avec elle et son excuse et sa punition. C'était un problème de morale à résoudre, et que sa Phèdre décide. (L.)
conversation, imagina V Arrêt burlesqiie qxCi\ composa avec mon père, et Dernier, le fameux voyageur, leur ami commun. M. Dongois, neveu de Boileau,ymit le style du palais:etquand l'Arrelfut en état, il le joignit à plusieurs expéditions qu'il devoit porter à signer à M. le premier président, avec qui il étoit fort familier. M. de Lamoignon ne se laissa pas surprendre : à peine eut-iljeté les yeux sur VArrcl : « Voilà, dit-il, uu tour de Despréaux. » Cet Arrêt burlesque eut un succès que n'eût peut-être point eu une pièce sérieuse; il sauva l'honneur des magistrats. L'Université ne songea plus à présenter sa requête. '
Quoique Boileau et mon père n'eussent encore aucun titre qui les appelât à la cour, ils y étoient fort bien reçus tous les deux. M. Colljert les aimoit Ijeaucoup. Étant un jour enfermé avec eux dans sa maison de Sceaux, on vint lui annoncer l'arrivée d'un évêque; ilrépondit avec colère : «Qu'onlui fasse tout voir, exe .'pté moi. »
Les inscriptions mises au bas des tableaux sur les victoires du roi, peintes par M. Le Brun dans la galerie de Versailles, étoient pleines d'empliase, parce que M. Charpentier, qui les avoit faites, croyoit qu'on devoit mettre de l'esprit partout. Ces pompeuses déclamations déplurent avec raison à M. de Louvois, qui, par ordre du roi, les fit effacer, pour mettre à la place les inscriptions simples que Boileau et mon père lui fournirent. Mon père adonné, dans quelques occasions, des devises qui, dans leur simplicité, ont été trouvées fort heureuses, comme celle dont le corps étoit une orangerie, et l'âme : conjuralos ridel aquilones. Elle fut approuvée, parce qu'elle avoit également rapporta l'oi-angerie de Versailles, biUie depuis peu, et à la ligue qui se formoit contre la France. Je n'en l'apporte pas quelques autres qu'il donna dans la petite Académie,- parce que l'honneur de pareilles choses doit être partagé entre tous ceux qui composent la même Compagnie.
C'étoit lui-même qui avoit donné l'idée de rassembler cette Compagnie. Il fut par là comme le fondateur de l'.Xcadéniie des
). Cerécit est inexact. L'Arrêt burlesque n'est pas de Ifi'l, ruais do 1071, et futcomposé sur l.i demande du premier président de Lamoignon. 2. Voy. tome VI. p. viv.
Médailles, qu'on iiomiiia d';il)orJ la pclile Académie, et qui, devenue beaucoup plus nombreuse, prit sous une autre forme le nom lï" Académie des llelles-Lettres. Elle ne fut composée dans son origine que d'un très-petit nombre de personnes, qu'on choisit pour ex(''cutor le projot d'une histoire en médailles des principaux événements du règne de Louis XIV. On devoit, au bas de chaque médaille gravée, mettre en peu de mots le récit de Tévéncment qui avoit donné limi ;\ la médaille; mais on trouva que des récits fort courts n'apprendroient les choses qu'imparfaitement, et qu'une histoire suivie du règne entier seroit beaucoup plus utile. Ce projet fut agité et résolu chez madame de Montespan. C'étoit elle qui l'avoit imaginé; « et quoique la flatterie en fût l'objet, comme l'écrivoit depuis madame la comtesse de Cajius, on conviendra que ce projet n'étoit pas celui d'une femme commune, ni d'une maîtresse ordinaire. » Lorsqu'on eut pris ce parti, madame de Maintenon proposa au roi de charger du soin d'écrire cette histoire lîoili;au et mon père. L" roi, qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes en 1677.
Mon père, toujours attentif à son salut, regarda le choix de Sa Majesté comme une grâce de Dieu, qui lui procuroit cette importante occupation pour le détacher entièrement de la poésie, lîoileau lui-même parut aussi s'en détacher. Il est certain qu'il passa douze ou treize ans sans donner d'autres ouvrages en vers que les deux derniers chants du Lutrin, parce qu'il voulut finir l'action de ce poëme.
Les deux poètes, résolus de no plus l'être, ne songèrent qu'à devenir historiens; et pour s'en rendre capables, ils pas.sèrent d'abord beaucoup de temps à se mettre au fait et de l'histoire générale de France, et de l'histoire particulière du règne qu'ils avoient à écrire. Mon père, pour se mettre ses devoirs devant les yeux, fit une espèce d'extrait du Traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire. 11 remarqua dans cet excellent Traité des traits qui avoient rapport à la circonstance dans laquelle il se trouvoit, et il les rassembla dans l'écrit qui se trouvera à la suite de ses lettres. U fit ensuite des extraits de Mézerai, et de Vittorio Siri, et se mit à lire les mémoires, lettres, instructions et autres pièces de cette nature dont le roi avoit ordonné qu'on lui donnât la communication.
Dans la campagne de cette année 1677, les villes que le roi assiégea tombèrent quand il parut; et lorsque, de retour de ses rapides conquêtes, il vit à Versailles ses deux historiens, il leur demanda pourquoi ils n'avoient pas eu la curiosité de voir un siège : « Le voyage, leur dit-il, n'étoit pas long. — 11 est vrai, reprit mon père, mais nos tailleurs furent trop lents. Nous leur avions commandé des habits de campagne : lorsqu'ils nous les apportèrent, les villes que Votre Majesté assiégeoit étoient prises. » Cette réponse fut bien reçue du roi, qui leur dit de prendre leurs mesures de bonne heure, parce que dorénavant ils le suivroient dans toutes ses campagnes pour être témoins des choses qu'ils dévoient écrire.
La foible santé de Boileau ne lui permit que de faire une campagne, qui fut celle de Gand, l'année suivante. Mon père, qui les fit toutes, avoit soin de rendre compte à son associé dans l'emploi d'écrire l'histoire, de tout ce qui se passoit à l'armée ; et une partie de ces lettres se trouvera à la suite de ces Mémoires. Ce fut dans leur première campagne que Boileau, apprenant que le roi s'étoitsi fort exposé, qu'un boulet de canon avoit passé à sept pas de Sa Majesté, alla à lui et lui dit . « Je vous prie. Sire, en qualité de votre historien, de ne pas me faire finir sitôt mon histoire.' »
Lorsqu'ils partirent en 1678, on vit pour la première fois deux poètes suivre une armée pour être témoins de sièges et de combats : ce qui donna lieu à des plaisanteries dont on amusoit le roi. On prétendoit les surprendre en plusieurs occasions dans l'ignorance des choses militaires, et même des choses les plus communes. Leurs meilleurs amis étoient ceux qui leur tendoient des pièges. S'ils n'y tomboient pas, on faisoit accroire qu'ils y étoient tombés. Tout ce qu'on dit de leur simplicité n'est peutêtre pas exactement vrai. Je rapporterai cependant ce que j'ai entendu dire à d'anciens seigneurs de la cour.
La veille de leur départ pour la première campagne, M. de
1. Boileau se trouvait à l'armée dans la campagne suivante, l'n jour, après une bataille, le roi lui demanda s'il s'était tenu loin du canon, u Sire, j'en étais à cent pas. — X'avicz-vous pas peur? — Oui, Sire; je tremblais beaucoup pour Votre Majesté, et encore plus pour moi. »
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Cavoie s'avisa, dit-on, de demander à mon père s'il avoit eu rattention de faire ferrer ses chevaux à forfait. Mon père, qui " n'entend rien à cotte question, lui en demande l'explication. «Croyez-vous donc, lui ditM. de Cavoie, que quand une armée est en marche elle trouve partout des maréchaux? Avant de partir on fait un forfait avec un maréchal de Paris, qui vous garantit que les fers qu'il met aux pieds de votre cheval y resteront six mois. » Mon père répond (ou plutôt on lui fait répondre) : « C'est ce que j'ignorois; Boiloau ne m'en a rien dit; mais je n'en suis pas étonné, il ne songe à rien. » Il va trouver lîoileau pour lui reprocher sa néirllgence. Boileau avoue son ignorance, et lui dit qu'il faut promptement s'ififormer du maréchal le plus fameux pour ces sortes de forfalis. Ils n'eurent pas le temps de le chercher. Dès le soir même, M. de Cavoie raconta au roi le succès de sa plaisanterie. L'n fait pareil, quand il seroit véritable, ne feroit aucun tort à leur réputation.
Puisque les plus petits faits, quand on parle de certains hommes, intéressent toujours, j'en rapporterai encore un de la même nature. Un jour, après une marche fort longue, Boileau, très-fatigué, se jeta sur un lit en arrivant, sans vouloir souper. M. de Cavoie, qui le sut, alla le voir après le souper du roi, et lui dit avec un air consterné qu'il avoit à lui apprendre une fâcheuse nouvelle : « Le roi, ajouta-t-il, n'est point content de vous; il a remarqué aujourd'hui une chose qui vous fait grand tort. — Eh quoi donc? s'écria Boileau tout alarmé. — Je ne puis, continua M. de Cavoie, me résoudre à vous la dire; je ne saurois affliger mes amis. » Enfin, après l'avoir laissé quelque temps dans l'agitation, il lui dit : « Puisqu'il faut vous l'avouer, le roi a remarqué que vous étiez tout de travers à cheval. — Si ce n'est que cela, répondit Boileau, laissez-moi dormir. »
Quoique mon père fût son confrère dans l'honorable emploi d'écrire l'histoire du roi, et dans la petite Académie, ' il ne l'avoit point encore pour confrère dans l'Académie françoise ; et comme il souhaitoit de le voir dans cette Compagnie, il l'avoit sans doute en vue lorsqu'il fit valoir l'empressement de l'.Vcadémie à chercher des sujets, dans le discours qu'il prononça le 30 octobre de
1. Racine et Boileau n'entrùrent clans la petite Acaviomie qu'en 168.'!. VIII. 24
cette même année 1678, à la réception de M. l'abbé Colbert, depuis archevêque de Rouen. «Oui, monsieur, lui disoit-il, l'Académie vous a choisi; car nous voulons bien qu'on le sache, ce n'est point la brigue, ce ne sont point les sollicitations qui ouvrent les portes de l'Académie; elle va elle-même au-devant du mérite, elle lui épargne l'embarras de se venir offrir, elle cherche les sujets qui lui sont propres, etc. »
J'ignore si l'Académie étoit alors dans l'usage, comme le disoit son directeur, de choisir et de chercher elle-même ses sujets. Je sais seulement que tous les académiciens ne songeoient pas à chercher Buileau ; et il y en avoit plusieurs qu'il ne songeoit pas non plus à solliciter. Le roi lui demanda un jour pendant son souper s'il étoit de l'Acalémie; Boileau répondit avec un air fort modeste qu'il n'étoit pas digne d'en être. « Je veux que vous en soyez, » répondit le roi. Quelque temps après une place vaqua, et La Fontaine, qui la vouloit solliciter, alla lui demander s'il seroit sou concurrent. Boileau l'assura que non, et ne fit aucune démarche. Il eut cependant quelques voix ; mais la pluralité fut pour La Fontaine ; et lorsque, suivant l'usage, on alla demander au roi son agrément pour cette nomination, le roi répondit seulement : « Je verrai. » De manière que La Fontaine, quoique nommé, ne fut point reçu, et resta très-longtemps, ainsi que l'Académie, dans l'incertitude. Enfin une nouvelle place vaqua, et l'Académie aussitôt nomma Boileau. Le roi, lorsqu'on lui demanda son agrément, l'accorda en ajoutant : « Maintenant vous pouvez recevoir La Fontaine. Boileau fut reçu le 3 juillet 1684..' L'assemblée fut nombreuse le jour de sa réception. On étoit curieux d'entendre son discours. Il étoit obligé de louer et de s'humilier. 11 recevoit une grâce inespérée, et il n'étoit pas homme à faire un remerciement à genoux. Il se tira habilement de ce pas diflicile. 11 loua sans flatterie, il s'humilia noblement; et en disant que l'entrée de l'Académie lui devoit être fermée par lanl de raisons, il fit songer il lanl d'académiciens dont les noms étoient dans ses satires.
A la fin de cette même année. Corneille mourut; et mon père, qui, le lendemain de cette mort, entroit dans les fonctions de