L'abljé de Lavau
2 Pompée, acte V, scène i.
Quiconque eût pensé la même chose en cotte occasion, eut été très-injuste. Les deux rivaux depuis longtemps ne combattoient plus; et tous deux, retirés de la carrière, n'avoient plus rien à se disputer : c'étoit au public àdécider. Il n'a point encore décidé; on s'est toujours contenté de les comparer entre eux. Le parallèle a souvent été fait, et presque toujours avec plus d'antithèse que de justesse. M. de Fontenelle, qui, malgré la douceur de son caractère, témoigne dans la Vie de Corneilie un peu de passion contre le rival de Corneille, règle ainsi les places (je parle de cette Vie imprimée dans la dernière édition de ses Œuvres : celle qui se trouve dans l'Histoire de l'Académie française ne contient pas les mêmes paroles) : « Corneille a la première place. Racine !a seconde. On fera à son gré l'intervalle entre ces deux places un peu plus ou moins grand. C'est là ce qui se trouve en ne comparant que les ouvrages de part et d'autre. Mais si on compare ces deux hommes, l'inégalité est plus grande. Il peut être incertain que Racine eût été, si Corneille n'eût pas été avant lui : il est certain que Corneille a été par lui-même. » M. de Fontenelle, qui a toujours été applaudi quand il a écrit sur les matières qui font l'objet des travaux de l'Académie des sciences, a souvent rendu sur le Parnasse des décisions qui ont eu peu de partisans : ce qui me fait espérer que celle-ci sera du nombre.
Pour revenir au discours prononcé à la réception de Thomas Corneille, je ferai remarquer qu'il n'est pas étonnant que mon père, qui n'avoit pas été heureux dans le discours sur sa propre réception, l'ait été dans celui-ci, qui lui fournissoit pour sujet l'éloge de Corneille. Il le faisoit dans l'efTusion de son cœur, parce qu'il étoit intérieurement persuadé que Corneille valoit beaucoup mieux que lui : et en cela seulement il pensoit comme M. de Fontenelle. Quelle crainte qu'il eût de parler de vers à mon frère , quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui fit apprendre par cœur des endroits de Cinna; et lorsqu'il lui entendoit réciter ce beau vers :
Et, monté sur le faite, il aspire à descendre. ' 1. Cinna, acte II, scène i.
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M Remarquez bien cetto expression , lui disoit-il avec enthousiasme. On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le cœur humain aussi bien que Corneille l'a connu pour avoir su dire de l'ambitieux qu'il aspire à descrndre. » On ne croira point qu'il ait atl'ecté la modestie lorsqu'il parloit ainsi en particulier à son fils : il lui disoit ce qu'il pensoit.
Tout l'endroit de son discours dans l'Académie, qui contenoit l'éloge de Corneille, fut extrêmement tçoiUé ; et comme il avoit réussi parce qu'il louoit ce qu'il admiroit, il réussit également dans l'éloge de Louis \IV lorsque, s' adressant i\ M. Bergeret, premier commis du secrétaire d'État des atVaires étrangères, il fit voir combien les négociations étoient faciles sous un roi dont les ministres n'avoient tout au plus que « l'embarras de faire entendre avec dignité aux cours étrangères ce qu'il leur dictoit avec sagesse ». Là, il dépeignit le roi la veille du jour qu'il jiartit pour se mettre à la tète de ses armées, écrivant dans son cabinet six lignes, pour les envoyer à son ambassadeur : et les puissances étrangères « ne pouvant s'écarter d'un seul pas du cercle étroit qui leur étoit tracé » par ces six lignes : paroles qui représentoient toutes ces puissances sous l'image du roi Antiochus, étonné, quoiqu'à la tète de ses armées, du cercle que l'ambassadeur romain traça autour de lui, et obligé de rendre sa réponse avant que d'en sortir.
Louis XIV, informé du succès de ce discours, voulut l'entendre. L'auteur eul l'honneur de lui en faire la lecture, après laquelle le roi lui dit : « Je suis très-content : ' je vous louerois davantage, si vous m'aviez moins loué. » Ce mot fut bientôt répandu partout, et attira à mon père une lettre que je vais rapporter, parce que, ayant été écrite par un homme qui étoit alors dans la disgrâce, et qui écrivoit à un ami dans toute la sincérité de son cœur et la confiance du secret, elle fait voir de quelle manière pensoient de Louis XIV ceux mêmes qui croyoient avoir quelque sujet de s'en plaindre :
« J'ai à vousjremercier, monsieur, du discours qui m'a été envoyé de votre part. Rien n'est assurément si éloquent ; et le héros que
I. Il a dit une autro fois I(> même mot à Boileau, si ce que Brossette
rapporte dans son commentaire est exact. (L. R.)
vous y louez est d'autant plus digne de vos louanges, qu'il y a trouvé de l'excès. Il est bien difficile qu'il n'y en ait toujours un peu : les plus grands hommes sont hommes, et se sentent toujours par quelque endroit de l'infirmité humaine. Je vous dirois bien des choses sur cela, si j'avois le plaisir de vous voir; mais il faudroit avoir dissipé un nuage que j'ose dire être une tache dans ce soleil. Ce ne seroit pas une chose difficile, si ceux qui le pourroient faire avoient assez de générosité pour l'entreprendre. Je vous assure que les pensées que j'ai sur cela ne sont point intéressées, et que ce qui peut me regarder me touche fort peu. Si j'ai quelque peine, c'est d'être privé de la consolation de voir mes amis. L'n tête-à-tète avec vous et avec votre compagnon me feroit bien du plaisir; mais je n'achèterois pas ce plaisir par la moindre lâcheté. Vous savez ce que cela veut dire : ainsi je demeure en paix, et j'attends avec patience que Dieu fasse counoître à ce prince si accompli qu'il n'a point dans son royaume de sujet plus fidèle, plus passionné pour sa véritable gloire, et, si je l'ose dire, qui l'aime d'un amour plus pur et plus dégagé de tout intérêt. Je pourrois ajouter que je suis naturellement si sincère, que si je ne sentois dans mon cœur la vérité de ce que je dis, rien au monde ne seroit capable de me le faire dire. C'est pourquoi aussi je ne pourrois me résoudre à faire un pas pour avoir la liberté de voir mes amis, a moins que ce fût à mon prince seul que j'en fusse redevable. ' « Je suis, etc. »
Boileau, nouvel académicien, fut longtemps assez exact aux assemblées, dans lesquelles il avoit souvent des contradictions à essuyer. Il parle, dans une lettre écrite à mon père, de ses disputes avec M. Charpentier. Dans ces disputes littéraires, il ne trouvoit pas or( nairement le grand nombre pour lui, parce qu'il étoit environné de confrères peu disposés à être de son avis. Un jour cependant il fut victorieux; et quand il racontoit cette victoire, il ajoutoit en élevant la voix : " Tout le monde fut de mon avis : ce qui m'étonna, car j'avois raison, et c'étoit moi. »
1. Louis Racine a môle ici deux lettres d'Antoine .\rnau!d. Voir les textes exacts, tome Vil, p. 424 et p. 454.
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Lorsqu'il futqucstioii ilo recevoir à l'Académie M. h' marriuis de Saint-Aulaire, il s'y opposa vivement, et répondit l'i ceux qui lui représentoient qu'il failoit avoir des égards pour un homme de cette condition : « Je ne lui dispute pas ses titres de noblesse, mais je lui dispute ses titres du Parnasse. » Un des académiciens ayant répliqué que M. de Saint-Aulaire avoit aussi ses titres du Parnasse, puisqu'il avoit fait de fort jolis vers : « Kli bien, monsieur, lui dit Boileau, puisque vous estimez ses vers, faites-moi l'honneur de mépriser les miens. »
En I680, M. le marquis de Seignelay, devant donner dans sa maison de Sceaux une fête au roi, demanda des vers à mon père, qui, malgré la résolution qu'il avoit prise de n'en plus faire, n'en put refuser, dans une pareille occasion, à un ministre auquel il étoit fort attaché, fils de son bienfaiteur. J'ai plus d'une fois entendu dire à M. le chancelier,' que l'antiquité (et qui la connoît mieux que lui?) ne nous offroit rien, dans un pareil genre, de si parfait que cette hli/lle sur la paix. Il admire comment le poète, en faisant parler des bergers, a su réunir aux sentiments tendres, et aux peintures riantes, les grandes et terribles images, dans un style toujours naturel, et sans sortir du ton de l'idylle. Puisqu'il m'est permis de rapporter historiiiuement les sentiments des autres, et que je rapporte ceux d'un grand juge, j'ajouterai que je l'ai entendu, à ce sujet, faire remarquer l'heureuse disposition du même auteur à écrire dans tous les genres différents. Est-il orateur, est-il historien : il excelle. Est-il poëte : s'il fait une comédie, il sait y faire rire et le parterre et ceux qui n'aiment que la fine plaisanterie; dans ses tragédies, il change de style suivant les sujets. La versilication d^Andromaque n'est pas celle de Brilannicus : celle de Phèdre n'est pas celle (ÏAlhalie. Compose-t-il des chœurs et des cantiques : il a le lyrique le plus sublime. Fait-il des épigrammes : il les assaisonne du meilleur sel. Entreprend-il une idylle ; il l'invente dans un goût nouveau. Quelques personnes prétendent que Lulli, chargé de la mettre en musique, trouva dans la force des vers un travail que les vers de Quinault ne lui avoient pas fait connoître. Il est pourtant certain que Lulli est aussi grand musicien dans cette idylle que dans ses