‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 198 sur 249 · Histoire de l'Acadimie française, tomo II · texte numérisé non relu

Histoire de l'Acadimie française, tomo II

combien ils s'en étoient occupés, et qui a été dépositaire, après leur mort, de ce qu'ils avoient écrit ? Le fatal incendie qui, en 17i6, consuma la maison qu'il avoit ii Saint-Cloud, fut si prompt qu'on ne put sauver les papiers les plus importants de l'amirauté, et que les morceaux de l'histoire du roi périrent avec plusieurs autres papiers précieux à la littérature. Le recueil des Lettres de Boileau et de mon père fera connoitre l'application continuelle qu'ils donnoient à l'histoire dont ils étoient chargés. Quand ils avoient écrit quelque morceau intéressant, ils alloient le lire au roi.

Ces lectures se faisoient chez madame de Montespan.Tous deux avoient leur entrée chez elle, aux lieures que le roi y venoit jouer, et madame de Maintenon étoit ordinairement présente à la lecture. Elle avoit, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui; et madame de Montespan avoit au contraire plus de goiU pour Boileau que pour mon père ; mais ils faisoient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivoit chez madame de Montespan, ils lui lisoient quelque chose de son histoire, ensuite le jeu commençoit; et lorsqu'il échappoit ;'i madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi. sans lui répondre, regardoit en souriant madame de Maintenon, qui étoit assise vis-à-vis lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à coup de ces assemblées. Us la rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne venoit plus écouter leur lecture. Elle leur répondit fort froidement : « Je ne suis plus admise à ces mystères. » Comme ils lui trouvoient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avoient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, madame de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant familièrement avec Sa Majesté, lis alloient commencer leur lecture, lorsque madame de Montespan, qui q' étoit point attendue, entra, et après quelques compliments au roi, en fit de si longs à madame de Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, <c n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-

même commandé ». Sou premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur : elle fit ensuite réflexion qu'il étoit plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paroitre attentive à la lecture. Depuis ce jour, le crédit de madame de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent leur cour autant qu'ils la savoient faire.

Mon père, dont elle goùioit la conversation, étoit beaucoup mieux reçu que son ami, qu'il menoit toujours avec lui. Ils s'entretenoient un jour avec elle de la poésie, et Boileau, déclamant contre le goût de la poésie burlesque, qui avoit régné autrefois, dit dans sa colère : « Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les provinces. » Son ami chercha promptement un autre sujet de conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui : « Pourquoi parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y prend? — Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que j'oublie quand je la vois. »

Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au lever du roi. On y parloit de la mort du comédien Poisson. « C'est une perte, dit le roi; il étoit bon comédien... — Oui, reprit Boileau, pour faire un Don Japhet : il ne briUoit que dans ces misérables pièces de Scarron. » Mon père lui fit signe du se taire, et lui dit en particulier : « Je ne puis donc paroitre avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent. — J"en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est l'homme à qui il n'échappe jamais une sottise ? » '

Incapable de trahir jamais sa pensée, il n'avoit pas toujours assez de présence d'esprit pour la taire. Il avouoit que la franchise étoit une vertu souvent dangereuse; mais il se consoloit de ses imprudences par la conformité de caractère qu'il prétendoit avoir avec M. Arnauld, dont, pour se justifier, il racontoit le fait suivant, qui peut trouver place dans un ouvrage où je rassemble plusieurs traits de simplicité d'hommes connus.

1. D'après Boileau lui-mOme, dans la conversation recueillie par Mathieu- Marais, ce fut le duc de Chevreuse, et non Racine, qui lui reprocha son inadvertance.

M. Arnauld, obligé de se caclier, trouva une retraite à l'hôtel de LongueviUe, à condition qu'il n'y paroitroit qu'avec un liabit séculier, une grande perruque sur la tête, et l'épée au côté. 11 y fut attaqué de la fièvre; et madame de LongueviUe, ayant fait venir le médecin Brayer, lui recommanda d'avoir grand soin d'un gentilhomme qu'elle protégeoit particulièrement, et à cpii elle avoit donné depuis peu une chambre dans son hôtel. Brayer monte chez le malade qui, après l'avoir entretenu de sa fièvre, lui demande des nouvelles. « On parle, lui dit Brayer, d'un livre nouveau de Port-Royal, qu'on attribue à M. Arnauld ou à M. de Saci; mais je ne le crois pas de M. de Saci : il n'écrit pas si bien. » A ce mot M. Arnauld, oubliant son habit gris et sa perruque, lui répond vivement : « Que voulezvous dire? Mon neveu écrit mieux que moi. » Brayer envisage son malade, se met à rire, descend chez madame de LongueviUe, et lui dit : « La maladie de votre gentilhomme n'est pas considérable; je vous conseille cependant de faire en sorte qu'il ne voie personne. Il ne faut pas le laisser parler. » Madame de Longueville, étonnée des réponses indiscrètes qui échappoient souvent à M. Arnauld et à M. Nicole, disoit qu'elle aimeroit mieux confier son secret à un libertin.

Boileau ne savoit ni dissimuler, ni flatter. 11 eut cependant par hasard quelques saillies assez heureuses. Lorsque le roi lui demanda son âge, il répondit : « Je suis venu au monde un an avant Votre Majesté, pour annoncer les merveilles de son règne. »

Dans le temps que l'aU'ectation de substituer le mot de gros à celui de grand régnoit à Paris comme en quelques provinces, où l'on dit un gros chagrin pour un grand chagrin, le roi lui demanda ce qu'il pensoit de cet usage. «Je le condamne, réponditil, parce qu'il y a bien de la différence entre Louis le Gros et Louis le Grand. »

Malgré quelques réponses de cette nature, il n'avoit pas la réputation d'être courtisan; et mon père passoitpour plus habile que lui dans cette science, quoiqu'il n'y fût pas non plus regardé comme bien expert par les fins courtisans, et par le roi même, qui dit, en le voyant un jour à la promenade avec M. de Cavoie : " Voilà deux hommes que je vois souvent ensemble; j'en devine

la raison : Cavoie avec Racine se croit bel esprit; Racine avec Cavoie se croit courtisan. » Si Ton entend par courtisan un homme qui ne cherche iju'à mériter l'estime de son maître, il rétoit; si l'on entend un homme qui, pour arriver à ses vues, est savant dans Fart de la dissimulation et de la flatterie, il ne l'étoit point, et le roi n'en avoit pas pour lui moins d'estime.

11 lui en donna des preuves en l'attirant souvent à sa cour, où il voulut Ijien lui accorder un appartement dans le château, et même les entrées. 11 aimoit à l'entendre lire, et lui trouvoit un talent singulier pour faire sentir la beauté des ouvrages qu'il lisoit. Dans une indisposition qu'il eut, il lui demanda de lui chercher quelque livre propre à l'amuser : mon père proposa une des Vies de Plutarque. « C'est du gaulois, » répondit le roi. Mou père répliqua qu'il tàcheroit, en lisant, de changer les tours de phrase trop anciens, et de substituer les mots en usage aux mots vieillis depuis Amyot. Le roi consentit à cette lecture; et celui qui eut l'honneur de la faire devant lui sut si bien changer, en lisaut, tout ce quipouvoit, à cause du vieux langage, choquer l'oreille de son auditeur, que le roi écouta avec plaisir, et parut goiiter toutes les beautés de Plutarque ; mais l'honneur que recevoit ce lecteur sans titre Qt murmurer contre lui les lecteurs en charge.

Quelque agrément qu'il put trouver à la cour, il y mena toujours une vie retirée, partageant son temps entre peu d'amis et ses livres. Sa plus grande satisfaction étoit de revenir passer quelques jours dans sa famille ; et lorsqu'il se retrouvoit à sa table avec sa femme et ses enfants, il disoit qu'il faisoit meilleure chère qu'aux tables des grands.

Il revenoit un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, lorsqu'un écuyer de M. le Duc' vint lui dire qu'on l'attendoit à dîner à l'hôtel de Condé. « Je n'aurai point l'honneur d'y aller, lui répondit-il; il y a plus de huit jours que je n'ai vu ma femme et mes enfants, qui se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très-belle carpe; je ne puis me dispenser de diner avec eux. t, L'écuyer lui représenta qu'une compagnie nombreuse, invitée au repas de M. le Duc, se faisoit aussi une fête de l'avoir,

1. Louis, duc (le Bourboii-CoQdi', petit-fils du grand Condé.

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et que le prince seroit mortifié s'il ne venoit pas. Une personne de la cour qui m'a raconté la chose, m'a assuré que mon père fit apporter la carpe, qui étoit d'environ un écu, et que, la montrant à l'écuyer, il lui dit : « Jugez vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants, qui ont voulu me régaler aujourd'hui, et n'auroient plus de plaisir s'ils mangeoient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette raison à Son Altesse Sérénissime. » L'écuyer la rapporta fidèlement, et l'éloge qu'il fit de la carpe devint l'éloge de la bonté du père, qui se croyoit obligé de la manger en famille. Quand un homme a mérité qu'on admire son caractère dans ces petites choses, il est permis de les rapporter, en disant de lui ce que dit Tarite de son l)eau-père : boniim virum facile crederes, magnum libenler.

Ce caractère n'est pas celui d'un homme ardent à saisir toutes les occasions de faire sa cour. Il ne les cherclioit jamais, et souvent sa piété l'empèchoit de profiter de celles qui se présentoient. On lui dit qu'il feroit plaisir au roi d'aller donner quelques leçons de déclamation à une princesse qui est aujourd'hui dans un rang très-élevé.' 11 y alla; et quand il vit qu'il s'agissoitde faire répéter quelques endroits A'Andromaque, qu'on avoit fait apprendre par cœur à la jeune princesse, il se retira, et demanda en grâce qu'on n'exigeât point de lui de pareilles leçons.

M. de Fonten(!llo nous apprend que Corneille, agité de quelques inquiétudes au sujet de ses pièces dramatiques, eut besoin d'être rassuré par des casuistes, qui lui firent toujours grâce en faveur de la pureté qu'il avoit établie sur le théâtre. Mon père, qui fut son casuiste à lui-même, ne se fit aucune grâce; et comme il ne rougissoit point d'avouer ses remords, il ne laissa ignorer à personne qu'il eiU voulu pouvoir anéantir ses tragédies profanes, dont on ne lui parloit point à la cour parce qu'on savoit qu'il n'aimoit point à en entendre parler.

On peut reprocher au.\ éditeurs la négligence des dernières éditions de ses Œuvres.- Il n'est point étonnant néanmoins qu'elles n'aient point été exactes depuis sa mort, puisqu'elles ne l'étoient pas de son vivant. Il ne présida qu'aux premières; et

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