‹ Œuvres complètes de RacineChapitre 203 sur 249 · Lettre du 15 janvier 1600. ^L. R · texte numérisé non relu

Lettre du 15 janvier 1600. ^L. R

autre dispute ; le père s'échauffe de son côté ; et , après quelques discours fort vifs de part et d'autre, Despréaux prend Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre ; puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapf rocher du père, et alla rejoindre la compagnie. Ici finit riiistoire, le rideau tombe. » J'ignore si M"" de Sévigné n'a point orné son récit; mais je sais que le P. Bouhours, s'entretenant avec Boileau sur la difficulté de bien écrire en francois, lui nouimoit ceux de nos écrivains qu'il regardoit comme ses modèles, pour la pureté de la langue. Boileau rejetoit tous ceux qu'il nommoit, comme mauvais modèles. « Quel est donc, selon vous, lui dit le P. Bouhours, l'écrivain parfait? Que lirons-nous? — Mon père, reprit Boileau, lisons les Lellres provinciales, et, croyez-moi, ne lisons pas d'autre livre. » Le même père, en se plaignant à lui de quelques critiques imprimées contre sa traduction du h'ouveuti Teslamenl, lui disoit : « Je sais d'où elles partent; je connois mes ennemis, je saurai me venger d'eux. — Gardez- vous-en bien, reprit Boileau ; ce seroit alors qu'ils auroient raison de dire que vous n'avez pas entendu votre original, qui ne prêche que le pardon des ennemis. »

Mon père avoit plus d'attention que Boileau à ne rien dire aux personnes à qui il parloit, qui fût contraire à leur manière de penser. D'ailleurs il étoit moins souvent que lui dans.le monde. Lorsqu'il pouvoit s'échapper de Versailles, il venoit s'enfermer dans son cabinet, où il employoit son temps à travailler à l'histoire du roi, qu'il ne perdoit jamais de vue, ou à lire l'Écriture sainte, qui lui inspiroit des réflexions pieuses, qu'il mettoit quelquefois par écrit. 11 lisoitavec admiration les ouvrages de M. Bossuet, et n'avoit pas, à beaucoup près, le même respect pour ceux de M. Huet. Il n'approuvoit pas l'usage que ce savant écrivain vouloit faire, en faveur de la religion, de son érudition profane. Il appliquoit au livre de la Démonslralion évangélique ce vers de Térence :

Te cum tua

Moastratione magnus pcrdat Jupiter. '

i. 0 Quo le graud Jupiter te confonde, toi et ta démonstration! u Adelphes, vers 718.

Dii JEAN RACINE. 391

Il désapprouvoit surtout le livre du même auteur intituK^ Qiicestioiies Alnelanw, dont il a fait un extrait.

Quoiqu'il se fiU fait depuis plusieurs années un devoir de religion de ne plus penser ;\ la poésie, il s'j- vit cependant rappelé par un devoir de religion auquel il ne s'attendoit pas. M™' de Maintenon, attentive ii tout ce qui pouvoit procurer aux jeunes demoiselles de Saint-Cyr une éducation convenable à leur naissance, se plaignit du danger qu'on trouvoit i\ leur apprendre à chanter et à réciter des ver-s à cause de la nature de nos meilleurs vers et de nos plus beaux airs. Elle communiqua sa peine à mon père, et lui demanda s'il ne seroit pas possible de réconcilier la poésie et la musique avec la piété. Le projet l'édifia et l'alarma. Il souhaita que tout autre que lui fût chargé de l'exécution. Ce n'étoit point le reproche de sa conscience qu'il craignoit dans ce travail ; il craignoit pour sa gloire. 11 avoit une réputation acquise, et il pouvoit la perdre, puisqu'il avoit perdu l'habitude de faire des vers, et qu'il n'étoit plus dans la vigueur de i'àge. Que diroient ses ennemis, et que se diroit-il à lui-même, si, après avoir brillé sur le théâtre profane, il alloit échouer sur un théâtre consacré à la piété ? Je vais rapporter ce qu'une plume meilleure que la mienne a écrit sur ses craintes, sur l'origine de la tragédie d'Eslker, et sur celle d'Alhalie.

L'oe aimable élève de Saint-Cyr, quoique sortie depuis peu de cette maison, et mariée à M, le comte de Caylus, exécuta le prologue de la Piété, fait pour elle, et plusieurs fois lerôle d'Esther. Par les charmes de sa personne et de sa déclamation, elle contribua au succès de cette pièce, dont elle a parlé dans le recueil qu'elle fit un an avant sa mort, et qu'elle intitula Mes Souvenirs, parce qu'elle y rassembla ce que lui rappela sa mémoire de plusieurs événements arrivés de son temps à la cour. C'est de ces Souvenirs, recueil si estimé des personnes qui en ont connoissance, qu'est tiré le morceau suivant, et un autre que je donnerai encore : '

<i M"" de Brinon, première supérieure de Saint-Cyr, aimoit

1. Le style de M"" la comtesse de Caylus rend ces deux morceaux précieux : je les dois i M. le comte de Caylus, son fils, dont le zèle officieux est connu de tout Is monde. (L. R.)

392 iMÉMOIRES SUR LA VIE

les vers et la comédie ; et au défaut des pièces de Corneille et de Racine, qu'elle n'osoit faire jouer, elle en composoit de détestables, à la vérité; mais c'est cependant à elle et à son goût pour le théâtre que l'on doit les deux belles pièces que Racine a faites pour Saint-Cyr. M"" de Brinon avoit de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire et de parler; car elle faisoit aussi des espèces de sermons fort éloquents; et tous les dimanches, après la messe, elle expliquoit l'Évangile comme auroit pu faire M. Le Tourneux. « Mais je reviens à l'origiue de la tragédie de Saint-Cyr. M"" de Maintenon voulut voir une des pièces de M"" de Brinon. Elle la trouva telle qu'elle étoit, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la pria de n'en plus faire faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle pièce de Cornpille ou de Racine, choisissant seulement celles où il y auroit le moins d"amour. Ces petites filles représentèrent Cinna assez passablement pour des enfants qui n'avoient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent aussi Andromaque: et, soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour, dont elles ne laissoient pas de voir de temps en temps ce qu'il y avoit de meilleur, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de M"" de Maintenon, et elle lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments opposés à ceux qu'elle vouloit leur inspirer. Cependant, comme elle étoit persuadée que ces sortes d'amusements sont bons à la jeunesse ; qu'ils donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer, et cultivent la mémoire (car elle n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit contribuer à l'éducation de ces demoiselles, dont elle se croyoit avec raison particulièrement chargée), elle écrivit à M. Racine, après la représentation d'.^Mrfrowaiyîte.- « Nos petites « filles viennent de jouer votre Andromaque, et l'ont si bien « jouée, qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de « vos pièces. »Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème, moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resteroit ensevelie à .Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importoit peu que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avoit de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les

instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. Il voulolt plaire à M'"' de Maintenon ; le refus étoit impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui comme lui avoit une grande ivputation à soutenir, et qui, s'il avoit renoncé à travailler pour les comédiens, ne vouloit pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avoient donnée do lui. Despréaux, qu'il alla consulter, décida brusquement pour la négative. Ce n'étoit pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexions, il trouva dans le sujet d'Estlier tout ce qu'il falloit pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en futenchanté, et l'exhorta à travailler avec autant de zèle qu'il en avoit eu pour l'en détourner.

« Racine ne fut pas longtemps sans porter à .M"" de Maintenon, non-seulinnent le plan de sa pièce (car il avoit accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait, U"" de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Fsther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avoit ses applications, .\man des traits de ressemljlance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenoit parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avoit toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvoient placés naturellement dans F.Ulier; et il étoit ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connoitre et d'en donner le goût. Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

« Esther fut représentée un an après la résolution que M""' de Maintenon avoit prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore ctTacé.

» Jusque-là il n'avoit point été question de moi, et on n'imaginoit pas que je dusse y représenter un rûle : mais, me trouvant présente aux récits (|ue M. Racine venoit faire à M"'"^ de .Maintenon de chaque scène, à mesure qu'il les composoit, j'en retenois des vers; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content, qu'il demanda en grâce à M"" de Maintenon de m'ordon-

ner de faire un personnage : ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés : ce qui l'obligea de faire pour moi le prologue de sa pièce. Cependant ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une des actrices se trouvoit incommodée : car on représenta Esther tout l'iiiver; et cette pièce, qui devoit être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement. ' »

Esther fut représentée en 1689. Les demoiselles avoient été formées à la déclamation par fauteur même, qui en fit d'excellentes actrices. Pour cette raison, il étoit tous les jours, par ordre de M""= de Maintenon, dans la maison de Saint-Cyr; et la mémoire qu'il y a laissée lui fait tant d'honneur, qu'il m'est permis d'en parler. J'ose dire qu'elle y est chérie et respectée, à cause de l'admiration qu'eurent toutes ces dames pour la douceur et la simplicité de ses mœurs. J'eus l'honneur d'entretenir, il y a deux mois, quelques-unes de celles qui l'y virent alors: elles m'en parlèrent avec une espèce d'enthousiasme, et toutes me dirent d'une commune voix : « Vous êtes fils d'un homme qui avoit un grand génie et une grande simplicité. » Elles ont eu la bonté de chercher parmi les lettres de M"'« de Maintenon celles où il étoit fait mention de lui, et m'en ont communiqué quatre, que je joins au recueil des lettres.

Des applications particulières contribuèrent encore au succès de la tragédie d'Eslher: Ces jeunes et tendres fleurs, iransplantées , étoient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr. La Vastlii, comme dit M"" de Caylus, avoit quelque ressemblance. Cette Esther, qui a puisé ses jours dans la race proscrite par Aman, avoit aussi sa ressemblance; quelques paroles échappées à un ministre avoient, dit-on, donné lieu à ces vers :

Il siiit qu'il me doit tout, etc.

On prétendoit aussi expliquer ces ténèbres jetées sur les yeux les plus saints, dont il est parlé dans le prologue; en sorte que

i. Voilà parler en per.sonno éclairée. Les ennemis de l'auteur ne parlèrent pas de même, ils disaient qu'il s'entendait mieux à parler d'amour que de Dieu. Ainsi .ses premières craintes avaient été bien fondées, puisque Esther. malgré son succès, fut très-critiquée. (L. R.)

ni' JEAN RACINE. 39o

l'auteur avoit suivi l'exemple des anciens, dont les tragédies ont souvent rapport aux événements de leur temps.

M"" de Sévigné parle dans ses lettres des applaudissements que rerut cette tragédie : « Le roi et toute la cour sont, dit-elle,' cliarniés d'ICsther. M. le Prince y a pleuré; M™' de Maintenou et huit jésuites, dont étoit le P. Gaillard, ont honoré de leur présence la dernière représentation. Enfin c'est un chefd'œuvre de Racine. » Elle dit encore dans un autre endroit: - « Racine s'est surpassé ; il aime Dieu comme il airaoit ses maitresses ; ' il est pour les choses saintes comme il étoit pour les profanes. La sainle Écriture est suivie exactement. Tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec dignité. »

Les grandes leçons que contient cette tragédie pour les rois que leurs ministres trompent souvent, pour les ministres qu'aveugle la fortune, et poui- les innocents qui, prêts à périr, voient le ciel prendre leur défense; les applaudissements réitérés de la cour, et surtout ceux du roi, qui honora plusieurs fois cette pièce de sa présence, dévoient fermer la bouche aux critiques. Cependant elle fut vivement attaquée. Plusieurs môme de ceux qui avoient répété si souvent dans leurs épîtres dédicatoires, ou dans leurs discours académiques, que le roi étoit au-dessus des autres hommes autant par la justesse de son esprit que par la grandeur de son rang, ne regardèrent pas, dans cette occasion, sa décision comme une loi pour eux. Je juge de la manière dont cette tragédie fut critiquée par une apologie qui en fut faite dans ce temps, et que j'ai trouvée par hasard.

L'auteur de cette apologie manuscrite, après avoir avoué que le jugement du public n'est pas favorable à la pièce, et qu'il est même déjà un peu tard pour en appeler, entreprend de montrer qu'elle a été jugée sans examen, et que tout son mérite n'est pas connu. Après l'avoir relevée par la grandeur du sujet, par les caractères, et la régularité de la conduite, il s'arrête à faire ob-

1. Lettre 512. (L. R.) Édition de 173". Voy. les Ipttres du 2H et du 31 janvier 16S9.

2. Lettre 516. (L. R.) Ibid. Voy. la lettre du 7 février 1089.

3. Lorsque Si" de Sévigné parle de maîtresses, elle n'eût pu en nommer une autre que la Cliampmeslé, et elle parle suivau le préjugi; dont j'ai fait voir plus haut la cause et la fausseté. (L. R.)

server, ce que les connoisseurs y remarquèrent d'abord , cette manière admirable et nouvelle de faire parler d'amour, en conservant à un sujet saint toute sa sainteté, et en conservant à Assuérus toute la majesté d'un roi de Perse. L'amour s'accorde difficilement avec la fierté, encore plus difficilement avec la sagesse ; cependant ce roi idolâtre parle d'amour de manière que rien n'est si pur ni si chaste, parce que devant Esther il est comme amoureux de la vertu même.

L'auteur de cette pièce fit, cette même année,' pour la maison de Saint-C3T, quatre cantiques tirés de l'Écriture sainte, qui auroient été plus utiles aux demoiselles de cette maison, si la musique avoit répondu aux paroles ; mais le musicien à qui ils furent donnés, et qui avoit déjà mis en chant les chœurs (ÏEsther, u'avoit pas le talent de Lulli. *

Le roi fit exécuter plusieurs fois ces cantiques devant lui; et la première fois qu'il entendit chanter ces paroles :

MoQ Dieu, quelle guerre cruelle!

Je trouve deux hommes en moi :

L'un veut que, plein d'amour pour toi.

Mon cœur te soit toujours fidèle; L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi,

il se tourna vers M"" do Maintenon, en lui disant ; « Madame, voilà deux hommes que je connois bien. >;

La lettre suivante fut écrite, au sujet de ces cantiques, par un homme très-connu alors par son esprit et sa piété : '

« Que ces cantiques sont beaux! qu'ils sont admirables, tendres, naturels, pleins d'onction! Ils élèvent l'unie, et la portent où l'auteur l'a voulu porter, jusqu'au ciel, jusqu'à Dieu. J'augure un grand bien de ces cantiques autorisés par l'approbation du monarque, et de son goût, qui sera le goilt de tout le monde. Je

1. I ouis Racine se trompe : Esther fut représentée à Saint-Cyr en 1689, et ces quatre cantiques ne furent composés qu'en 169i.

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