VIII
RACINE A BOILEAU
A Paris, ce 8 août [1087].
M'" Manchon vint avant-hier me chercher, fort alarmée d'une lettre que vous lui avez écrite; et qui est en effet bien différente de celle que j'ai reçue de vous. J'aurois déjà été à Versailles pour entretenir M. Fagon; mais le roi est à Marly depuis quatre jours, et n'en reviendra
1. Louis Raciue, suivi par G. Garnier, a réduit les sept phrases précédentes à celle-ci : o Mon mal de gorge n'est pas encore fini, mais je n'y fais plus rien. » (B.-S.-P.)
•1. L'autographe existe à la Bibliothèque nationale.
que demain au soir : ainsi je n'irai qu'après-demain matin, et je vous manderai exactement tout ce ({u'il m'aura dit. Cependant je me flatte que ce dégoût et cette lassitude dont vous vous plaignez n'auront point de suite, et que c'est seulement un elïet que les eaux doivent produire quand l'estomac n'y est pas encore accoutumé ; que si elles continuent à vous faire mal, vous savez ce que tout le monde vous dit en partant, qu'il falloit les quitter en ce cas, ou tout du moins les interrompre. Si par malheur elles ne vous guérissent pas, il n'y a point lieu encore de vous décourager, et vous ne seriez pas le premier qui, n'ayani pas été guéri sur les lieux, s'est trouvé guéri étant de retour chez lui. En tout cas, le sirop û'ery.^imiim n'est point assurément une vision. iM. Dodart, à qui j'en parlai il y a trois jours, me dit et m'assura en conscience que ce M. Morin, qui m'a parlé de ce remède, est sans doute le plus habile médecin qui soit dans Paris, et le moins charlatan. 11 est constant que, pour moi. je me trouve infiniment mieux depuis que, par son conseil, j'ai renoncé à tout ce lavage d'eaux fju'on m'avoit ordonnées, et qui ni'avoient presque gâté entièrement l'estomac, sans me guérir mon mal de gorge. Je prierai aussi M. de Jussac d'écrire à madame sa femme, à Fontevrault, et de lui mander l'embarras de ce pauvre paralytique, qui étoit, sans vous, sur le pavé.'
M. de Saint-Laurent est mort d'une colique de miserere, et non point d'un accès de néphrétique, comme je vous avois mandé. Sa mort a été fort chrétienne, et même aussi singulière que le reste de sa vie. Il ne confia qu'à
I. On a l'explication de ces lignes dans la lettre à M"" Manchon. Voyez OEuvrescle Boileau, dans cette collection, t. IV, p. 147.
M. de ChariiTs (lu'il .se irouvoit mal cl qu'il alloit s'enfermer dans une rhanibre pour se reposer, coiijuranl inslaniiiieut ce jeune prince de ne point dire où il étoit, parce qu'il ne vouloit voir personne. En le quittant il alla faire ses dévotions : c'rtoit un dimanche, et on dit ([u'il les faisoit lous les dimanches; puis il s'enferma dans une chambre jusqu'à trois heures après midi, que M. de Chartres, étant en inquiétude de sa santé, déclara où il étoit. Tancret y fut, qui le trouva tout habillé sur un lil, soull'rant apparemment beaucoup, et néanmoins fort tranquille. Tancret ne lui trou\a point de pouls; mais M. de Saint-Laurent lui dit que cela ne l'étonnàt point, qu'il étoit vieux, et qu'il n'avoit pas naturellement le pouls fort élevé. Il voulut être saigné, et il ne vint point de sang. Peu de temps après il se mit sur son séant, puis dit à son valet de le pencher un peu sur son chevet; et aussitôt ses pieds se mirent à trépigner contre le plancher, et il expira dans le moment même. On trouva dans sa bourse un billet par lequel il déclaroit où l'on trouveroit son testament. Je crois qu'il donne tout son bien au\ pauvres. Voilà comme il est mort, et voici ce qui fait, ce me semble, assez bien son éloge : vous savez qu'il n'avoit presque d'autre soin, auprès de M. de Chartres, que de l'empêcher de manger des friandises; qu'il l'empèchoit le plus qu'il pouvoit d'aller aux comédies et aux opéras ; et il vous a conté lui-même toutes les rebuffades f[u'il lui a fallu essuyer pour cela, et comme toute la maison de Monsieur étoit déchaînée contre lui, gouverneur, sousprécepteur,' valets de chambre. Cependant on a été plus
1. Le sous-précepteur était alors l'abbé Dubois, depuis cardinal et premier ministre. (Louis Racine.) Le gouverneur étnit le duc Ue La Vieuville.
de deux jours sans oser apprendre sa mort à ce même M. de Chartres; et quand Moxsiecb enfin la lui a annoncée, il a jeté des cris effroyables, se jetant, non point sur son lit, mais sur le lit de M. de Saint-Laurent, qui étoit encore dans sa chambre, et l'appelant à haute voix comme s'il eût encore été en vie : tant la vertu, quand elle est vraie, a de force pour se faire aimer I Je suis assuré que cela vous fera plaisir, non-seulement pour la mémoire de 11. de Saint-Laurent, mais même pour M. de Chartres. Dieu veuille qu'il persiste longtemps dans de pareils sentiments !
Il me semble que je n'ai point d'autres nouvelles à vous mander. M. le duc de Roannès' est venu ce matin pour me parler de sa rivière, et pour me prier d'en parler. Je lui ai demandé s'il ne savoit rien de nouveau, il m'a dit que non ; et il faut bien, puisqu'il ne sait point de nouvelles, qu'il n'y en ait point, car il en sait toujours plus qu'il n'y en a. On dit seulement que M. de Lorraine a passé la Drave, et les Turcs la Save : ainsi il n'y a point de rivière qui les sépare; tant pis apparemment pour les Turcs ; je les trouve merveilleusement accoutumés à être battus. -
La nouvelle qui fait ici le plus de bruit, c'est l'embarras des comédiens, qui sont obligés de déloger de la rue de Guénégaud,' à cause que Messieurs de Sorbonne, en acceptant le collège des Quatre-Nations, ont demandé,
1. François d'Aubiisson-Lafeuillade. La rivière dont il voulait parler est sans doute le Raab, où il précipita les Turcs au combat de Saint-Gotliard.
2. Ils le furent en effet à Mohatz, en Hongrie, le 12 août 1087.
3. Le 20 juin IC87, les comédiens français reçurent ordre de fermer, dans un délai de trois mois, leur théâtre de la rue Guénégaud. Après plusieurs contrats qui furent cassés, ils obtinrent, en 1088, la permission d'acquérir le jeu de paume de la rue desFosscs-Saint-Germain, et ils firent
pour preniicrc comlitioii , ([u'on les éloignât de ce collège.
Ils ont déjà niarclunulé des places dans cin(i ou six endroits; mais partout où ils vont, c'est merveille d'entendre comme les curés crient. Le cm-é de Saint-Germain de rVnxerrois a déjà obtenu qu'ils ne seroient point à l'hôtel (le Sourdis, parce que de leur théâtre on auroit entendu tout à plein les orgues, et de l'église on auroit entendu parfaitement bien les violons; enfin ils en sont à la rue de Savoie, dans la paroisse Saint-André. Le curé a été aussi au roi lui représenter qu'il n'y a tantôt plus dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les comédiens y viennent, que son église sera déserte. Les grands Augustins ont aussi été au roi, et le père Lembrochons, provincial, a porté la parole; mais on dit que les comédiens ont dit à Sa Majesté que ces mêmes Augustins, qui ne veulent point les avoir pour voisins, sont fort assidus spectateurs de la comédie, et qu'ils ont même voulu vendre à la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la rue d'Anjou pour y liâtir un théâtre, et que le marché seroit déjà conclu si le lieu eût été plus commode. AI. de Louvois a ordonné à M. de La Chapelle de lui envoyer le plan du lieu où ils veulent bâtir dans la rue de Savoie. Ainsi on attend ce que M. de Louvois décidera. Cependant l'alarme est grande dans le quartier, tous les bourgeois, qui sont gens de palais, trouvant fort étrange qu'on vienne leur embarrasser leurs rues. ALliillard' surtout, qui se trouvera vis-à-vis de la porte du
construire le théàtrequi a étépentiaat près de cent ans celui do la Comédie- Française. (Dalmoi.)
1. Avocat dont les deux tilles épousèrent, l'une, Jérôme Bignon, prévôt des marcUands en 1708; l'autre, Louis Cliauvelin, père du garde des sceaux.
28 CORRESPOXDANCE.
parterre, crie fort haut; et quand ou lui a voulu dire qu'il en auroit plus de commodité pour s'aller divertir quelquefois, il a répondu fort tragiquement : ./c ne rcu.v point me divertir. Adieu, monsieur; je fais moi-même ce que je puis pour vous divertir, quoique j'aie le cœur fort triste depuis la lettre que vous avez écrite à madame votre sœur. Si vous croyez que je puisse vous être bon à quelque chose à Bourbon, n'en faites point de façon, mandez-le-moi ; je volerai pour vous aller voir.