Racine n'avait donc pas encore reçu la lettre du 9 août
vin.
ces propres mots : « Il fera mieux de se remettre à son train de vie ordinaire: la voix lui reviendra lorsr|u'il y pensera le moins. » Tout le monde a été charmé de la bonté que Sa Majesté a témoignée pour vous en parlant ainsi, et tout le monde est d'avis que pour votre santé vous ferez bien de revenir. M. Félix est de cet avis ; le premier médecin et M.Moreau en sont entièrement. M. du Tartre' croit qu'absolument les eaux de Bourbon ne sont point bonnes pour votre poitrine, et que vos lassitudes en sont une marque. Tout cela, mon cher monsieur, m'a donné une furieuse envie de vous voir de retour. On dit que vous trouverez de petits remèdes innocents <[u\ vous rendront infailliblement la voix, et qu'elle reviendra d'elle-même quand vous ne ferez rien. M. le maréchal de Bellefonds- m'enseigna hier un remède dont il dit qu'il a vu plusieurs gens guéris d'une extinction de voix: c'est de laisser fondre dans sa bouche un peu de myrrhe, la plus transparente qu'on puisse trouver; d'autres se sont guéris avec de la simple eau de poulet, sans compter A'erysimum; enfin, tout d'une voix, tout le monde vous conseille de revenir. Je n'ai jamais vu une santé plus généralement souhaitée que la vôtre. Venez donc, je vous en conjure ; et, à moins que vous n'ayez déjà un commencement de voix qui vous donne des assurances que vous achèverez de guérira Bourbon, ne perdez pas un moment de temps pour vous redonner à vos amis, et à moi sur-
1. Cliii'uigieii jui-ù du Parlement de Paris, et depuis chirurgien ordiiiaiie du roi. Voyez tome VII, page 4jD.
2. Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, marcclial de France, né en 1G30, mort le 4 décembre 1C91. Il s'est distingué en Catalogne, en Flandre, en Italie et en Hollande. Il était écuyer de madame la Dauphine, et avait été envoyé en Angleterre en 1672 et 1073 comme ambassadeur extraordinaire.
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tout, qui suis in(:onsolal)lt! de vous voir si loin de moi, et d'être des senmiues entières sans savoir si vous êtes en santé ou non. Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu ([ui m'en reste; et il me semble, à vous parler fianchement, qu'il ne me reste presque plus que vous. Adieu : je crains de m'attendrir follement, en m'arrètant trop sur cette réflexion. M""^ Manchon pense toutes les mêmes choses qne moi, et est \éritablemenl inquiète sur voire santé.
Suscription : Moulins. A Monsieur Monsieur Despréaux, chez M. Prévost, maître-chirurgien, à Bourbon,
RACINE A ]i O 1 L E A U.
A Paris, ce 17 août (li;87J.
J'allai hier au soir à Versailles, et j'y allai tout exprès pour voir M. Fagon et lui donner la consultation de M. Bourdier. Je la lus auparavant avec M. Félix, et je la trouvai très-savante, dépeignant votre tempérament et votre mal en termes très-énergiques; j'y croyois trouver en quelque page : numéro deiis impari gmidet-. M. Fagon m'a dit que du moment ({u'il s'agissoit de la vie, et qu'elle pouvoit être en compromis, il s'étonnoit qu'on mît en question si vous prendriez le demi-bain. 11 en écrira
1. Réponse à la lettre du 9 août 1087. L'autographe existe à la Bibliothèque nationale.
2. Virgile, Eglog. VllI, v. 75, Racine a bien écrit imjiari au lii?u i'nn- ■pare.
à M. Bourdier, et cependant il m'a chargé de vous écrire au plus vite de ne point vous baigner, et même, si les eaux vous ont incommodé, de les quitter entièrement, et de vous en revenir.
Je vous avois déjà mandé son avis là-dessus, et il y persiste toujours. Tout le monde crie que vous devriez revenir, médecins, chirurgiens, hommes, femmes.
Je vous avois mandé qu'il falloit un miracle pour sauver M. Hessein : il est sauvé, et c'est votre bon ami le quinquina qui a fait ce miracle. L'émétique l'avoit mis à la mort : JI. Fagon arriva fort à propos, qui, le croyant à demi mort, ordonna au plus vite le quinquina. 11 est présentement sans fièvre ; je l'ai même tantôt fait rire jusqu'à la convulsion, en lui montrant l'endroit de votre lettre où vous parlez du bachelier, du curé et du barbier. Vous dites qu'il vous manque une nièce : voudriez-vous qu'on vous envoyât M"* Despréaux?' Je m'en vais ce soir à Marly. M. Félix a demandé permission au roi pour moi, et j'y demeurerai jusqu'à mercredi prochain.
M. le duc de Gharost- m'a tantôt demandé de vos nouvelles d'un ton de voix que je vous souhaiterois de tout mon cœur. Quantité de gens de nos amis sont malades,
1. Petit trait de raillerie. Boileau n'aimait pas beaucoup cette nièce. (Louis Racine.) Il y a apparence que l'oncle changea ensuite de sentiments, puisqu'il fit un legs considérable à cette même nièce. Toutefois, Germain Garnier, Aniar, de Saint-Surin, disent (sans citer d'autorités) que la nièce avait l'humeur bizarre et acariâtre de sa mère, et le premier ajoute que la nièce et la mère tourmentèrent beaucoup Boileau lorsqu'il demeurait chez son frère Jérôme. Il est difficile de concilier ces assertions avec une libéralité plus considérable que Puymorin, lié d'une étroite amitié avec Despréaux, fit, en IU8J, à la même nièce, par son testament; et en cela il n'agissait pas par pure déférence pour les liens du sang, puisqu'il ne nomme pas même son autre nièce, Louise-Geneviève, morte seulement en 1701. (B.-S.-P.)
2. Armand de Béthuue, duc de Charost, gendre du surintendant Fouquet.
entre autres M. le duc de Chevreuse et M. de Chanilay :' tous deux ont la fièvre double-tierce. M. de Chanilay a déjà pris le quinquina; M. de Chevreuse le prendra au premier jour. On ne voit à la cour que des gens qui ont le ventre plein de quinquina. Si cela ne vous excite pas à y revenir, je ne sais plus ce qui vous peut en donner envie. M. Hessein ne l'a point voulu prendre des apothicaires, mais de la propre main de Chniith.'' J'ai vu ce Ghmith chez lui; il a le visage vermeil et boutonné, et a bien plus l'air d'un maître cabaretier que d'un médecin, M. Hessein dit (ju'il n'a jamais rien bu de plus agréable, et qu'à chaque fois qu'il en prend il sent la vie descendre dans son estomac. Adieu, mon cher monsieur, je commencerai et finirai toutes mes lettres en vous disant de vous hâter de revenir.
Suscription : A Monsieur Monsieur Despréaux, chez M. Prévost, maître-chirurgien, à Bourbon.