Les Ennemis de Racine, par Fr. Dcltour, p
VI I.NTRODUCTION.
les soins dont je suis capable. Si l'héritier du nom et des talents du grand Racine avoit voulu consentir à l'impression, je l'aurois prié de remplir quelques lacunes qui se sont trouvées dans le manuscrit. Mais son refus obstiné de donner lui-même son ouvrage, sous prétexte qu'il ne le trouvoit pas assez limé, m"a déterminé au parti que je viens de prendre dans un temps de loisir, que me laissent les affaires qui m'ont éloigné de Paris pour quelque temps. »
Ce curieux Avis nous semble bien mériter d'être reproduit.
Il parait que l'impression des Mémoires aurait souffert quelques difficultés en France. C'est du moins ce qu'on peut conclure d'une lettre de l'auteur à Chevayc de Nantes à la date du 26 février 17/|8 : « Ce n'est point un censeur, dit-il, qui retarde l'impression de la 17e de mon père: j'ai une approbation depuis cinq mois-, et je suis très en règle pour avoir un privilège; mais j'ai lu l'ouvrage au maître des privilèges (au chancelier d'Aguesseau), et voilà la cause de ce long retardement. Je le vois enfin prêt à consentir à laisser imprimer avec une permission tacite. Je ne vois rien en cet ouvrage que de très-innocent; mais les hommes dans les grandes places ont des lumières plus étendues que nous autres. »
A l'époque où Louis Racine traçait ces lignes, les deux volumes [Mémoires et Lettres) avaient déjà paru, si l'on en croit la date qu'ils portent.
M. \'illemain a parlé très-favorablement de ces Mémoires, qui ont, en effet, un charme particulier : « Quoique Louis Racine fût encore dans l'enfance quand il perdit son excellent père, un souvenir plein d'attendrissement anime cette biographie... De tels Mémoires sont purs et sévères comme le cœur qui les dictait : et le respect filial n'y pouvait rappeler aucune anecdote sur la jeunesse passionnée de Racine... On peut sourire des pieux efforts de Louis Racine pour faire croire et se persuader à lui-même que son père [n'a jamais cédé à la passion de l'amour et que la vive sensibilité qui anime ses ouNTagcs n'était qu'un prodigieux talent d'imitation. Il faut
INTRODUCTION. vu
Pcntendrc nous prt'munir sur ce point contre le témoignage imprudent de M'"" de Sévigné. Combien cette discrète pudeur est préférable au minutieux étalage des confessions modernes et à cet enregistrement historique des moindres faiblesses d'un homme illustre! Combien même n'a-t-clle pas plus de vérité! car c'est la puissance d'une âme passionnée, et non le facile cmpn^ssemcnt à céder au\ passions, qui sert bien le génie... Les détails de cette vie de Racine si simple et, comme nous dirions, si prosaïque, reçoivent un nouvel intérêt de quelques peintures de cour qui s'y trouvent mêlées... Un personnage qui anime la scène de ces Mémoires, c'est Boilean avec son inflexible probité d'homme et de critique, sa franchise sans gène, sa droiture étourdie, même à Versailles. 11 fait d'autant mieux ressortir l'exquise élégance, le charme d'imagination et de douceur qui brillait dans chaque parole de Racine et en faisait, hors des lettres mêmes, un autre Fénelon, non moins délicat, non moins fier, également touché des malheurs du peuple, également disgracié pour cet amour du bien qu'on appelle chimère... Les derniers moments de Racine, son testament, sa sépulture à Port-Royal, l'effroi conservé dans sa famille pour la gloire des lettres, la comparution de Louis Racine devant Boileau, quand le jeune homme est soupçonné de se déranger jusqu'à faire des vers, tout cela fait des Mémoires sur Racine un tableau de mœurs inimitable. C'est un filon de l'or pur du xvh= siècle, qui se prolonge dans l'âge suivant. »
Nous avons profité des corrections faites à la main par Louis Racine sur un exemplaire de l'édition de M kl qui est à la Bibliothèque nationale, corrections assez importantes, et que M. P. Mesnard a relevées avant nous.