XVII
ROILEAU A RACINE.
A Bourbon, 2 septembre (1687).
Ne VOUS étonnez pas, monsieur, si vous ne recevez pas les réponses à vos lettres, aussi promptes que peut-être vous souhaitez, parce que la poste est fort irrégulière à Bourbon, et qu'on ne sait pas trop bien quand il faut écrire. Je commence à songer à ma retraite. Voilà tantôt la dixième fois que je nie baigne; et, à ne vous rien celer, ma voix est tout au même état que quand je suis arrivé. Le monosyllabe que j'ai prononcé n'a été qu'un effet de ces petits tons que vous savez qui m'échappent quelquefois quand j'ai beaucoup parlé, et mes valets ont été un peu trop prompts à crier miracle. La vérité est pourtant que le bain m'a renforcé les jambes et fortifié la poitrine; mais pour ma voix, ni le bain, ni la boisson des eaux, ne m'j- ont de rien servi. Il faut donc s'en aller de Bourbon aussi muet que j'y suis arrivé, .le ne saurois vous dire quand je partirai ; je prendrai brusquement mon parti, et Dieu veuille que le déplaisir ne me tue pas en chemin! Tout ce que je puis vous dire, c'est que jamais exilé n'a quitté son pays avec tant d'affliction que je retournerai au mien. Je vous dirai encore plus, c'est que, sans votre considération, je ne crois pas que j'eusse jamais revu Paris, où je ne conçois aucun autre plaisir que celui de vous revoir. Je suis bien fâché de la juste inquiétude que vous donne la fièvre de monsieur votre jeune fil.-;. ' J'espère que cela ne sera rien; mais si quelque chose me fait craindre pour lui, c'est le nombre de bonnes qualités qu'il a, puisque je n'ai jamais
1. L'autographe, que la Bibliothèque nationale a possédé, ne s'y trouve plus. M. Beniat-Saint-Prix en a donné le texte d'après le manuscrit qu'li a pu voir encore.
•2. 11 parle de mon frère aine. (Louis R.\ci\e.) Ce fils s'appelait Joan- Baptiste, il avait alors neuf ans.
COKRESPONDANCE. 51
vu d'onfant de son ùge si accompli en toutes clioses. M. Marchand ' est arrivé ici samedi. J'ai été fort aise de le voir: mais je ne tarderai guère à le (|uitter. Nous faisons notre ménage ensemljle. 11 est toujours aussi bon et aussi méchant homme que jamais. J'ai su par lui tout ce (|u'il y a de mal à Bourbon, dont je ne savois pas un mot à son arrivée. Votre relation de l'aflaire de Hongrie m'a fait un très-grand plaisir, et m'a fait comprendre en très-peu de mots ce que les plus longues relations ne ni'auroient peut-être pas appris. Je l'ai débitée à tout Bourbon, où il n'y avoit qu'une relation d'un commis de iM. Jacques,où, après avoir parlé du grand vizir, on ajoutoit, entre autres choses, que ledit vizir voulant réparer le grief qui lui uvoit été fait, etc. Tout le reste étoit de ce style. Adieu, mon cher monsieur, aimez-moi toujours, et croyez que vous êtes ma seule consolation.
Je vous écrirai en partant de Bourbon, et vous aurez de mes nouvelles en chemin. Je ne sais pas trop le parti que je prendrai à Paris. Tous mes livres sont à Auteuil, où je ne puis plus désormais aller les hivers. J'ai résolu de prendre un logement pour moi seul. Je suis las franchement d'entendre le tintamarre des
1. Nous avons fait un très-grand nombre de recherches pour connaître cet intime ami de nos deux grands poijtes, cet homme qui exerçuit une espèce d'autorité sur Boileau, avec qui celui-ci faisait ménage, et auquel, surmontant sa paresse ordinaire, il s'empressait d'écrire (voyez lettres VI, VII, W, XVI et -Wll). — Voici tout ce que nous avons pu découvrir. Il se nommait Antoine Petit -Jean-Marchand, mais dans l'usage on l'appelait de ce dernier nom seulement, comme on le voit, soit par les lettres citées, soit par son acte de décès, soit par la signature d'une de ses filles qui supprime le nom de Petit-Jean dans un acte où elle n'était pas au nombre des témoins essentiels. Son père avait été poî/noyeur, c'est-à-dire intendant ou maître d'hôtel du duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV; et lui-même, au temps de ces lettres, l'était de Monsieur, frère de Louis XIV. Il mourut en 1689. Nous avions d'abord cru qu'il était parent de Boileau, mais il parait qu'il était seulement son voisin à Auteuil, et que là il s'était lié avec lui et avec les Manchon, ses parents. Peut-être avait-il rendu quelque service à la famille du poète, comme par exemple de contribuer à faire obtenir une place de chambellan de Monsieur à son cousin germain, Nicolas- Charles de Nyélé. (B.-S.-P.)
2. CeJacques était entrepreneur de la fourniture des vivres dans l'armée du duc de Lorraine.
nourrices et des servantes. ' Je n'ai qu'une chambre et point de meubles au cloître - où je suis. Tout ceci soit dit entre nous ; mais cependant je vous prie de me mander votre avis. N'ayant point de voix, il me faut du moins de la tranquillité. Je suis las de me sacrifier au plaisir et à la commodité d'autrui. 11 n'est pas vrai que je ne puisse bien vivre et tenir seul mon ménage : ceux qui le croient se trompent grossièrement. D'ailleurs je prétends désormais mener un genre de vie dont tout le monde ne s'accommodera pas. J'avois pris des mesures que j'aurois exécutées, si ma voix ne s'étoit point éteinte. Dieu ne l'a pas voulu. J'ai honte de moi-même, et je rougis des larmes que je répands eu vous écrivant ces derniers mots.
.WIII.'
U.\CIXE A L01LE.\U.
A Paris, ce 5 septembre [1087].
J'avois destiné cette après-dînée à \ous écrire fort au long ; mais un cousin, abusant d'un fâcheux parentage *,
1. Ceci annonce qu'il demeurait, au moins pendant le jour, dans la maison de son neveu Dongois, cour du Palais. M""" Gilbert de Voisins, fille de celui-ci et habitant avec lui, avait alors deux fils âgés seulement, l'un de de deux et l'autre de trois ans. (lî.-S.-P.)
2. Il s'agit du cloître Notre-Dame. Voj-ez la suscription de la lettre .\X. Il était chez l'abbé de Dreux, conseiller au Parlement, chanoine de l'église de Paris. (S.-S.)
Boileau avait pris cette chambre au mois d'octobre 1683, comme nous l'apprenons par une lettre que lui écrivit Maucroix, le 2 novembre suivant, et qui est dans les manuscrits de Brossettc. Dongois l'engagea sans doute à conserver en même temps un appartement chez lui, et ;\ y vivre, de sorte que, selon toute apparence, la chambre du cloître ne lui servait que pour la nuit. (B.-S.-P.)