J.-B. Racine
3. On n'a ni cette lettre ni aucune de celles que Boileau dut écrire à Racine pendant la mime campagne. (B.-S.-P.)
a comblé un fossé large de dix toises et profond de huit pieds, et s'est logé dans une demi-lune qui étoit au-devant de la courtine, entre un demi-bastion qui est sur le bord de la Meuse à la gauche des assiégeants, et un bastion qui est à leur droite : en telle sorte que cette place si terrible, en un mot Namur, a vu tous ses dehors emportés dans le peu de temps que je vous ai dit, sans qu'il en ait coûté an roi plus de trente hommes. Ne croyez pas pour cela qu'on ait eu affaire à des poltrons; tous ceux de nos gens qui ont été à ces attaques sont étonnés du courage des assiégés. Mais vous jugerez de l'effet terrible du canon et des bombes quand je vous dirai, sur le rapport d'un officier espagnol qui fut pris hier dans les dehors, que notre artillerie leur a tué eu deux jours douze cents hommes. Imaginez-vous trois batteries qui se croisent et qui tirent continuellement sur de pauvres gens qui sont vus d'en haut et de revers, et qui ne peuvent pas trouver un seul coin où ils soient en siireté. On dit qu'on a trouvé les dehors tous pleins de corps dont le canon a emporté les têtes, comme si on les avoit coupées avec des sabres. Cela n'empêche pas que plusieurs de nos gens n'aient fait des actions de grande valeur. Les grenadiers du régiment des gardes françoises et ceux des gardes suisses se sont entre autres extrêmement distingués. On raconte plusieurs actions particulières, que je vous redirai quelque jour, et que vous entendrez avec plaisir; mais en voici une que je ne puis différer de vous dire et que j'ai ouï conter au roi même. Un soldat du régiment des fuseliers, qui travailloit à la tranchée , y avoit posé un gabion; un coup de canon vint qui emporta son gabion; aussitôt il en alla poser ;ï la même place un autre qui fut sur-le-champ emporté par un autre coup de canon.
CORRESPONDANCK. 73
Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième, et l'all;i poser; un troisième coup de canon emporta ce troisième gabion. Alors le soldat rebuté se tint en repos; mais son ollicier lui connnantia de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le soldat dit : « J'irai, mais j'y serai tué. » 11 y alla, et, en posant son quatrième gabion, eut le bras fracassé d'un coup de canon. Il revint soutenant son bras pendant avec l'autre bras, et se contenta de dire à son oiïicier : « Je l'avois bien dit. » Il lallul lui couper le i)ras, qui ne tenoit presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents, et, après l'opération, dit froidement : « Je suis donc hors d'état de travailler ; c'est maintenant au roi à me nourrir. » Je crois que vous me pardonnerez le peu d'ordre de cette narration, mais assurez-vous qu'elle est fort vraie. M. de Cavoie me presse d'achever ma lettre. Je vous dirai donc en deux mots, pour l'achever, qu'apparemment la ville sera prise en deux jours. Il y a déjà une grande brèche au bastion, et même un officier vient, dit-on, d'y monter avec deux ou trois soldats, et s'en est revenu parce qu'il n'étoit point suivi, et qu'il n'y avoit encore aucun ordre pour cela. Vous jugez bien que ce bastion ne tiendra guère: après quoi il n'y a plus que la \ ieille enceinte de la \ille, où les assiégés ne nous attendront pas; mais vraisemblablement la garnison laissera faire la capitulation aux bourgeois, et se retirera dans le château, qui ne fait pas plus de peur à M. de Vauban que la ville. M. le prince d'Orange n'a point encore marché, et pourra bien marcher trop tard. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la mer'. Je
t. Cela se conçoit. Cinq jours luiparavant ('20 mai) Tourvillc, d'après des ordres impi-udents ou plutôt absurdes du roi, ordres donnés malgré Tourville (Saint-Simon, I, 15), et révotiués trop tard, avait attaqué la flotte
ue suis point surpris de tout ce que vous me mandez du gouverneur , qui a fait déserter votre assemblée à son pupille. • J'ai ri de bon cœur de l'embarras où vous êtes sur le rang où vous devez placer M. de Richesource. - Ce que vous dites des esprits médiocres est fort wsl\, et m'a frappé, il y a longtemps, dans votre Poétique.' M. de Cavoie vous fait mille baise-mains, et M. Roze aussi, qui m'a confié les grands dégoûts qu'il avoit de l'Académie, jusqu'à méditer même d'y faire retrancher les jetons, s'il n'étoit, dit-il, retenu par la charité. Croyez-vous que les jetons durent beaucoup, s'il ne tient qu'à la charité de M. Roze qu'ils ne soient retranchés?* Adieu, monsieur. Je \ous conseille d'écrire un mot à monsieur le contrôleur général lui-même, ^ pour le prier de vous faire mettre sur l'état de distribution ; et cela sera fait aussitôt. Vous
ennemie avec une flotte de nioitii; moindre. Battue et dispersée, une partie de la flotte française (quinze vaisseaux) se réfugia à la Hogue et à Cherbourg, où elle fut brûlée au moment à peu près (1 2 et 3 juin) où Racine écrivait. [Mémoires de Tourville, 1758, III, 1C4 et suiv.)
1. Le marquis d'Arcj-, gouverneur du duc de Chartres, lui défendit d'assister aux assemblées de la petite Académie.
2. Il est question de Richesource dans la huitième liefl.'xion critique de Boileau. (V. dans cette collection, Cffiuvres complètes de Boileau, tome III, p. 368.)