DIT RAPHAEL D’URBIN
Des ses plus jeunes années, Raphaël avait fait paraître un penchant irrésistible pour ce sexe séduisant dont il a si heureusement exprimé les grâces. Sa jeunesse, les agréments de sa figure, l’amabilité de son esprit, prévenaient tellement en sa faveur, qu'il trouvait peu d'obstacles pour satisfaire cette passion impérieuse. Ses amis se prétaient à la servir, dans l'espoir d'obtenir quelques-uns de ses ouvrages; et l’on sait que lorsqu'il peignit l’histoire de Psyche dans le palais d’Augustin Ghisi, celui-ci, pour l’engager à ne pas quitter ce travail, lui permit de faire venir près de lui une femme qu’il aimait éperdument. ,
La considération dont Raphaël jouissait alors à la cour de Léon X porta le cardinal Bibiena, son ami, à lui offrir sa nièce en mariage. Raphaël, n’osant rejeter cette faveur, demandait souvent des délais; mais le cardinal lui ayant plusieurs fois rappelé sa promesse, il consentit enfin à la tenir. Ce n’était qu'avec une extrême répugnance qu'il s'y déterminait; d’un côté, il avait presque l'assurance d’être compris dans une prochaine promotion de cardinaux par le pape Léon X; de l’autre, il avait beaucoup de peine à renoncer à une vie voluptueuse et à sa liberté. Plus le moment approchait , plus il se livrait à des plaisirs qu'il fallait bientôt quitter. Un jour, après des excès qui avaient presque anéanti ses forces, il rentra chez lui avec une fièvre violente. Honteux de la cause de son mal, il n’osa le confier à ses médecins, et ceux-ci, par une ignorance déplorable, ordonnerent de fréquentes saignées, qui l’épuisèrent, et rendirent sa maladie mortelle.
Raphael sentant sa fin approcher, fit son testament, renvoya de chez lui, avec une pension, la femme avec laquelle il vivait, et se prépara à mourir dans des sentiments religieux. A l'exception de quelques legs pieux, il partagea son bien entre Jules Romain, celui de ses disciples qu'il avait le plus chéri, Francois Penni, dit #7 Fattore, aussi son élève , et un prêtre d’Urbin, son parent. Enfin, en 1520, le vendredi saint, jour correspondant à celui de sa naissance , il mourut à l’âge de trente-sept ans, et emporta les regrets de tous ceux à qui sa personne et ses ouvrages étaient connus.
Sa mort causa dans Rome un deuil général, mais du moins, par une sorte de bonheur dont peu d’hommes illustres ont joui, celui-ci fut enlevé au milieu de ses trophées. Son dernier ouvrage fut son chef-d'œuvre; on pourrait ajouter, le chef-d'œuvre de la
peinture. C’est le fameux tableau de la Transfiguration, où le peintre a su réunir la no-
blesse et la correction du dessin, la vigueur du coloris, cette force et cette vérité d’expression que lui seul a possédées à un si haut degré, enfin la beauté des draperies, et la franchise du pinceau. Il est vrai que Raphaël avaii eu un motif particulier pour déployer dans cette composition toutes les ressources de son génie. Depuis quelque temps, Michel-Ange, jaloux des succès d’un émule beaucoup plus jeune que lui, cherchait à lui opposer un antagoniste. Il choisit pour exécuter son dessein Sebastien del Piombo, qui jouissait alors d’une grande réputation, et Ini donna le trait d’un tableau pour le peindre en concurrence avec Raphaël : il représentait la Résurrection de Lazare ; mais quel que füt le mérite de cet ouvrage, il fut trouvé fort inférieur à la Transfiguration.
Par une idée aussi simple que touchante, on plaça près du corps de Raphaël le tableau qu'il venait de terminer; éloge sublime, qui disait mieux que tous les panégyriques la perte irréparable que les Arts venaient de faire.
Ce tableau avait été fait pour être envoyé en France; mais Rome, qui venait de perdre l'artiste, ne voulut point être privée de son ouvrage. Il fut placé au maitre-autel de Saint- Pierre in Montorio (1
Heureux dans toutes les circonstances, Raphaël eut encore le bonheur d'être secondé dans ses immenses travaux par des élèves qui, sous sa direction, devinrent bientôt des maîtres habiles. Jules Romain, François Penni, Perrin del Vaga, Polydore de Caravage , Jean da Udine, Pellegrin de Modene, Timothée d’Urbin, Bartholomeo de Bagnacavallo,
Vincent de San Geminiano, et quelques autres, que lon place à la tele de lécole ro-
( maine, se montrerent dignes d’exécuter les ouvrages conçus par leur maitre, et d’unir leurs noms à son nom immortel.
Bienveillant envers tous ses disciples , Raphaël ne leur refusait jamais ses conseils, et il quittait volontiers son travail pour retoucher leurs ouvrages ; il leur donnait libéralement les dessins de sa composition, et c’est pour cette raison qu'ils se sont répandus dans les principaux cabinets de l'Europe.
Chéri non-seulement de ses élèves, mais encore d’un grand nombre d'étudiants ou d'amateurs qui fréquentaient sa maison, il sortait rarement sans étre accompagné de plusieurs d’entre eux : bien différent en cela de Michel-Ange, dont l'humeur sauvage et solitaire semblait ne pouvoir pardonner à Raphaël les douces qualités qui le faisaient rechercher.
Quoique lou décerne justement à Raphaël le premier rang parmi les peintres, il y en a cependant quelques-uns auxquels il est inférieur pour certaines parties de l’art. Le pinceau du Corrége est plus coulant et plus harmonieux que le sien. Le Titien l’a surpassé dans la fraicheur et la vivacité des teintes; Rubens par cette fougue d'imagination qui se
fait sentir dans tous ses ouvrage
: et si le dessin de Michel-Ange, d’un style plus élevé que celui de Raphaël, ne mérite pas la préférence, du moins l’opinion des connaisseurs est tellement partagée, que la question est encore indécise. Quelque avantage que semblent
avoir sous ces divers rapports les rivaux de Raphaël, on peut dire néanmoins qu'il a
possédé à un certain degré les parties où ils excellent chacun en particulier, et qu’il les surpassa tous par la justesse ou la finesse de la pensée , par l'élégance et la noblesse des formes, la dignité et la vérité des expressions, et surtout par celle grace enchanteresse qu'on ne trouve que dans ses ouvrages.
L'ensemble de ses tableaux est si bien concu, ses groupes sont si heureusement disposés , qu'on s'aperçoit à peine qu'il ne fit pas une étude particulière du clair-obseur.
Peut-être même pensa-t-il qu'il fallait craindre de donner trop d'importance à ce moyen
(1) A l'un des autels de la basilique de Saint-Pierre, on en voit une copie en mosaique de la grandeur de
l'original.
DIT RAPHAEL D’URBIN. 13 secondaire, et qu’il valait mieux se contenter des simples effets que présente la nature; effets dont le charme est toujours assez puissant lorsqu'ils sont bien saisis.
La crainte d’alterer ses contours avait fait tomber Raphaël dans une sorte de sécheresse; mais elle est moins sensible dans ses derniers tableaux, et l’on peut juger par celui de la Transfiguration que sa manière de peindre se rapprochait déja des meilleurs coloristes.
Si quelquefois ses carnations manquent de fraicheur, on remarque assez souvent une cerlaine finesse et une grande simplicité de ton dans les ouvrages qui sont entièrement de sa main. On peut citer entre autres le tableau connu sous le titre de /a Jardinière, celui de la Vierge près l'Enfant Jésus endormi, la Vierge de Foligno, la Madone della Seggiola, et plusieurs portraits. Quant aux ombres trop noires que l’on remarque dans la plupart de ses autres tableaux à l'huile, on pourrait en attribuer la cause à la mauvaise préparation des fonds.
Raphaël n’a point excellé dans le paysage. Celui des tableaux qu'il peignit dans la force de son talent se ressent encore de l’école du Pérugin.
Le dessin de Raphaël n’est pas aussi grand que celui de Michel-Ange; il est peut-être d’un meilleur gout, et plus convenable a la peinture. Les contours austères et ressentis de ce dernier ont l'avantage dans les fresques d’une grande étendue, et semblent encore plus
propres aux morceaux de sculpture dont le caractère principal serait la force ou la fierté.
Mais Raphaël fit preuve de jugement en se gardant d’abuser non-seulement de la science de l’anatomie, qui lui était familière, mais encore des formes antiques, dont il avait fait une étude approfondie. Convaincu que la grace naît de la variété, il s’attacha surtout a l'étude de la nature; mais il sut l’enneblir, ou plutôt un sentiment exquis lui faisait découvrir dans ses modèles des beautés réelles dont la nuance délicate échappe aux yeux vulgaires. Un choix heureux d’attitudes, le jet naturel des draperies, des expressions naïves, ou fortes sans exagération, donnent un charme unique à ses tableaux; et la disposition en est d'autant plus merveilleuse, que l'art ne s’y laisse point apercevoir. Osons dire que si la méthode de ce grand maitre était plus généralement suivie, on ne verrait plus de ces compositions désavouées par le goût, que de jeunes artistes offrent avec assurance au public; froides compilations des chefs-d’ceuvre de l'antiquité et des restes gothiques, où l’on substitue aveuglément l’immobilité et la roideur à la grace et à la dignité, l'insipide monotomie à la sage unité de style, enfin un coloris factice et discordant aux teintes suayes et animées de la nature.