‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 15 sur 134 · Le poète, oncle de Regnier · texte numérisé non relu

Le poète, oncle de Regnier

SATYRE III

Puis, ^ans avoir du bien, troublé de resverie,

Mourir dessus un coffre en une hostellerie,

En Thoscane, en Savoye, ou dans quelque autre lieu^ Sans pouvoir faire paix ou trefve avecques Dieu?

Sans parler je t’entends : il faut suivre l’orage ;

Aussi bien on ne peut où choisir avantage.

Nous vivons à tastons, et dans ce monde icy Souvent avecq’ travail on poursuit du soucy :

Car les dieux, courroussez contre la race humaine.

Ont mis avec les biens la sueur et la peine.

Le monde est un berlan où tout est confondu :

Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu,

Ainsi qu’en une blanque où par hazard on tire,

Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire.

Tout despend du destin, qui, sans avoir esgard,

Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais puis qu’il est ainsi que le sort nous emporte.

Qui voudroit se bander contre une loy si forte?

Suivons donq’ sa conduite en cet aveuglement.

Qui peche avecq’ le Ciel peche honorablement.

Car penser s’affranchir, c’est une resverie ;

La liberté par songe en la terre est cherie.

Rien n’est libre en ce monde, et chaque homme dépend. Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont icy has esclaves ;

Mais suivant ce qu’ils sont ils different d’entraves ;

Les uns les portent d’or et les autres de fer;

Mais, n’en desplaise aux vieux, ny leur philosopher.

Ni tant de beaux escrits qu’ont lit en leurs escoles.

Pour s’affranchir l’esprit ne sont que des paroles.

Au joug nous sommes nez, et n’a jamais esté Homme qu’on ait veu vivre en plaine liberté.

SATYRE III

En vain, me retirant enclos en une estude,

Penseroy-je laisser le joug de servitude ;

Estant serf du désir d^apprendre et de sçavoir,

Je ne ferois sinon que changer de devoir.

C’est Tarrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit controller sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il servir aux mortels icy bas.

Marquis, d’estre sçavant ou de ne Testre pas,

Si la science, pauvre, affreuse et mesprisée.

Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée ;

Si les gens de latin des sots sont dénigrez.

Et si Ton est docteur sans prendre ses degrez ^ ?

Pourveu qu’on soit morgant, qu’on bride sa moustache. Qu’on frise ses cheveux, qu’on porte un grand pannache. Qu’on parle barragouyn et qu’on suive le vent,

En ce temps du jourd’buy l’on n’est que trop sçavant.

Du siècle les mignons, fils de la poulie blanche 2,

Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche ;

En crédit eslevez, ils disposent de tout.

Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.

Mais quoy ! me diras-tu, il t’en faut autant faire ;

Qui ose a peu souvent la fortune contraire.

Importune le Louvre et de jour et de nuict.

Perds pour t’assujettir et la table et le lict;

Sois entrant, effronté, et sans cesse importune :

En ce temps l’impudence eslève la fortune ».

Il est vray ; mais pourtant je ne suis point d’avis De desgager mes jours pour les rendre asservis,

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