‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 19 sur 134 · A MONSIEUR MOTIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MOTIN

SATYRE IV

Motin, la Muse est morte, ou la faveur pour elle En vain dessus Parnasse Apollon on appelle,

En vain par le veiller on acquiert du sçavoir.

Si fortune s’en mocque, et s’on ne peut avoir Ny honneur ny crédit, non plus que si nos peines Estoient fables du peuple inutiles et vaines.

Or va, romps-toi la teste, et de jour et de nuict Pallis dessus un livre à Tappetit d’un bruict Qui nous honore apres que nous sommes souz terre.

Et de te voir paré de trois brins de lierre.

Gomme s’il importoit, estans ombres là bas,

Que nostre nom vescust ou qu’il ne vescust pas.

Honneur hors de saison, inutile mérité.

Qui, vivants, nous trahit, et qui, morts, ne profite.

Sans soin de l’avenir, je te laisse le bien Qui vient à contre-poil alors qu’on ne sent rien,

i. Motin (Pierre), né à Bourges vers le milieu du xviie siècle, et mort dans le même temps que Regnier, dont il fut l’ami. Les compilateurs du xvii® siècle ont souvent accolé leurs noms comme poètes libertins ; ni l’un ni l’autre ne méritaient la réputation qui leur a été faite.

SATYRE IV

Puis que vivant icy de nous on ne fait conte,

Et que nostre vertu engendre nostre honte.

Doncq’ par d^autres moyens à la court familiers,

Par vice ou par vertu, acquérons des lauriers,

Puis qu’en ce monde icy on n’en fait différence ^

Et que souvent par l’un l’autre a sa recompense. Aprenons à mentir, mais d’une autre façon Que ne fait Calliope ombrageant sa chanson Du voile d’une fable, afin que son mystère Ne soit ouvert à tous ny cogneu du vulgaire.

Apprenons à mentir, nos propos desguiser,

A trahir nos amis, nos ennemys baiser.

Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres. Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres. Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s’asseoir.

Et, nous couchant au jour, leur donner le bon-soir.

Car puis que la fortune aveuglément dispose De tout^, peut estre en fin aurons nous quelque chose Qui pourra destourner l’ingratte adversité Par un bien incertain à tastons débité :

Comme ces courtisants qui, s’en faisant accroire.

N’ont point d’autre vertu sinon de dire voire.

Or laissons doncq’ la Muse, Apollon et ses vers. Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers.

Dont Apollon nous flatte : ingrate frenesie!

Puis que pauvre et quaymande on voit la poésie.

Où j’ai par tant de nuicts mon travail occupé.

Mais quoy ! je te pardonne, et si tu m’as trompé,

La honte en soit au siècle, où, vivant d’âge en âge.

Mon exemple rendra quel qu’autre esprit plus sage.

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