La guerre civile encore menaçante
SATYRE IV
Concert extravaguant des musiques d^enfer?
Toute chose a son régné, et dans quelques années D^un autre œil nous verrons les fières destinées.
Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris, Comme en Trace seront brutalement nourris.
Qui, rudes, n’aymeront la lyre de la Muse Non plus qu'une viéle ou qu’une cornemuse.
Laisse donc ce mestier, et, sage, prens le soin De t’acquérir un art qui te serve au besoin ».
Je ne sçay, mon amy, par quelle prescience.
Il eut de nos destins si claire connoissance ;
Mais, pour moy, je sçay bien que, sans en faire cas.
Je mesprisois son dire et ne le croyois pas.
Bien que mon bon démon souvent me dist le mesme. Mais quand la passion en nous est si extreme.
Les advertissemens n’ont ny force ny lieu.
Et l’homme croit à peine aux parolles d’un Dieu.
Ainsi me tançoit-il d’une parolle esmeue.
Mais comme en se tournant je le perdoy de veue.
Je perdy la mémoire avecques ses discours,
Et resveur m’esgaray tout seul par les destours Des antres et des bois affreux et solitaires.
Où la Muse, en dormant, m’enseignoit ses mistères, M’apprenoit des secrets, et, m’eschauffant le sein.
De gloire et de renom relevoit mon dessein.
Inutile science, ingrate et mesprisée.
Qui sert de fable au peuple et aux grands de risée 1
Encor’ seroit-ce peu si sans estre avancé L’on avoit en cet art son âge despensé Après un vain honneur que le temps nous refuse.
Si moins qu’une putain l’on estimoit la Muse.
Eusse-tu plus de feu, plus de soin et plus d’art
SATYRE IV
Que Jodelle ^ n’eut oncq’, Desportes ny Ronsard,
L’on te fera la moue, et, pour fruict de ta peine,
« Ce n’est, ce dira-t’on, qu’un poète à la douzaine ».
Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois : Apollon est gesné par de sauvages loix^
Qui retiennent souz l’art sa nature offusquée,
Et de mainte figure est sa beauté masquée.
Si pour sçavoir former quatre vers empoullez,
Faire tonner des mots mal joincts et mal collez,
Amy, l’on estoit poète, on verroit (cas estrangesi)
Les poètes plus espais^ que mouches en vendanges.
Or que dès ta jeunesse Apollon t’ait appris,
Que Galliope mesme ait tracé tes escris;
Que le neveu d’Atlas ^ les ait mis sur la lyre ;
Qu’en l’antre Thespéan^ on ait daigné les lire;
Qu’ils tiennent du sçavoir de l’antique leçon.
Et qu’ils soient imprimez des mains de Pâtisson 6,
Si quelqu’un les regarde et ne leur sert d’obstacle. Estime, mon amy, que c’est un grand miracle.
L’on a beau faire bien, et semer ses escrits De civette, bainjoin, de musc et d’ambre gris :
Qu’ils soyent pleins, relevez et graves à l’oreille.
Qu’ils fassent sourciller les doctes de merveille;
Ne pense pour cela estre estimé moins fol.
Et, sans argent contant, qu’on te preste un licol,
Ny qu’on n’estime plus (humeur extravagante !)