‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 27 sur 134 · Vare : Vame · texte numérisé non relu

Vare : Vame

SATYRE V

L’age au soin se tournant, homme fait, il acquiert Des biens et des amis, si le temps le requiert ;

Il masque ses discours comme sur un theatre ;

Subtil, ambitieux, Thonneur il idolâtre :

Son esprit avisé prévient le repentir.

Et se garde d’un lieu difficile à sortir.

Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse : Soit qu’avecq’ du soucy gaignant de la richesse.

Il s’en deffend l’usage et craint de s’en servir.

Que tant plus il en a, moins s’en peut assouvir;

Ou soit qu’avecq’ froideur il face toute chose. Imbécile, douteux, qui voudroit et qui n’ose,

Dilayant, qui tousjours a l’œil sur l’avenir;

De leger il n’espere, et croit au souvenir;

Il parle de son temps difficile et severe;

Censurant la jeunesse, use des droicts de pere;

Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons.

Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

Voyla doncq’, de par Dieu, comme tourne la vie, Ainsi diversement aux humeurs asservie.

Que chasque âge départ à chaque homme en vivant. De son tempérament la qualité suivant.

Et moy qui, jeune encor, en mes plaisirs m’esgaye.

Il faudra que je change, et malgré que j’en aye.

Plus soigneux devenu, plus froid et plus rassis.

Que mes jeunes pensers cedent aux vieux soucis;

Que j’en paye l’escot, remply jusqu’à la gorge.

Et que j’en rende un jour les armes à sainct George.

Mais de ces discoureurs il ne s’en trouve point.

Ou pour le moins bien peu, qui connoissent ce point. Effrontez, ignorans, n’ayans rien de solide.

Leur esprit prend l’essor où leur langue le guide ;

SATYRE V

Sans voir le fond du sac ils prononcent Tarrest,

Et rangent leurs discours au point de Tinterest.

Pour exemple parfaite ils n’ont que l’apparence ;

Et c’est ce qui nous porte à ceste indifférence Qu’ensemble l’on confond le vice et la vertu,

Et qu’on l’estime moins qu’on n’estime un festu.

Aussi qu’importe-t-il de mal ou de bien faire,

Si de nos actions un juge volontaire Selon ses appétits les décidé, et les rend Dignes de recompense ou d’un supplice grand?

Si tousjours nos amis en bon sens les expliquent,

Et si, tout au rebours, nos haineux nous en piquent? Chacun selon son goust s’obstine en son party.

Qui fait qu’il n’est plus rien qui ne soit perverty.

La vertu n’est vertu, l’envie la desguise.

Et de bouche, sans plus, le vulgaire la prise.

Au lieu du jugement régnent les passions.

Et donne l’interest le prix aux actions.

Ainsi ce vieux resveur qui n’agueres à Rome Gouvernoit un enfant, et faisoit le preud’homme, Contre-carroit Caton, critique en ses discours.

Qui tousjours rechignoit et reprenoit toujours : Après que cet enfant s’est fait plus grand par l’âge. Revenant à la cour d’un si lointain voyage.

De critique, changeant d’humeurs et de cerveau.

De son pédant qu’il fut devient son maquereau.

O gentille vertu, qu’aisément tu te changes !

Non, non, ces actions méritent des louanges ,

Car, le voyant tout seul, qu’on le prenne à serment.

Il dira qu’icy bas l’homme de jugement

Se doit accommoder au temps qui luy commande.

Et que c’est à la cour une vertu bien grande.

SATYRE V

Doncq’ la mesme vertu le dressant au poulet,

De vertueux quTl fut le rend Dariolet.

Doncq’ à si peu de frais la vertu se profane,

Se desguise, se masque, et devient courtisane.

Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché.

Et dispense les gens de blasme et de péché.

Peres des siècles vieux, exemples de la vie,

Dignes d’estre admirez d'une honorable envie,

(Si quelque beau désir vivoit encor en nous)

Nous voyant de là-haut, peres, qu'en dites vous ?

Jadis, de vostre temps, la vertu simple et pure.

Sans fard, sans fiction, imitoit sa nature,

Austere en ses façons, severe en ses propos.

Qui dans un labeur juste esgayoit son repos.

D'hommes vous faisans dieux, vous paissoit d'ambrosie. Et donnoit place au ciel à vostre fantasie.

La lampe de son front partout vous esclairoit.

Et de toutes frayeurs vos esprits asseuroit;

Et, sans penser aux biens où le vulgaire pense.

Elle estoit vostre prix et vostre recompense :

Où la nostre aujourd'huy, qu'on revere icy bas.

Va la nuict dans le bal et danse les cinq pas.

Se parfume, se frise, et des façons nouvelles Veut avoir par le fard du nom entre les belles ;

Fait crever les courtaux en chassant aux forests ;

Court le faquin, la bague L escrime des fleurets.

Monte un cheval de bois, fait dessus des pommades^,

1. Le faquin, la bague : exercices habituels dans les jeux et carrousels. Le faquin ôiait un homme de bois qu’il s’agissait d’atteindre à la course avec une lance. Celui qui ne le frappait pas d’aplomb recevait un coup par un revirement subit du mannequin.

2. Terme de manège qui désigne une voltige faite sur la paume de la main.

SATYRE V

Talonne le genêt et le dresse aux passades,

Chante des airs nouveaux, invente des balets,

Sçait escrire et porter les vers et les poulets;

A rœil toujours au guet pour des tours de souplesse. Glose sur les habits et sur la gentillesse.

Se plaist à Tentretien, commente les bons mots.

Et met à mesme prix les sages et les sots.

Et ce qui plus encor’ m’empoisonne de rage,

Est quand un charlatan releve son langage,

Et, de coquin, faisant le prince revestu,

Bastist un paranimphe à sa belle vertu,

Et qu’il n’est crocheteur ny courtaut de boutique Qui n’estimre à vertu l’art où sa main s’applique.

Et qui, paraphrasant sa gloire et son renom.

Entre les vertueux ne veuille avoir du nom.

Voilà comme à présent chacun l’adulterise.

Et forme une vertu comme il plaist à sa guise.

Elle est comme au marché dans les impressions.

Et s’adjugeant au taux de nos affections.

Fait que par le caprice, et non par le mérité.

Le blasme et la louange au hazard se débité ;

Et peut un jeune sot, suivant ce qu’il conçoit.

Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit,

Donner son jugement, en dire ce qu’il pense,

Et mettre sans respect nostre honneur en balance. Mais puis que c’est le temps, mesprisant les rumeurs Du peuple, laissons là' le monde en ces humeurs;

Et si selon son goust un chacun en peut dire,

Mon goust sera, Bertault, de n’en faire que rire.

FIN

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