LE MARQUIS DE GOEUVRES
SATYRE VII
Sotte et fascheuse humeur de la pluspart des hommes. Qui suivant ce qu’ils sont jugent ce que nous sommes, Et, succrant d’un souris un discours ruineux,
Accusent un chacun des maux qui sont en eux !
Nôstre mélancolique en sçavoit bien que dire.
Qui nous pique en riant et nous date sans rire.
Qui porte un cœur de sang dessous un front blesmy.
Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy.
Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage Les mesmes mouvements qu’on vous lit au visage,
Et qui, parfait amy, vos amis espargnez,
Et de mauvais discours leur vertu n’esborgnez;
Dont le cœur grand et ferme au changement ne ployé.
Et qui fort librement en l’orage s’employe,
Ainsi qu’un bon patron qui, soigneux, sage et fort. Sauve ses compagnons et les conduit à bord.
Gognoissant doncq’ en vous une vertu facile A porter les deffauts d’un esprit imbecille.
Qui dit sans aucun fard ce qu’il sent librement Et dont jamais le cœur la bouche ne desment,
Gomme à mon confesseur vous ouvrant ma pensée.
De jeunesse et d’amour follement insensée.
SATYRE VII
Je vous conte le mal où trop enclin je suis,
Et que, prest à laisser, je ne veux et ne puis,
Tant il est mal-aisé d’oster avecq' Testude Ce qu’on a de nature ou par longue habitude.
Puis la force me manque, et n’ay le jugement De conduire ma barque en ce ravissement.
Au goufPre du plaisir la courante m’emporte.
Tout ainsi qu’un cheval qui a la bouche forte,
J’obéis au caprice, et, sans discrétion,
La raison ne peut rien dessus ma passion.
Nulle loy ne retient mon âme abandonnée.
Ou soit par volonté, ou soit par destinée;
En un mal évident je clos l’œil à mon bien;
Ny conseil ny raison ne me servent de rien.
Je choppe par dessein, ma faute est volontaire.
Je me bande les yeux quand le soleil m’esclaire.
Et, content de mon mal, je me tiens trop heureux D’estre, comme je suis, en tous lieux amoureux.
Et comme à bien aymer mille causes m’invitent.
Aussi mille beautez mes amours ne ^ limitent ;
Et, courant ça et là, je trouve tous les jours En des sujects nouveaux de nouvelles amours.
Si de l’œil du désir une femme j’avise.
Ou soit belle ou soit laide, ou sage ou mal aprise.
Elle aura quelque trait qui, de mes sens vainqueur.
Me passant par les yeux, me blessera le cœur.
Et c’est comme un miracle, en ce monde où nous sommes, Tant l’aveugle appétit ensorcelle les hommes,
Qu’encore qu’une femme aux amours fasse peur,
' Que le ciel et Venus la voyent à contrecœur.