‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 43 sur 134 · A MONSIEUR RAPIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR RAPIN

SATYRE IX

Rapin, le favorit d’Apollon et des muses,

Pendant qu’en leur mestier jour et nuict tu t’amuses. Et que d’un vers nombreux 2 non encore chanté Tu te fais un chemin à l’immortalité,

Moy, qui n’ay ny l’esprit ny l’haleine assez forte Pour te suivre de prés et te servir d’escorte.

Je me contenteray, sans me précipiter.

D’admirer ton labeur, ne pouvant l’imiter.

Et pour me satisfaire au désir qui me reste.

De rendre cest hommage à chascun manifeste.

Par ces vers j’en prens acte, afin que l’advenir

1. Rapin (Nicolas), grand prévôt de la conétablie de France et poète à ses heures. On a publié après sa mort, arrivée le 15 février 1608 à Tours, un recueil d’œuvres latines et françaises qui forment un volume in-4®, intéressant surtout pour les renseignements qu’on y trouve sur les amitiés et les relations de Rapin. Rapin devra son immortalité à la part qu’il prit dans la Satire Ménippée.

2. Rapin a fait des vers mesurés et dépourvus de rime, à l’imitation des Grecs et des Latins. Baif l’avait tenté avant lui, et d’autres l’ont essayé depuis.

SATYRE IX

De moy par ta vertu se puisse souvenir,

Et que ceste mémoire à jamais s’entretienne,

Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne,

Et qui si j’eus l’esprit d’ignorance abbattu.

Je l’eus au moins si bon, que j’aymay ta vertu.

Contraire à ces resveurs^ dont la Muse insolente.

Censurant les plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers, non les tiens seulement.

Mais veulent deterrer les Grecs du monument.

Les Latins, les Hebreux et toute l’antiquaille.

Et leur dire en leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille. Ronsard en son mestier n’estoit qu’un apprentif ;

Il avoit le cerveau fantastique et rétif;

Des-Portes n’est pas net, du Bellay trop facile ;

Belleau ne parle pas comme on parle à la ville;

Il a des mots hargneux, bouffis et relevez.

Qui du peuple aujourd’huy ne sont pas approuvez.

Comment! il nous faut doncq’, pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se dèffende.

Qui trouve quelque place entre les bons autheurs.

Parler comme à Sainct-Jean parlent les crocheteurs ^ !

Encore je le veux, pourveu qu’ils puissent faire Que ce beau sçavoir entre en l’esprit du vulgaire :

Et quand les crocheteurs seront poètes fameux.

Alors sans me fascher je parleray comme eux..

Pensent-ils, des plus vieux offençant la mémoire.

Par le mespris d’autruy s’acquérir de la gloire.

Et pour quelque vieux mot estrange ou de travers

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