‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 63 sur 134 · Var. : qui ne ry · texte numérisé non relu

Var. : qui ne ry

SATYRE XII

Qui preferent, vilains, le profit à l’honneur ;

Qui par fraude ont ravy les terres d’un mineur.

Telles sortes de gens vont après les poètes Gomme apres les hiboux vont criant les chouettes. Leurs femmes vous diront : « Fuyez cè mesdisant : Fascheuse est son humeur, son parler est cuisant. Quoy, Monsieur, n’est-ce pas cest homme à la satyre. Qui perdroit son amy plustost qu’un mot pour rire? Il emporte la piece » ; et c’est là, de par-Dieu,

(Ayant peur que ce soit celle-là du milieu)

Où le soulier les blesse ; autrement je n’estime Qu’aucune eust volonté de m’accuser de crime.

Car pour elles, depuis qu’elles viennent au point. Elles ne voudroient pas que l’on ne le sceust point. Un grand contentement mal-aisément se celle.

Puis c’est des amoureux la réglé universelle.

De deferer si fort à leur affection.

Qu’ils estiment honneur leur folle passion.

Et quant est de l’honneur de leurs maris, je pense Qu’aucune à bon escient n’en prendroit la deffence, Sçachant bien qu’on n’est pas tenu, par charité.

De leur donner un bien qu’elles leur ont osté.

Voilà le grand mercy que j’auray de mes peines, C’est le cours du marché des affaires humaines, Qu’encores qu’un chacun vaille icy bas son pris.

Le plus cher toutesfois est souvent à mespris.

Or, amy, ce n’est point une humeur de medire Qui m’ait fait rechercher ceste façon d’escrire :

Mais mon pere m’apprit que des enseignemens Les humains aprentifs formoient leurs jugemens;

Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage ; Et, guettant à propos les fautes au passage.

SATYRE Xïî

Me disoit : « Cpnsidere où cest homme est reduict Par son ambition. Cest autre toute nuict Boit avec des putains^ engage son domaine.

L’autre sans travailler tout le jour se promeine.

Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu.

Ces jours le bien de Jean par decret fut vendu.

Claude ayme sa voisine, et tout son bien luy donne ». Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne Qui valloit quelque chose ou qui ne valloit rien, M’apprenoit doucement et le mal et le bien ;

Afin que, fuyant l’un, l’autre je recherchasse.

Et qu’aux despens d’autruy 'sage je m’enseignasse.

Sçais-tu si ces propos me sçeurent esmouvoir.

Et contenir mon ame en un juste devoir?

S’ils me firent penser à ce que l’on doit suivre Pour bien et justement en ce bas monde vivre?

Ainsi que d’un voisin le trespas survenu Fait résoudre un malade en son lict detenu A prendre malgré luy tout ce qu’on luy ordonne.

Qui, pour ne mourir point, de crainte se pardonne,

De mesme les esprits débonnaires et doux Se façonnent prudens par l’exemple des foux.

Et le blasme d’autruy leur fait ces bons offices.

Qu’il leur aprend que c’est de vertus et de vices.

Or, quoy que j’aye fait, si m’en sont-ils restez.

Qui me pourroient par l’âge à la fin estre ostez.

Ou bien de mes amis avec la remonstrance.

Ou de mon bon démon suivant l’intelligence.

Car, quoy qu’on puisse faire, estant homme, on ne peut Ny vivre comme on doit ny vivre comme on veut.

En la terre icy bas il n’habite point d’anges :

Or les moins vicieux méritent des louanges.

SATYRE XII

Qui, sans prendre Tautruy, vivent en bon chrestien,

Et sont ceux qu’on peut dire et saincts et gens de bien.

Quand je suis à par moy, souvent je m’estudie (Tant que faire se peut) après la maladie Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir, J’ouvre les yeux de l’âme, et m’efforce de voir Au travers d’un chacun; de l’esprit je m’escrime.

Puis dessus le papier mes caprices je rime Dedans une satyre, où, d’un œil doux-amer,

Tout le monde s’y voit et ne s’y sent nommer.

Voyla l’un des pechez où mon âme est encline.

On dit que pardonner est une œuvre divine.

Geluy^ m’obligera qui voudra m’excuser;

A son goust toutesfois chacun en peut user.

Quant à ceux du mestier, ils ont dequo’y s’ébatre Sans aller sur le pré nous nous pouvons combatre. Nous monstrant seulement de la plume ennemis.

En ce cas là, du Roy les duels sont permis;

Et faudra que bien forte ils facent la partie.

Si les plus fins d’entr’eux s’en vont sans repartie.

Mais c’est un satyrique, il le faut laisser là.

Pour moi j’en suis d’avis, et cognois à cela Qu’ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires.

L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

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