Ouvrage de Louis de Grenade
SATYRE XIII
Entra par reverence, et resserrant la bouche,
Timide en son respect, sembloit saincte Nitouche ;
D’un Ave Maria luy donnant le bon-jour.
Et de propos communs, bien esloignez d’arnour, Entretenoit la belle en qui j’ay la pensée D’un doux imaginer si doucement blessée,
Qu’aymans et bien aymez, en nos doux passe-temps Nous rendons en amour jaloux les plus contans.
Enfin, comme en caquet ce vieux sexe fourmille,
De propos en propos et de fil en esguille Se laissant emporter au flus de ses discours.
Je pensé ^ qu’il falloit que le mal eust son cours. Feignant de m’en aller, d’aguet je me recule Pour voir à quelle fin tendoit son préambule,
Moy qui, voyant son port si plein de saincteté.
Pour mourir d’aucun mal ne me feusse doubté.
Enfin, me tapissant au recoin d’une porte,
J’entendy son propos, qui fut de ceste sorte :
« Ma fille. Dieu vous garde" et vous vueille bénir;
Si je vous veux- du mal, qu’il me puisse advenir; Qu’eussiez vous tout le bien dont le ciel vous est chiche! L’ayant, je n’en seroy plus pauvre ny plus riche :
Car, n’estant plus du monde, au bien je ne pretens,
Ou bien, si j’en desire, en l’autre je l’attens;
D’autre chose icy bas le bon Dieu je ne prie.
A propos, sçavez vous? On dit qu’on vous marie.
Je sçay bien vostre cas : un homme grand, adroit,
Riche, et Dieu sçait s’il a tout ce qu’il vous faudroit.
Il vous ayme si fort ! aussi pourquoy, ma fille,
Ne vous aimeroit-il ? vous estes si gentille.