Var. : Je pense
SATYRE XIII
Si mignonne et si belle, et d’un regard si doux,
Que la beauté plus grande est laide auprès de vous.
Mais tout ne respond pas au traict de ce visage Plus vermeil qu’une rose et plus beau qu’un rivage.
Vous devriez, estant belle, avoir de beaux habits,
Esclater de satin, de perles, de rubis.
Le grand regret que j’ay! non pas, à Dieu ne plaise.
Que j’en ay’ de vous voir belle et bien à vostre aise : Mais, pour moy, je voudroy que vous eussiez au moins Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins ;
Que cecy fust de soye et non pas d’estamine.
Ma foy, les beaux habits servent bien à la mine.
On a beau s’ageancer et faire les doux yeux.
Quand on est bien paré on en est tousjours mieux :
Mais, sans avoir du bien, que sert la renommée?
C’est une vanité confusément semée
Dans l’esprit des humains, un mal d’opinion.
Un faux germe avorté dans nostre affection.
Ces vieux contes d’honneur dont on repaist les dames IVe sont que des appas pour les debiles am^.
Qui, sans choix de raison, ont le cerveau perclus. L’honneur est un vieux sainct que l’on ne chomme plus. Il ne sert plus de rien, sinon d’un peu^ d’excuse.
Et de sot entretien pour ceux là qu’on amuse.
Ou d’honneste refus quand on ne veut aymer.
Il est bon en discours pour se faire estimer :
Mais, au fonds, c’est abus, sans excepter personne.
La sage le sçait vendre où la sotte le donne.
« Ma fille, c’est par là qu’il vous en faut avoir.
Nos biens, comme nos maux, sont en nostre pouvoir.
i. Var. ; qu'un peu.
SATYRE XIII
Fille qui sçait son monde a saison oportune ^
Chacun est artisan de sa bonne fortune.
Le mal-heur, par conduite, au bon-heur cedera. Aydez-vous seulement et Dieu vous aydera.
Combien, pour avoir mis leur honneur en séquestre,
Ont elles en velours eschangé leur limestre,
Et dans les plus hauts rangs eslevé leurs maris?
Ma fille, c’est ainsi que Ton vit à Paris ;
Et, la vefve aussi bien comme la mariée.
Celle est chaste, sans plus, qui n’en est point priée.
Toutes au fait d’amour se chaussent en un poinct.
Et Jeanne, que tu vois, dont on ne parle point.
Qui fait si doucement la simple et la discrète.
Elle n’est pas plus sage, ains elle est plus secrete.
Elle a plus de respect, non moins de passion.
Et cache ses amours sous sa discrétion.
Moy mesme, croiriez-vous, pour estre plus âgée.
Que ma part, comme on dit, en fust desja mangée?
Non, ma foy : je me sents et dedans et dehors.
Et mon bas peut encor user deux ou trois corps.
Mais chasque âge a son temps. Selon le drap la robe.
Ce qu’un temps on a trop, en l’autre on le desrobe.
Estant jeune, j’ay sceu bien user des plaisirs :
Ores j’ay d’autres soins en semblables désirs.
Je veux passer mon temps et couvrir le mystère.
On trouve bien la cour dedans un monastère.
Et après maint essay en fin j’ay reconnu
Qu’un homme comme un autre est un moine tout nu.
Puis, outre le sainct vœu qui sert de couverture.
Ils sont trop obligez au secret, de nature,
1. Ce vers et les 13 suivants, qui se trouvent dans l’édition de 1612, ont été omis par l’imprimeur de 1613.
SATYRE XIII
Et sçavent, plus discrets, apporter en aymant Avecque moins d’esclat plus de contentement.
C’est pourquoy, desguisant les bouillons de mon ame, D’un long habit de cendre envelopant ma flame,
Je cache mon dessein, aux plaisirs adonné.
Le péché que l’on cache est demi pardonné.
La faute seullement ne gist en la defîence :
Le scandale et l’opprobre ^ est cause de l’offence ; Pourveu qu’on ne le sçache, il n’importe comment: Qui peut dire que non ne peche nullement.
Puis, la bonté du ciel nos offences surpasse :
Pourveu qu’on se confesse, on a tousjours sa grâce.
Il donne quelque chose à nostre passion,
Et qui, jeune, n’a pas grande dévotion,
Il faut que, pour le monde, à la feindre il s’exerce. C’est entre les dévots un estrange commerce.
Un trafic par lequel, au Joly temps qui court.
Toute affaire fascheuse est facile à la Cour.
Je sçay bien que vostre âge, encore jeune et tendre,
Ne peut ainsi que moy ces mystères comprendre :
Mais vous devriez, ma fille, en l’âge où je vous voy, Estre riche, contente, avoir fort bien dequoy;
Et, pompeuse en habits, fine, accorte et rusée.
Reluire de joyaux ainsi qu’une espousée.
Il faut faire vertu de la nécessité.
Qui sçait vivre icy bas n’a jamais pauvreté.
Puis qu’elle vous deffend des dorures l’usage.
Il faut que les brillants soient en vostre ^ visage ;
Que vostre bonne grâce en acquière pour vous.
Se voir du bien, ma fille, il n’est rien de si doux.
d. Var. : Le scandale, l’opprobre.