‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 90 sur 134 · CONTRE UN AMOUREUX TRANSY · texte numérisé non relu

CONTRE UN AMOUREUX TRANSY

Pourquoy perdez-vous la parole Aussi-tost que vous rencontrez Celle que vous idolâtrez?

Devenant vous-mesme une idole, Vous este là sans dire mot.

Et ne faictes rien que le sot.

Par la voix Amour vous suffoque ; Si vos souspirs vont au devant, Autant en emporte le vent,

Et vostre déesse s'en mocque,

Vous jugeant de mesme imparfaict De la parole et de Teffect.

Pensez-vous la rendre abatue Sans vostre fait lui déceler ?

Faire les doux yeux sans parler.

C'est faire l'amour en tortue.

La belle faict bien de garder Ce qui vaut bien le demander.

Voulez-vous, en la violence De vostre longue affection.

STANCES

Monstrer une discrétion ?

Si on la voit parle silence,

Un tableau d’amoureux transi Le peut bien faire tout ainsi.

Souffrir mille et mille traverses.

N’en dire mot, prétendre moins.

Donner ses tourments pour tesmoins De toutes ses peines diverses.

Des coups n’estre point abatu ;

C’est d’un asne avoir la vertu.

L’effort fait plus que le mérité ^

Car pour trop mériter un bien Le plus souvent on n’en a rien ;

Et dans l’amoureuse poursuite.

Quelquefois l’importunité Fait plus que la capacité.

J’approuve bien la modestie ;

Je hay les amans effrontez ;

Evitons les extremitez :

Mais des dames une partie,

Comme estant sans élection.

Juge en discours l’affection.

En discourant à sa maistresse.

Que ne promet l’amant subtil ?

Car chacun, tant pauvre soit-il.

Peut estre riche de promesse.

1. Cette stance et les suivantes, jusqu’à la fin de la piece, ont paru pour la première lois dans l’édition de 1642.

STANCES

€ Les grands, les vignes, les amans « Trompent toujours de leurs sermens ».

Mais vous ne trompez que vous mesme.

En faisant le froid à dessein.

Je crois que vous n’estes pas sain :

Vous avez le visage blesme.

Où le front a tant de froideur.

Le cœur n’a pas beaucoup d’ardeur.

Vostre belle, qui n’est pas lourde.

Rit de ce que vous en croyez.

Qui vous void, pense que soyez Ou vous muet, ou elle sourde.

Parlez, elle vous oira bien;

Mais elle attend, et n’entend rien.

Elle attend d’un désir de femme,

D’ouyr de vous quelques beaux mots.

Mais s’il est vray qu’à nos propos On reconnoist quelle est nostre ame;

Elle vous croit, à cette fois.

Manquer d’esprit comme de voix.

Qu’un honteux respect ne vous touche :

Fortune aime un audacieux.

Pensez, voyant Amour sans yeux.

Mais non pas sans mains ny sans bouche, Qu’aprés ceux qui font des presens, L’Amour est pour les bien-disans.

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