‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 92 sur 134 · DISCOURS AU ROY · texte numérisé non relu

DISCOURS AU ROY

Il estoit presque jour, et le ciel sousriant Blanchissoit de clairté les peuples d’Orient ;

L'aurore aux cheveux d'or, au visage de roses,

Desjà comme à demy descouvroit toutes choses,

Et les oyseaux, perchez en leur feuilleux séjour, Commençoient, s'esveillant, à se plaindre d'amour.

Quand je vis en sursaut une beste effroyable,

Chose estrange à conter, toutesfois véritable.

Qui plus qu'un hydre affreuse à sept gueules meuglant, Avoit les dents d'acier, l'œil horrible et sanglant,

Et pressoit à pas torts une Nimphe fuyante.

Qui, réduite aux abbois 2, plus morte que vivante, Haletante de peine, en son dernier recours.

Du grand Mars des François imploroit le secours, Embrassoit ses genoux, et l'appellant aux armes,

N'avoit autre discours que celuy de ses larmes.

Ceste Nimphe estoit d'age, et ses cheveux meslez Flottoient au gré du vent, sur son dos avalez ;

Sa robe estoit d'azur, où cent fameuses villes Eslevoient leurs clochers sur des plaines fertiles Que Neptune arrosoit de cent fleuves espars,

1. Discours, publié pour la première fois en 1608. Le meilleur commentaire de ce morceau est Fhistoire même, que l’on doit tenir en main en le lisant.

2. Dans les éditions originales on lit : Qui, réduite aux bois...

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DISCOURS

Qui dispersoient le vivre aux gens de toutes pars.

Les villages espais fourmilloient par la plaine;

De peuple et de bestail la campagne estoit pleine,

Qui, s’employant aux arts, mesloient diversement La fertile abondance avecque l’ornement.

Tout y reluisoit d’or, et sur la broderie Esclatoit le brillant de mainte pierrerie.

La mer aux deux costez cest ouvrage bordoit,

L’Alpe de la main gauche en biais s’espandoit DuRhein jusqu’en Provence; et le mont qui partage D’avecque l’espagnol le françois héritage,

De Leucate ^ à Bayonne en cornes se haussant,

Monstroit son front pointu de neiges blanchissant.

Le tout estoit formé d’une telle maniéré,

Que l’art ingénieux excedoit la matière.

Sa taille estoit auguste, et son chef couronné De cent fleurs de lis d’or estoit environné.

Ce grand prince, voyant le soucy qui la greve.

Touché de pieté, la prend et la releve,

Et de feux estouffant ce funeste animal,

La délivra de peur aussitost que de mal.

Et, purgeant le venim dont elle estoit si pleine.

Rendit en un instant la Nimphe toute saine.

Ce prince,, ainsi qu’un Mars en armes glorieux,

De palmes ombrageoit son chef victorieux.

Et sembloit de ses mains au combat animées Comme foudre jetter la peur dans les armées.

Ses exploits achevez en ses armes vivoient :

Là les champs de Poictou d’une part s’eslevoient.

Qui, superbes, sembloient s’honorer en la gloire

1. Leucate, village de France, près de Perpignan, sur la Méditerranée-

AU ROY

D’avoir premiers chanté sa première victoire h

Dieppe, de Tautre part, sur la mer s’allongeoit.

Où par force il rompoit le camp qui Tassiegeoit,

Et poussant plus avant ses trouppes espanchées.

Le matin en chemise il surprit les tranchées.

Là, Paris, délivré de l’espagnole main,

Se deschargeoit le col de son joug inhumain.

La campagne d’Ivry, sur le flanc cizelée,

Favorisoit son prince au fort de la meslée ;

Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus Au Dieu de la bataille appendoit les escus.

Plus haut estoit Vendosme, et Chartres, et Pontoise Et l’Espagnol desfait à Fontaine-Françoise,

Où la valeur du foible emportant le plus fort,

Fist voir que la vertu ne craint aucun effort.

Plus bas, dessus le ventre, au naïf contrefaite,

Estoit, prés d’Amiens, la honteuse retraite Du puissant archiduc 2, qui, craignant son pouvoir,

Creut que c’estoit en guerre assez que de le voir.

Deçà, delà, luitoit mainte trouppe rengée,

Mainte grande cité gemissoit assiégée.

Où, si-tost que le fer l’en ^ rendoit possesseur.

Aux rebelles vaincus il usoit de douceur :

Vertu rare au vainqueur, dont le courage extresme N’a gloire en la fureur que se vaincre soi-mesme !

Le chesne et le laurier cest ouvrage ombrageoit.

Où le peuple dévot sous ses loix se rengeoit,

1. Le Poitou fut en effet témoin des premiers faits d’armes du roi de Navarre, et du principal : Coutras. Regnier, en écrivant ces vers, devait avoir présents à la mémoire les éloges que son ami Rapin, en sa double qualité de Poitevin et de courtisan, avait avant lui adressés au roi victorieux.

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