‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 93 sur 134 · Var. : s'en · texte numérisé non relu

Var. : s'en

DISCOURS

Et de vœuz et d'encens au ciel faisoit priere De conserver son prince en sa vigueur entière.

Maint puissant ennemy, domté par sa vertu, Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu,

Tout semblable à l'Envie, à qui l'estrange rage De l'heur de son voisin enfielle le courage. Hideuse, bazannée et chaude de rancœur.

Qui ronge ses poulmons et se masche le cœur.

Apres quelque priere en son cœur prononcée,

La Nimphe en le quittant au ciel s'est eslancée.

Et son corps dedans l'air demeurant suspendu. Ainsi comme un milan sur ses aisles tendu, S'arreste en une place où, changeant de visage.

Un bruslant aiguillon lui picque le courage :

Son regard estincelle, et son cerveau tremblant, Ainsi comme son sang d'horreur se va troublant ; Son estomac pantois sous la chaleur frissonne.

Et, chaude de l'ardeur qui son cœur espoinçonne. Tandis que la faveur precipitoit son cours, Véritable prophète, elle fait ce discours :

« Peuple, l'objet piteux du reste de la terre. Indocile à la paix et trop chaud à la guerre.

Qui, fécond en partis et leger en desseins,

Dedans ton propre sang souilles tes propres mains, Entens ce que je dis, attentif à ma bouche.

Et qu'au plus vif du cœur ma parole te touche.

« Depuis qu’irreverent envers les immortels.

Tu taches de mespris l'Eglise et ses autels ;

Qu'au lieu de la raison gouverne l'insolence ;

Que le droit altéré n'est qu'une violence;

Que par force le foible est foulé du puissant;

Que la ruse ravit le bien à l'innocent.

AU ROY

Et que la vertu saincte, en public mesprisée,

Sert aux jeunes de masque, aux plus vieux de risée, (Prodige monstrueux !) et sans respect de foy Qu’on s’arme ingratement au mespris de son roy,

La justice et la paix, tristes et désolées.

D’horreur se retirant, au Ciel s’en sont volées ;

Le bonheur aussi tost à grands pas les suivit.

Et depuis, le soleil de bon œil ne te vit.

« Quelque orage tousjours qui s’esleve à ta perte, A comme d’un brouillas ta personne couverte.

Qui, tousjours prestà fondre, en eschec te retient.

Et malheur sur malheur à chaque heure te vient.

« On a veu tant de fois la jeunesse trompée De tes enfans passez au trenchant de l’espée ;

Tes filles sans honneur errer de toutes parts;

Ta maison et tes biens saccagez des soldars ^ ;

Ta femme insolemment d’entre tes bras ravie.

Et le fer tous les jours s’attacher à ta vie,

« Et cependant, aveugle en tes propres effets.

Tout le mal que tu sens, c’est toi qui te le fais ;

Tu t’armes à ta perte et ton audace forge L’estoc dont, furieux, tu te couppes la gorge.

« Mais quoy ! tant de malheurs te suffisent-ils pas ? Ton prince, comme un Dieu, te tirant du trespas. Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes,

Qu’il te fait vivre en paix à l’ombre de ses palmes. Astrée en sa faveur demeure en «tes citez ;

D’hommes et de bestail les champs sont habitez.

Le paysant, n’ayant peur des bannières estranges. Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vendanges.

1, Var. : soldats.

DISCOURS

Et le berger, guidant son troupeau bien nourry,

Enfle sa cornemuse en Thonneur de Henry.

Et toy seul, cependant, oubliant tant de grâces.

Ton aise trahissant, de ses biens tu te lasses.

« Vien, ingrat, respon-moy : quel bien esperes-tu. Après avoir ton prince en ses murs combatu?

Après avoir trahi pour de vaines chimères L’honneur de tes ayeux et la foy de tes peres?

Après avoir, cruel, tout respect violé.

Et mis à Tahandon ton pays désolé ?

a Attend-tu que l’Espagne, avec son jeune prince Dans son monde nouveau te donne une province,

Et qu’en ces trahisons, moins sage devenu.

Vers toy par ton exemple il ne soit retenu,

Et qu’ayant dementy ton amour naturelle,

A luy plus qu’à ton prince il t’estime fîdele?

Peut-estre que ta race et ton sang violent.

Issu, comme tu dis 2, d’Oger ou de Roland,

Ne te veut pas permettre, encore jeune d’âge,

Qu’oysif en ta maison se rouille ton courage ;

Et rehaussant ton cœur, que rien ne peut ployer,

Te fait chercher un Roy qui te puisse employer ;

Qui, la gloire du ciel et l’effroy de la terre.

Soit, comme un nouveau Mars, indomptable à la guerre Qui sçache en pardonnant les discords ^ estouffer.

Par clemence aussi grand comme il est par le fer.

« Cours tout le monde entier de province en province Ce que tu cherches loin habite en nostre prince.

« Mais quels exploicts si beaux a fait ce jeune Roy

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