‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 38 sur 74 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Tout y reluisoit d'or, et «ur la broderie Esclatoit le brillant de mainte pierrerie.

La mer aux deux costez cest ouvrage bordoit, . L'Alpe de la main gauche en biais s'espandoit Du Rhein jusqu'en Provence ; et k mont qui partage D'avecque l'espagnol le françois héritage, De Leucate à Bayonne en cornes se haussant, Monstroit son front pointu de neiges blanchissant.

Le tout estoit formé d'une telle manière, Que l'art ingénieux excedoit la matière.

Sa taille estoit auguste, et son chef couronné De cent fleurs de lis d'or estoit environné.

Ce grand prince, voyant le soucy qui la grève. Touché de pieté, la prend et la relève.

Et dé feux estouffant ce funeste animal, La délivra de peur aussitost que de mal, £t, purgeant le venim dont elle estoit si pleine. Rendit en un instant la Nimphe toute saine.

Ce prince, ainsi qu'un Mars en armes glorieux. De palmes ombrageoit son chef victorieux.

Et sembloit de ses mains au combat animées Comme foudre jetter la peur dans les armées, Ses exploits achevez en ses armes vivoient :

Là les champs de Poictou d'une f>art s'eslevoient. Qui, superbes, sembloient s'honorer en la gloire D'avoir premiers chanté sa première victoire.

Dieppe, de l'autre part, sur la mer s'allongeoit. Où par force il rompoit le camp qui Tassiegeoit, Et poussant plus avant ses trouppes espanchées. Le matin en chemise il surprit les tranchées. Là, Paris, délivré de l'espagnole main.

Se deschargeoît le col de son joug inhumain.

La campagne d'Ivry, sur le flanc cizelée, Favorisoit son prince au fort de la mcslée ; Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus

Au Dieu de la bataille appendoit les e^cas.

Plushaut éstoit Vendosme, et CKartres^et Pontoise» Et l'Espagnol deafait à Fontaine-Françoise, Où la valeur du foible emportant le plus fort, Fist voir que la vertu ne craint aucun efibrt.

Plus bas^ dessus le ventre, au naïf contrefaite, Estoit, près d'Amiens, la konteuse réduite Du puissant arcliiduc, qui, craignant son pouvoir, Creut que c'estoit en guerre assez que de le voir.

Deçà, delà, luitoit mainte trouppe rengée, Mainte grande cité gemissoit assiégée.

Où, si-tost que le fer l'en rendoit possesseur. Aux rebelles vaincus il usoit de douceur :

Vertu rare au vainqueur, dont le courage eztresme N'a gloire en la fureur que se vaincre soi-mesme !

Le chesne et le laurier cest ouvrage omlxrageoit. Où le peuple dévot sous ses loix se rengeoit. Et de vœuz et d'encens au ciel faisoit prière De conserver son prince en sa viguetir entière.

Maint puissant ennemy, domté par sa vertu, Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu. Tout semblable à l'Envie, à qui l'estrange rage De l'heur de sorf voisin enfielle le courage. Hideuse, bazannée et chaude de rancœur, ^uï ronge ses poulmons et se masche le cœur.

Après quelque prière en son cœur prononcée, La Nimphe en le quittant au ciel s'est eslancée. Et son corps dedans l'air demeurant suspendu. Ainsi comme un milan sur ses aisles tendu, S'arreste en une place où, changeant de visage. Un bruslant aiguillon lui picque le courage : Son regard estincelle, et son cerveau tremblant. Ainsi comme son sang d'horreur se va troublant : Son estomac pantois sous la chaleur frissonne. Et, chaude de l'ardeur qui son cœur espoinçonne.

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Tandis que la faveur preçipitoit son cours.

Véritable prophète, elle fait ce discours :

« Peuple, Tobjet piteux du reste de la terre, Indocile à la paix et trop chaud à la guerre, Qui, fécond en partis et léger en desseins.

Dedans ton propre sang souilles tes propres mains, Ëntens ce que je dis, attentif à ma bouche.

Et qu'au plus vif du cœur ma parole te touche.

« Depuis qu'irreverent envers les immortels.

Tu taches de mespris PEglise et ses autels ; Qu'au lieu de la raison gouverne Tinsolence ; Que le droit altéré n*est qu'une violence ; Que par force le foiblc est foulé du puissant ; Que la ruse ravit le bien à l'innocent, £t que la vertu sainte, en public mesprisée, Sert aux jeûnes de masque, aux plus vieux de risée, (Prodige monstrueux !) et sans respect de foy Qu'on s'arme ingratement au mespris de son roy, La justice et la paix, tristes et désolées, D'horreur se retirant, au Ciel s'en sont volées : Le bonheur aussi tost à grands pas les suivit. Et depuis, le soleil de bon œil ne te vit.

« Quelque orage tousjours qui s'esleve à ta perte, •A comme d'un brouillas ta personne couverte. Qui, tousjours prest à fondre, en eschec te retient. Et malheur sur malheur à chaque heure te vient.

c On a veu tant de fois la jeunesse trompée De tes enfans passez au trenchant de l'espée ; Tes filles sans honneur errer de toutes parts ; Ta maison et tes biens saccagez des soldars; Ta femme insolemment d'entre tes bras ravie, ^z le fer tous les jours s'attacher à ta vie.

« Et cependant, aveugle en tes propres effets. Tout le mal que tu sens, c'est toi qui te le fais ; Tu t'armes à ta perte, et ton audace forge

AU ROY. " l6l

L'estoc dont, furieux, tu te couppcs la gorge.

« Mais quoy ! tant de malheurs te suffisent-ils pas ? Ton prince, comme un Dieu, te tirant du trespas, Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes, Qu'il te fait vivre en paix à Tombre de ses palmes. Astrée en sa faveur demeure en tes citez ; D'hommes et de bestail les champs sont habitez, Le paysant, n'ayant peur des bannières estranges, Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vendanges. Et le berger, guidant son troupeau bien nourry. Enfle sa cornemuse en l'honneur de Henry..

Et toy seul, cependant, oubliant tant de grâces, Ton aise trahissant, de ses biens tu te lasses.

« Vien, ingrat, respon-moy : quel bien espères- tu. Après avoir ton prince en ses murs combatu ?

Après avoir trahi pour de vaines chimères L'honneur de tes ayeux et la foy de tes pères ? Après avoir, cruel, tout respect violé.

Et mis à l'abandon ton pays désolé ?

« Attens-tu que l'Espagne, avec son jeune prince. Dans son monde nouveau te donne une province, Et qu'en ces trahisons, moins sage devenu. Vers toy par ton exemple il ne soit retenu.

Et qu'ayant dementy ton amour naturelle, A luy plus qu'à ton prince il t'estime fidèle ? Peut-estre que ta race et ton sang violent.

Issu, comme tu dis, d'Oger ou de Roland, Ne te veut pas permettre, encore jeune d'âge, Qu'oysif en ta maison se rouille ton courage ; Et rehaussant ton cœur, que rien ne peut ployer. Te fait chercher un Roi qui te puisse employer ; Qui, la gloire du ciel et l'effroy de la terre, [guerre ; Soit, comme un nouveau Mars, indomptable à la Qui sçache en pardonnant les discords estoufFer, Par clémence aussi grand comme il est par le fer.

Régnier. i i

iCl DISCOURS

« Cours tout le monde entier de province en pro- Ceque tu cherches loin habite en nostreprince.[vînce i

« Mais quels exploicts si beaux a faits ce jeune Roy, Qu'il faille pour son bien que tu faulses ta foy. Trahisses ta patrie, et que d'injustes armes Tu la combles de sang, de meurtres et de Jarmes ?

« Si ton cœur convoiteux est si vif et si chaud. Cours la Flandre, où jamais la guerre ne défaut ; Et plus loing, sur les flancs d'Austriche et d'Alemagne De Turcs et de turbans ehjonche la campagne ; Puis, tout chargé de coups, de vieillesse et de biens, Revien en ta maison mourir entre les tiens.

Tes fils se mireront en si belles despouilles : Les vieilles, au foyer, en fillant, leurs quenouilles. En chanteront le conte, et, brave en arguments. Quelque autre Jean de Mun en fera des romans.

« Ou si, trompant ton roy, tu cours autre fortune Tu trouveras, ingrat, toute chose importune, A Naples, en Sicille, et dans ces autres lieux Où Ton t'assignera, tu seras odieux ; Et l'on te fera voir, avec ta convoitise.

Qu'après les trahisons les traistres on mesprîse Les enfans estonnez s'enfuiront te voyant.

Et l'artisan mocqueur, aux places t'effroyant. Rendant par ses brocards ton audace flétrie.

Dira : « Ce traistre-icy nous vendit sa patrie « Pour l'espoir d'un royaume en chimères conçeu, « Et pour tous ses desseins du vent il a reçeu. »

« Ha ! que ces paladins vivants dans mon histoire. Non comme toy touchez d'une bastarde gloire, Te furent differens, qui, courageux par tout, Tindrent fîdellement mon enseigne debout ; Et qui, se respendant ainsi comme un tonnerre. Le fer dedans la main firent trembler la terre, Et tant de roys Payans sous la Croix desconfis

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Asservirent vamcus aux pieds du Crucifix, Dont les bras retroussez et la teste panchée. De fers honteusement au triomphe attachée.

Furent de leur valeur tesmoins si glorieux, Que les noms de ces preux en sont escris aux Cieux !

« Mais si la pieté, de ton coeur divertie.

En toy, pauvre insensé, n*est du tout amortie : Si tu n'as tout-à-fait rejette loin de toj L*amour, la charité, le devoir et la foy, Ouvre tes yeux sillez, et voy de quelle sorte/ D'ardeur précipité, la rage te transporte.

T'enveloppe l'esprit, fesgarant, insensé.

Et juge l'avenir par le siècle passé. 7>

Si-tost que cette Nimphe, en son dire enflammée, Pour finir son propos eut la bouche fermée.

Plus haute s'eslevant dans le vague des cieux. Ainsi comme un esclair disparut à nos yeux ; Et, se monstrant déesse en sa fuite soudaine, 'La place elle laissa de parfum toute pleine, Qui, tombant en rosée aux lieux les plus prochains, Reconforta le cœur et l'esprit des humains.

Henry, le cher suject de nos sainctes prières, Que le ciel reservoit à nos peines dernières Pour restablir la France au bien non limité Que le destin promet à son éternité.

Après tant de combats et d'heureuses victoires. Miracles de nos temps, honneur de nos histoires. Dans le port de la paix, grand Prince, puisses-tu, Malgré tes ennemis exercer ta vertu !

Puisse estre à ta grandeur le destin si propice Que ton cœur de leurs traicts rebouche la malice , Et, s'armant contre toy, puisses-tu d'autant plus De leurs efforts domter le flus et le rcflus. Et comme un saint rocher oposant ton courage. En escume venteuse en dissiper l'orage,

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Et, bravç, t'eslevant par dessus les dangers, Estre ramour des tiens, Teffroy des estrangers !

Attendant que ton fils, instruit par ta vaillance. Dessous tes estendars sortant de son enBince, Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant. Aille les Othomans jusqu'au Caire assaillant ; Et que, semblable à toy, foudroyant les armées. Il cueille avecq le fer les palmes Idumées.

Puis, tout flambant de gloire, en France revenant. Le Ciel mesme là-haut de ses faicts s'estonnant. Qu'il espande à tes pieds les despouilles conquises. Et que de leurs drapeaux il pare nos r^glises.

Alors, rajeunissant au récit de ses faicts.

Tes désirs et tes vœuz en ses œuvres parfaits, Tu ressentes d'ardeur ta vieillesse eschauiFée, Voyant tout l'univers nous servir de trophée.

Puis, n'estant plus icy chose digne de toy, ^ Ton fils du monde entier restant paisible Roy, Souz tes modelles sainctz et de paix et de guérie Il régisse puissant en justice la terre, Quand, après un long temps, ton esprit glorieux Sera des mains de Dieu couronné dans les Cieux.

FIN

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