ŒUVRES POSTHUMES
ou APOCRYPHES
JN 'avoir crainte de rien et ne rien espérer, Amy, c'est ce qui peut les hommes bien-heurer. J'ayme les gens hardis, dont Tame non commune, Morgant les accidens, fait teste à la fortune. Et, voyant le soleil de flanraies reluisant, La nuit au manteau noir les astres conduisant^ La lune se masquant de formes difier entes.
Faire naître les mois ea ses courses errantes Et les cieux se mouvoir par ressorts discordans Les uns chauds, tempérez» et les autres ardens. Qui, ne s'émouvant point, de rien n'ont Tame at- Et n'ont en les voyant espérance ni crainte ; [teinte, Mesme.si pesle mesle avec les Ëlemens Le ciel d'airain tomboit jusques aux fondemens Et que tout seâroissast d'une étrange tempeste. Les esclats sans feiyeur leur irapperoyent la teste.
Combien moins les assauts de quelque passion,^ Dont le bien et le mal n'est qu'une opinion?
Ni les honneur^ perdus ni la richesse acquise N'auront sur son esprit ny puissance ny prise, [mer»
Dy-moy, qu'est-ce qu'on doit plus chèrement ay- De tout ce que noua donne ou k terre ou la mer: Ou ces grands diamans si brillans à la veue»
Dont la France se voit à mon gsé trop pourveuc^ Ou ce» honaenrs cuisans que la faveur déport. Souvent moins pas raison que non pas par bas»é^
l68 SATYRES.
Ou toutes ces grandeurs après qui Ton abbaye. Qui font qu'un président dans les procez s'égaye ? De quel œil, trouble, ou clair, dy-moy, les doit-on Et de quel appétit au cœur les recevoir ? [voir.
Je trouve, quanj à moy, bien peu de différence Entre la froide peur et la chaude espérance : D'autant que mesme doute également assaut Nostre esprit, qui ne sçait au vray ce qu'il lui faut.
Car estant la Fortune en ces fins incertaine. L'accident non prévu nous donne de la peine. Le bien inespéré nous saisit tellement, Qu'il nous gèle le sang, l'ame et le jugement. Nous fait frémir le cœur, nous tire de nous mesmes. Ainsi diversement saisis des deux extrêmes, Quand Iq succez du bien au désir n'est égal.
Nous nous sentons troublez du bien comme du mal ; Et trouvant mesme effet en un sujet contraire. Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire.
Or donc, que gagnc-t'on de rire ou de pleurer. Craindre confusément, bien ou mal espérer.
Puisque mesme le bien, excédant nostre attente. Nous saisissant le cœur, nous trouble et nous tourmente , Et, nous désobligeant nous mesme en ce bonheur, La joie et le plaisir nous tient lieu de douleur ?
Selon son roUe on doit jouer son personnage.
Le bon sera méchant, insensé l'homme sage,.
Et le prudent sera de raison devestu.
S'il se monstre trop chaud à suivre la vertu. Combien plus ccluy-làdont l'ardeur non commune Elève ses desseins jusqu'au ciel de la lune.
Et, se privant l'esprit de ses plus doux plaisirs, A plus qu'il ne se doit laisse aller ses désirs ! [Change,
Va donc, et d'un cœur sain voyant le Pont-au- Désire l'or brillant sous mainte pierre estrange ;
Cesgros lingots d'argent qu'à grands coups de marteaux L'art forme en cent façons de plats et de vaisseaux; Et devant que le jour aux gardes se découvre. Va d'un pas diligent à TArsenac, au Louvre, - Talonne un président, suy-le comme un valet ; Mesme, s'il est besoin, estrille son mulet.
Suy jusques au Conseil les Maistres des Requést.es ; Ne t'enquiers, curieux, s'ils sont hommes ou bestes, Et les distingue bien : les uns ont le pouvoir De juger finement un procez sans le voir ; Les autres comme Dieux près le soleil résident, Et, démons de Plutus, aux finances président ; Car leurs seules faveurs peuvent en moins d'un an Te faire devenir Chalange ou Montauban.
Je veux encore plus : démembrant ta pirovince, Je veux, de partisan, que tu deviennes prince: Tu seras des badauts en passant adoré.
Et sera jusqu'au cuir ton carosjse doré ; Chacun en ta faveur mettra son espérance ; Mille valets sous toy désoleront la France; Tes logis, tapissez en magnifique a^roy.
D'éclat aveugleront ceux-là mesmes du roy.
Mais si faut-il enfin que tout vienne à son conte, Et, soit avec l'honneur ou soit avec la honte, Il faut, perdant le jour, esprit, sens et vigueur, [Cœur, Mourir comme Enguerrand ou comme Jacques - Et descendre là-bas, où, sans choix de personnes, Les escuelles de bois s'égalent aux couronnes, [temps, En courtisant pourquoy perdrois-je tout mon Si de bien et d'honneur mes esprits sont contens ? Pourquoi d'ame et de corps faut-il que je me peine, Et qu'estant hors du sens aussi bien que d'haleine. Je suive un financier, soir,'matin, froid et chaud,
j Si j'ai du bien pour vivre autant comme il m'en faut ?
î Qui n'a point de procès au Palais iî*a que faire.
Un Président pour moy n'est non plus qu'un notaixe:. Je fais autant d'état du long comme du court. Et mets en la vertu ma faveur et ma Court.
Voilà le vray chemin» â-anc de crainte et d'eiwîe^ Qui doucement nous meine à cette heureuse vie. Que parmi les rochers et les bois désertez, Jeusne, veille, oraison et tant d'austeritez. Ces liermites jadis, ayant l'Esprit pour guide. Cherchèrent si longtemps dedans la Thebaîde.
Adorant la vertu, de cœur, d'ame et de fay.
Sans la chercher si loin chacun l'a dedans soy, Et peut, comme il lui plaist, lui donner la teinture. Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.
aATY&ESL 171
I BRCLUS d'une jambe et des bras> Tout de mon Içng entre deux dias^
II ne me reste que la langue Pour VOU& faire cette harangpcL Vous açavés «pe j'af pension, Et que Fon a prétention.
Soit par sotise ou par malice^ Embarrassant le beneâce»
Me rendre^ en me torchant le bec^ Le ventre creuz comme, un rebec.
On m'en baille en diffcouxs de belles.
Mais de l'argent point de nouvelles ^ Encore, au lieu de payement.
On parle d'un retranchement»
Me faisant au nez grise mine :
Que l'abbaye est en ruine» - Et ne vaut pas, beaucoup s'en faut.
Les deux mille âranca qu'il me faut ; Si bien que je juge» à aon dire.
Malgré le feu Roy nostrc aire, Qu'il desireroit volontiers Lâchement me réduire au tiers»
Je laisse à part ce âficheiix conte :
Au printemps que. la bik monte Par les veines dans le cerveau.
Et que l'on sent au renouveau
Son esprit fécond en sornettes, ^ Il fait mauvais se prendre aux poètes.
Toutcsfois je suis de ces gens.
De toutes choses négligens, Qui, vivant au jour la journée, Ne controUent leur destinée.
Oubliant, pour se mettre en paix, Les injures et les bien-faits.
Et s'arnient de philosophie.
Il est pourtant fou qui s'y ûq ; Car la dame Indignation Est une forte passion.
Estant donc en mon lit malade, Les yeux creux et la bouche fade.
Le teint jaune comme un espy, Et non pas Tesprit assoupy, Qui dans ces caprices s'égaye.
Et souvent se donne la baye Se feignant, pour passer le temps, Avoir cent mille é^cus contans.
Avec cela large campagne.
Je fais des châteaux en Espagne ; J'entreprens partis sur partis.
Toutesfois je vous avertis.
Pour le sel, itjue je m'en déporte.
Que je n'en suis en nulle sorte.
Non plus que du droit annuel :
Je n'aime point le casuel, J'ay bien un avis d'autre estoffe, Dont du Luat le philosophe Désigne rendre au consulat Le nez fait comme un cervelat Si le Conseil ne s'y oppose.
Vous verrez une belle chose.
Mais laissant là tous ces projets.
Je ne manque d'autres sujets.
Pour entretenir mon caprice En un fantastique exercice ; Je discours des neiges d'antan, . Je prends au nid le vent d'autan, Je pète contre le tonnerre.
Aux papillons je fais la guerre.
Je compose Almanachs nouveaux, De rien je fais brides à veaux ; A la Saint-Jean je tends aux grues, Je plante des pois par les rues, v ,
D'un baston je fais un cheval.
Je voy courir la Seine à val.
Et beaucoup de choses, beau sire, Que je ne veux et n'ose dire.
Après cela, je peinds en l'aîr, J'apprens aux asnes à voler.
Du bordel je fais la chronique, '
Aux chiens j^apprens la rhétorique ; Car, enfin, ou "Plutarque ment.
Ou bien ils ont au jugement. * Ce n'est pas tout, je dis sornettes.
Je dégoise des chansonnettes, Et vous dis qu'avec grand effort, La nature pâtit très-fort :
Je suis si plein que je regorge.
Si une fois je rends ma gorge, Esclatant ainsi qu'un pétard.
On dira : Le diable y ait part. Voilà comme le temps je passe.
Si je suis las, je me délasse, ^
J'écris, je lis, je mange et boy, ' j
Plus heureux cedt fois que le Roy (Je ne dis pas le roy de France), Si je n'estois court de finance.
Oï, pour finir, voilà comment Je m'entretiens bisarrement.
Et prenez-moy les plus extrêmes En sagesse ils vivent de mesmes, N'estant l'humain entendement Qu'une grotesque seulement.
Vuidant les bouteilles cassées, Je m'embstfasse en mes pensées ; Et quand j'y suis bien embrouillé, Je me couvre d'un sac mouillé.
Faute de papier, hona sere.
Qui a de l'argent si le serre.
Votre serviteur à jamais, Maistre Janin du Pont.Alais.
ÛLÛQIE* ly^
J^'homme s*oppose en vain contre la destinée: Tel a domté sur mer la tempes te obstinée, Qui, deceu dans le port, esprouve en un instant Des accidens humains le revers inconstant, Qui le jette au danger lors que moins il y pense. Ores à mes dépens j*en fais Texperience :
Moy qui, tremblant encor du nauâ'age passé.
Du bris de mon navire au rivage amassé Bastissois un autel aux dieux légers des ondes , Jurant mesme la mer et ses vagues profondes.
Instruit à mes dépens et prudent au danger, Que je me garderois de croire de léger , Sçachant qu'injustement il se plaint de Porage, Qui, remontant sur mer, fait an second naufrage ;
Cependant ay-je à peine essuyé mes cheveux Et payé dans le port Toffrande de mes vœux.
Que d*un nouveau désir le courant me transporte. Et n*ay pour l'arrester la raison assez forte. Par un destin secret mon cœur s'y voit contraint. Et par un si doux nœud si doucement estreint. Que, me trouvant espris d'une ardeur si parfaite. Trop heureux en mon mal, je bénis ma défaite. Et me sens glorieux, en un si beau tourment.
De voir que ma grandeur serve si dignement.
Changement bien étrange en une amour si belle! Moy, qui rangeois au joug la terre universelle;
1^6 iL^GIE.
Dont le nom glorieux, aux astres eslevé,
Dans le cœur des mortels par vertu s'est gravé,
Qui fis de ma valeur le hazard tributaire, .
A qui rien, fors Tamour, ne put estre contraire,
Qui commande par tout, indomptable en pouvoir.
Qui sçay donner des loix, et non les recevoir,
Je me voy prisonnier aux fers d'un jeune maistre.
Où je languis esclave et fais gloire de Pestre,
Et sont à le servir tous mes vœux obligez ;
Mes palmes, mes lauriers en myrthes sont changez.
Qui, servant de trophée aux beautez que j'adore.
Font en si beau sujet que ma perte m'honore.
Vous qui dès le berceau de bon œil me voyez.
Qui du troisième ciel mes destins envoyez.
Belle et sainte planète, astre de ma naissance. Mon bonheur plus parfait, mon heureuse influence. Dont la douceur préside aux douces passions.
Venus, prenez pitié de mes affections ; Soyez-moy favorable, et faites à cette heure, Plustost que découvrir mon amour, que je meure : Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret. Qu'il ne vescut jamais un amant si discret ; Et qu'amoureux constant, en un si beau martyre Mon trépas seulement mon amour puisse dire.
Ha ! que la passion me fait bien discourir !
Non, non, un mal qui plaist ne fait jamais mourir. Dieux ! que puis-je donc faire au mal qui me tour- La patience est foible et l'amour violente ; [mente ? Et, me voulant contraindre en si grande rigueur. Ma plainte se dérobe et m'échape du cœur.
Semblable à cet enfant que la mère en colère Après un châtiment veut forcer à se taire :
Il s'efforce de crainte à ne point soupirer, A grand peine ose-t-il son haleine tirer :
Mais nonobstant l'effort, dolent en son courage.
ihioiE. 177
JLes sanglots, à la fin, débouchent le passage ; S'abaridonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs, £t faut que son respect défère à ses douleurs. I>e mesme je m'efforce au tourment qui me tue : En vain de le cacher mon respect s'évertue :
Mon mal, comme un torrent pour un temps retenu Renversant tout obstacle, est plus fier devenu.
Or, puis que ma douleur n'a pouvoir de se taire £t qu'il n'est ni désert ni rocher solitaire A qui de mon secret je m'osasse fier.
Et que jusqu'à ce point je me dois oublier Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte A vous seule, en pleurant, j'addresse ma complainte Aussi puisque vostre œil m'a tout seul asservy, C'est raison que luy seul voye comme je vy ; Qu'il voye que ma peine est d'autant plus cruelle Que seule en l'univers je vous estime belle ; Et si de mes discours vous entrez en courroux. Songez qu'ils sont en moy, mais qu'ils naissent de Et que ce seroit estre ingrate en vos défaites [vous. Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.
Donc, beauté plus qu'humaine, objet de mes plai- Delices de mes yeux et de tous mes désirs, [sirs. Qui régnez sur les cœurs d'une contrainte aimabje, Pardonnez à mon mal, hélas ! trop véritable; Et, lisant dans mon cœur que valent vos attraits , Le pouvoir de vos yeux, la force de vos traits, La preuve de ma foy, l'aigreur de mon martyre, Pardonnez à mes cris de l'avoir osé dire.
Ne vous offencez point de mes justes clameurs. Et si, mourant d'amour, je vous dis que je meurs..
RlCmER. 12
178 STANeiflL
STAKCES
Oi vostre csiL tout argent. (Pâmons et de lumiefe De mon cœur votre esclave eat la. âaïame pxeauert Que comme un astxe saîat je révère à genoux, Pourqoof fie m'aymez-voua ?
Si vous, que la^ beaioté rend ore& ai soperfae: i^evez, comme whû fleur qui fiestrit dessua Flieifoey Ësprouver des saisons Toutrage et le cottmuu^ PouzqjaQ^ ne m-aTsussi^vQUft^
Voulez-vous que vostre ceil en amour si fêrtik Vous soit de la nature un présent inutile ?
Si TAmour comme un dieu se communique à touSi Pourquoy ne m'aymez-vous?
Attendez-vous qu'un jour un regret vous saisisse? C'est' à trop d'interests imprimer un supplice» Mais puisque nous^ vivons en un âge si doux^ Pourquoy ne m'aymez-vous ?
Si vostre ^and be^té toutes beautés excelle, Le ciel pour mon malheur ne vous fist point si belle : S'il semble en son dessein avoir pitiéyde nous, Pourquoy ne m'aymez-vous?
Si J'ai, pour vous aymer, ma raison offensée, Mortellement blessé d'une flesche insensée.
Sage en ce seul esgard que j'en benys les coups, Pourquoy ne m'aymez-vous ?
La douleur, m'estxangeant de toute compagnie. De mes jours malheureux a la clarté bannie ; Et si dans ce malheur pour vous je me résous, Pourquoy ne m'aymez-vous ?
Fasse le ciel qu'enfin vous puissiez recognoistre Que mon mal a de vous son essence et son estre. Mais, Dieu ! puisqu'il est vray, yeux qui m'estes si Pourquoy ne m'aymeas-voua? [doux.