‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 5 sur 74 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

veues, que cela ne meritoit pas qu'il prist la peine de remonter, et que son potage valloit mieux que scsPseau^ mes. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot. et après disner ils se séparèrent et ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla avec tous les amys de Desportes, et Régnier, quiestoit son amy, et qu'il estîmoit pour le genre satyrique à Fesgal des anciens, fit une satyre contre luy qui commence ainsi :

« Rapin, le favory, etc. * »

M. James de Rothschild ne trouve pas dans cette grossièreté de Malherbe une explication suffisante de sa rupture avec Régnier. « S'il est vrai, dit-il avec raison *, que cette malencontreuse boutade ait eu réellement quelque influence sur la rupture des deux portes. Ton conviendra du moins qu'elle en a été plutôt l'occasion que la cause. La véritable raison de la querelle, je la trouve, non pas dans une insulte particulière, mais dans Topposition, je dirai même dans l'incompatibilité de nature et de talent des deux po5tes. Une amitié établie entre deux esprits si différents ne pouvait être ni solide ni durable. « Les qualités et les défauts de Régnier, dit « M. Sainte-Beuve, étaient tout l'opposé des défauts et « des qualités de Malherbe. » Rien de plus vrai. La richesse de l'expression, quelquefois même surabondante, la hardiesse des images et des prosopopées de Régnier, faisaient un étrange contraste avec cette froide et sèche correction, cette réserve exagérée qu'affectait Malherbe dans tout ce qu'il écrivait. Régnier, pojte joyeux, doué d'une facilité de composition surprenante,

1. Cette anecdote, comme la plupart de celles que Tallemànt rapporte dans son Historiette sur Malherbe, est tirée presque mot pour mot des Mémoires pour la ine de Malherbe, attribués à Racaa. M. Tenantde Latour, k dernier éditeur de Racan, t'est attaché à démoatrer que ces Mémoires sont l»en Tœuvre du poëte à qui on les attribue, et il me paraît y avoir réussi.

2. Essai sur les Satires de Matliurin Régnier. Paris, A. Aubry, 1863, in-8, p. 17.

XII PRéPACB.

mais profondément insouciant , livrant au public ses vers tels qu'ils sortaient de sa plume, sans les retoucher jamais, ressemblait peu à ce scrupuleux versificateur qui limait et relimait pendant trois ans la même pièce, pesant chaque substantif, étudiant chaque épithète; « ce tyran des mots et des syllabes, » comme l'appelle spirituellement le vieux Balzac, « qui traitait Taffaire « des participes et des gérondifs comme si c'était celle « de deux peuples voisins et jaloux de leurs fron- « tières j qui dogmatisait jusqu'au dernier moment € de l'usage et la vertu des particules, gourmandant sa <L garde sur les solécismes qu'elle commettait, et que la <i: mort devait surprendre délibérant si erreur et doute <L sont masculins ou féminins.» J'ajouterai que Régnier, disciple et admirateur de Ronsard et de Du Bellay, soufirait de voir ces dieux naguère adorés de tous, maintenant brisés et traînés dans la boue. Nourri de la lecture de ces maîtres, professant pour leurs théories un culte véritable, Mathurin Régnier s'emporta contre l'audacieux novateur qui voulait restreindre la littérature en des limites si étroites, et réduire la poésie, cet élan de l'âme vers Tidéal, à un simple jeu de patience; il écrivit la 1X« Satire. »

C'est peut-être à cette querelle qu'il faut rattacher le duel de Régnier avec Maynard, le disciple aimé de Malherbe , raconté par Tallemant (VII , 409) , dans les termes suivants : c ...Voicy un duel un peu moins sanglant : Régnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en duel qu'il estoit encore au lit ; Maynard en fut si surpris et si esperdu qu'il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué depuis qu'il fut trois heures à s'habiller. Durant ce temps-là , Maynard avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s'estoit caché. Maynard allongeoit tant qu'il pouvoit ; tantost il soustenoit qu'une espée estoit plus courte que l'autre; il fut une heure à

PRÉFACF. XIII

tirer ses bottes ; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler : il dit à Régnier qu'il liiy demandoit pardon ; mais au comte il luy fit des reproches, et luy dit que pour peu qu'ils eussent esté gens de cœur , ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge. »

Ici tout l'avantage est du côté de Régnier. Il n'en est pas de même de son combat avec Berthelot^ dont la relation, attribuée à Sigognes, se trouve à la fin de ce volume. Le sujet de la querelle des deux satiriques n'est pas connu. Ce qu'il y a de certain , c'est que cette pièce , intéressante en ce qu'elle donne sur la personne de Régnier des renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs, est postérieure à la mort de Desportes , puisqu'elle reproche à Régnier la pension qu'il tient de la cour.

Cette pièce présente notre poète comme un homme de grande taille et fortement constitué. Régnier lui» même parle en plus d'un endroit de la fougue de son tempérament. S'il nous dit quelque part qu'il est mélancolique, que sa façon est rustique , qu'il n'a même pas l'esprit d'être méchant, il ne faut pas le prendre au mot. 11 n'était pas ennemi de l'élégance; il portait volontiers 5^i/m, velours et taffetas^^ et il ne laissait pas d'être un joyeux compagnon"*. Ce qui lui manqua pour réussir dans le monde , c'est la souplesse , et peut-être

Page 1