PREFACE. XVII
Enfin, cela peut n*étre pas prudent. Que Brossette se soit donné le plaisir de signaler les emprunts de Régnier, c'est bien ; mais celui qui, maintenant, vient dénoncer ces emprunts, celui-là ne doit-il rien à personne? N*a-t-il pas un peu . . . imité Brossette ?
Tl est facile, d'ailleurs, de démontrer que ces emprunts qu'on reproche à Régnier n'ont pas la gravité qu'on leur prête. M. James de Rothschild, dans son Essai sur les Satires de Mathurin Régnier *, Ta fait dans de trèsbons termes, et je ne puis mieux faire que de le citer.
c Selon moi, Régnier est parfaitement original, aussi original du moins que peut l'être un satirique, l'homme qui s'attache à peindre des ridicules et des vices qui sont et demeureront les mêmes partout et toujours.
f Imbu fortement de la lecture d'Horace, de Juvénal et de Perse , avec cette facilité qu'ont les hommes de génie -de s'assimiler les grandes idées, il a souvent transporté dans ses poésies quelques traits des satiriques latins; mais ces imitations, le poSte ne les a point faites à dessein. Quand Régnier écrivait :
Puis souvent la colère engendre de bons vers,
peut-être songeait-il au facit indignatio versum de Juvénal ; mais certainement il ne cherchait pas à traduire les vers du satirique. L'on n'a pas seulement reproché à Régnier d'avoir emprunté aux Latins quelques idées générales, quelques pensées saillantes. Certains critiques faccusent d'avoir pris aux Anciens des caractères. Que Régnier ait songé à l'importun d'Horace quand il a composé son Fâcheux, et que la Lena des Amours d'Ovide soit le prototype de sa Macette, cela me paraît incontestable. Mais ces caractères si vraiment, romains , comme il les a transformés, comme il les a rajeunis ! C'étaient des Romains du temps d'Auguste; ce sont des Parisiens du xvi« siècle. « Il les a dépouillés,
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XVIIl PRÉFACE.
« comme l'a très-bien dit M. Sainte-Beuve, des habi- « tudes antiques, et, pour ainsi dire, de la tunique « romaine, pour les rerStir des mœurs et du pourpoint « de son temps. »u . •
Régnier, en effet, n'était pas un de ces faiseurs de marqueteries dont j'ai parlé tout à l'heure. Ennemi du travail, un peu trop même, il n'aurait pu s'astreindre à la longue élaboration d'une de ces œuvres où la patience fait beaucoup plus que le génie. Il agissait, il vivait, il observait, et, l<yrsqu'un sujet était mûr^ bien vivant dans son esprit, il le produisait d'un seul jet, Ipspiration , observation, réminiscences, tout se mêlait, se fondait, et l'œuvre apparaissait belle et grande, même alors que des scories la voilaient par endroits.
On a souvent fait à Régnier ua reproche qui paraît grftve au premier abord. Tout le monde connaît les vers de Boileau et leur fameuse variante. Le législateur du Parnasse, averti à temps, évita l'écueil dans lequel il reprochait à Régnier d'être tombé. Mais un de ses devanciers,Du Lorens, avait été moins heureux. Dans la satire XXIII, édition de 1646, p. i8o, il dit naïvement:
Si mon siècle m'approuve habile cuisinier, J*ay rencontré son goût en suite de Renier , Qui coule aussi bourbeux que le père Lucilet; Mais pour le reformer je ne suis pas concile. Prenant li chose au pis ^ quand il seroit parfait, Il ne me feroyt pas hayr ce que fay fait»
Si parfois neantmoins je croyais mon courage , Par dépit ou degoust je chirois sur V ouvrage.
Cette façon de critiquer les licences de Régnier , trente ans après sa mort , n'est-elle pas suffisante pour le justifier? Régnier écrivait comme on écrivait de son temps. Mais si son expression n'est pas toujours chaste,