‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 103 sur 178 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

HISTOIRE DES PHILOSOPHES DK LA SECTE IO- NIQUE JUSQU’AU PARTAGE QUI s’en HT EN PLUSIEURS BRANCHES.

I.a secte ionique , à compter depuis Thalès , qui en est regardé comme le fondateur, jusqu'à Philon et Anliochus , que Cicéron entendit , a duré plus de cinq cents ans.

Thalès était de Milet , ville célèbre de TIonie. Il vint au monde la première année de Ja 35* olympiade *.

i Pour profiter des lumières de ce qu’il y avait alors de plus habiles gens, il fit plusieurs ^ voyages, selon la coutume des anciens : d’abord dans l’île de Crète , puis dans la Phénicie, et enfin dans l’Égypte, où il consulta tes prêtres de Memphis , qui cultivaient avec un soin extrême les sciences supérieures. Il apprit sous ces grands mattres la géométrie , l’astronomie et la philosophie. Un disciple de cette espèce ne l’est pas longtemps ; aussi Thalès passa-t-il bien vite des leçons aux découvertes. Scs maîtres de Memphis apprirent de lui le moyen de mesurer exactement les immenses pyramides qui subsistentencorc.

L’Égypte était gouvernée pour lors par Amasis , prince qui aimait les lettres , parce qu’il était lui-même fort lettré. Il fit tout le cas qu’il devait du mérite de Thalès , et lui donna des marques publiques de son estime ; mais ce philosophe grec , amateur de la liberté et de l’indépendance, n’avait pas ce qu’il fallait pour se maintenir à la cour. 11 était grand astronome , grand géomètre , excellent philosophe, mais mauvais courtisan. La manière trop libre dont il déclamait contre la tyrannie déplut à Amasis , et lui fit prendre contre lui des impressions de défiance et de crainte qu'il ne se rail pas trop en peine d’effacer, et qui furent suivies peu de temps après de sa disgrâce entière. La Grèce en profita. Thalès quittais cour, et revint â Milet répandre dans le sein de sa patrie les trésors de l’Égypte.

Le grand progrès qu'il avait fait dans les sciences le fit mettre au nombre des sept sages de la Grèce , si vantés dans l’antiquité. De ces sept sages, il n’y eut que Thalès qui fonda une secte de philosophes , parce qu’il s'appliqua à la contemplation de la nature, forma une école et un corps de doctrine , eut des disciples et des successeurs. Les autres ne se firent remarquer que par un genre de vie plus réglé , et par quelques préceptes moraux qu’ils donnèrent dans les occasions.

J’ai parlé ailleurs avec quelque étcudue de ces sages1, aussi bien que de plusieurs circonstances de la vie de Thalès , de son séjour à la cour de Crésus , roi de Lydie , et de son entretien avez Solon. J’y ai rapporté le mot plaisant et sensé d’une femme qui le vil tomber dans une fosse lorsqu’il contemplait les astres : Comment , lui dit-elle , pourriez-vous connaitre ce qui se fait dans le ciel, puisque vous ne voyez pas ce qui est proche de eos

■ Diog. Laert — An. M. 3361 ; av. J C. 610.

' Hut ancicn.tom.il [ pag 353 de celle édit. ]

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pieds? Et le tour Ingénie tu dont il se servit pour éluder les poursuites de s* mère qui le pressait de se marier , en lui répondant lorsqu’il était jeune : il n'est pas encore temps ; et lorsqu’il fut sur le retour : Il n'est plus temps.

Les raisons qui avaient empêché Thalès de se donner des chaînes en s’engageant dans le mariage , lui firent préférer une vie douce et tranquille aux emplois les plus brillants. Animé d’un désir vif de connaître la nature, il l'étudia assidûment dans un heureux, loisir que lui donnait une retraite exacte , impénétrable au tumulte, mais ouverte è tous ceux que l'amour de la vérité ou le besoin de ses conseils lui amenait. Il n'en sortait que très-rarement : c'était pour aller prendre un repas frugal chez Thrasybule , son ami, qui devint par ses talents roi de Milet , dans le temps du traité que les Milésiens tirent avec Alyatle II, roi de Lydie.

Cicéron dit que Thalès' est le premier des Grecs qui ait traité des matières de physique.

On lui donne la gloire d’avoir fait plusieurs belles découvertes dans l'astronomie , dont l'une , qui regarde la grandeur du diamètre du soleil comparé au cercle de son mouvement annuel , lui faisait grand plaisir. Aussi un homme riche, à qui il en fit part, offrant à ce philosophe pour récompense tout ce qu’il voudrait , Thalès ne lui en demanda point d’autre, sinon qu’il fît honneur de cette découverte à celui qui en était fauteur. On reconnaît ici le vrai caractère des savants , infiniment plus sensibles & l'honneur d'unè nouvelle découverte qu’aux plus grandes récompenses, et la vérité de ce que disait Tacite • en parlant d’Helvidius Priscus , que la dernière chose dont les gens même les plus sages se dépouillent, c’est le désir de la gloire. Il se distingua fort par son habileté à prédire dans une grande exactitude les éclipses du soleil et de la lune , ce qui était regardé pour lors comme une chose bien merveilleuse.

Saint Clément d’Alexandrie rapporte, d’après Diogène Lacree, deux belles paroles de

> Cic. de Nil. Dm. Ilb. !.».».[ Apul. in Plorid.]

* « Erant quibus appetemior fam* vidcbalur, quandô « etiam sapientibus cupido glorie novissima ciuilur. » (Tacit. HUt. lib. * , cap. 6. )

Thalès. Interrogé un jour ce qu’élait Dieu ' : Cest, dit-il , ce. qui n’a ni commencement ni fin. En autre lui demandait si l’homme pouvait dérober è Dieu la connaissance de ses actions : Comment pourrait-il le faire , répondit-il , puisqu'il n'est pas en son pouvoir de lui cacher même ses pensées? Valère Maxime ajoute que Thalès parlait ainsi*, afin que l’idée de la présence de Dieu aux pensées les plus secrètes de l'âme obligeât les hommes à tenir leur cœur, non moins que leurs mains, dans une grande pureté. Cicéron fait précisément la même remarque , quoiqu’en termes un peu différents. Thalès5, dit-il, qui tenait le premier rang parmi les sept sages de la Grèce , croyait qu’il était de la dernière importance que les hommes hissent bien convaincus que la Divinité remplissait tout et voyait tout, et que c’était lâ le moyen de les rendre plus sages et plus religieux.

Il mourut la première année de la 58' olympiade*, âgé de quatre-vingt-douze ans, dans le même temps qu'il assistait & la célébration des jeui olympiques.

AAAXIMAITDftE.

Thalès eut pour successeur Anaximandre.

son disciple et son compatriote. L’histoire ne nous a rien conservé du détail de ses actions. Il s’écarta en plusieurs points de la doctrine de son maître. On prétendqu’il avertit les Lacédémoniens s du terrible tremblement de terre qui renversa leur ville. Anaximène prit sa place.

< « Rogatus Thaïes quld ait Demi Id , inquit , quod * neque habet principium , nee finem. Quum *ulem ro- « gâsset alias, an Deum laleat horao aliqaid «gens : Et « quooHxio. inquit, qui ne cogitant quidem?»

* « MiriGcé Thaïes. Nam inlcrrogalus an facta horoi- « num dcos fallerent : Nec cogitala , InquiL Ut non so- « 16m rnanus, sed ctiam mentes puras habere vcllemus : « quum secretis cogitationibus nostris cœleale numen « adessc crederemus. » ( Val. Max lib. 7, cap. 2. )

3 « Thaïes qui upientisslmus inter septeni fuit , dlce- « bat . homines cxislimare oportere deos omnia cernerc, « dcorum omnia esse plena, fore enim omnes castiores. » (Cic. de Leg. lib 2, n. 26. )

« An. M. 3tô6 ; av. J. C. MH.

• Cic. de Divio, lib. I.b.112

A*AXAOOftf.

Anaïagorc , l’un des plus illustres philosophes de l'antiquité, naquit à Clazomène , dans l’Ionie, environ la 70’ olympiade1, et fut disciple d’Anaiimène. La noblesse de son cxttaclion , ses richesses, cl la générosité qui le porta à abandonner son patrimoine , le rendirent fort considérable. Regardant les soins d’une famille et d’un héritage comme des obstacles au goût qu’il se sentait pour la contemplation’, il y renonça absolument, afin de donner tout son temps et toute son application à l’étude de la sagesse et à la recherche de la vérité, qui faisaient son unique plaisir. Quand, de retour dans sa patrie après un long voyage 3, il eut vu toutes ses terres abandonnées et incultes , loin d’en regretter la perte : J'étais perdu, s'écria-t-il , si tout cela n’avaitpéri1. Socrate, employant à son ordinaire l'ironie, montre que les sophistes de son temps avaient plus de sagesse qu’Anaxagorc , puisqu’au lieu d’abandonner comme lui leur patrimoine, ils travaillaientardemmenl à s’enrichir, désabusés qu’ils étaient de la sottise du vieux temps, et persuadés que I o tage doit être sage pour lui-mime, c’est-à-dire qu’il doit appliquer ses soins et son industrie à amasser le plus d’argent qu’il lui sera possible.

Anaïagorc , pour se donner tout entier à l’étude, renonça aux honneurs et aux soins du gouvernement. Personne cependant n’était plus en état d’y réussir que lui. On peut juger de son habileté en ce genre , par les progrès merveilleux qu’il fit faire dans la politique à Périclès, son élève*. Il lui inspira ces

* An. If. 3501 ; av. J. C. 500.

* « QoW aut Homtro ad delrclallonem animi ac vo- « luplatem, autcuiquam docto de fuisse unquam arbitrait mur? Ad , ni ita se res haberel, Anaiagoras, aul hic n ipse Democrllus, agros et patrimooia sua rcliquUsoot. « huic discendi quærendique divin» ddeclaüoni loto se « animo dédissent?» (Cic. Tusc. Quœst. lib. 5, n. ill et 115. )

* « Quum e diutinà peregrinatione palriam repetisset, « posseftsionesque désertas vidissel : no* essem, inquit, ri EGO S AL VU S , *ISI ISTÆ PKB1IS9E*T. » {Y AL. Mu.

Hb. 8, cap. 7.)

4 « l’Ialo, in Hip. maj. pag. 283.

4 Plut, in Perkt pag. 151.

manières graves et majestueuses qui le rendirent si capable de gouverner la république. Il le prépara à celle éloquence sublime et victorieuse qui le rendit si puissant. Il lui apprit à craindre les dieux sans superstition. En un mot , il était son conseil, et l'aidait de ses avis dans les affaires les plus importantes', comme Périclès lui-mème en rend témoignage. J'ai marqué ailleurs le peu de soin que celui-ci prit de son maître , jusque-là qu’Anaxagore, manquant du nécessaire, résolut de se laisser mourir de faim. Sur cette nouvelle , Périclès étant accouru à son logis , et le pressant vivement de renoncer à cette funeste résolution : Quand on veut faire usage d'une lampe, reprit le philosophe , on a soin d’y verser de l'huile et de l’entretenir.

Absorbé dans l'étude des secrets de la nature *, qui était sa passion , il avait renoncé également et aux richesses et aux affaires publiques. En jour qu’on lui demanda s’il ne se souciait donc point en aucune sorte de son pays : Oui, dit-il en levant la main vers les cieux , j’ai un soin extrême de ma patrie, line autre fois on lui demanda pourquoi il était né ; il répondit , Pour contempler le soleil , la lune et le ciel. Est-«e donc là la destination de l’homme ?

II était venu à Athènes à l'âge de vingt ans3, vers la première année de la 75’ olympiade , à peu près dans le temps de l'expédition de Xerxès contre la Grèce. Il y a des auteurs qui disent qu'il y transporta l’école philosophique qui avait fleuri dans l'Ionie depuis son fondateur Thalès. Il demeura à Athènes, et y enseigna pendant trente ans.

On rapporte diversement les circonstances et l’issue du procès d’impiété qui lui fut suscité dans Athènes. Le sentiment de ceux qui croient que Périclès ne trouva point de moyen plus sûr de sauver ce philosophe que de le faire sortir d’Athènes , parait le plus vraisemblable. Le sujet ou plutôt le prétexte d’une accusation si grave, fut ce qu’il enseignait sur la nature du soleil , qu'il définissait une masse de matière enflammée; comme si par là il eût dégradé le soleil , et l’eût retranché du nom-

> Ibid. pag. 163.

| * Iïiog. La- ri

| s Ibid. - An. M. 3531 ; av. J. C. <80.

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