‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 104 sur 178 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

bre des dieux. On a de la peine à comprendre que dans une ville aussi savante qu’Alhènes un philosophe n’ait pu expliquer par des raisons de physique les propriétés des astres sans courir risque de la vie. Mais toute cette affaire était une intrigue et une cabale de gens ennemis dePériclès, qui voulaient le perdre, et qui tentèrent de le rendre lui-méme suspect d'impiété , à cause de la grande liaison qu’il avait avec ce philosophe.

Anaxagore fut jugé par contumace , et condamné i mort. Quand il en apprit la nouvelle, il dit, sans faire paraître d'émotion : Il y a longtemps que la nature a prononcé contre met juges , aussi bien que contre moi , un arrêt de mort. Il passa le reste de sa vie à Lampsaque. Dans une maladie , qui fut pour lui la dernière, ses amis lui demandant s’il voulait qu’après sa mort on le fil porter à Clazomène , sa patrie : Cela n'est pas nécessaire*, leur dit-il, le chemin aux enfers 8 n'est pas plus long Sun lieu que Sun autre. Les principaux de la ville l’étant allés visiter pour recevoir ses derniers ordres et pour savoir ce qu’il désirait d’eux après sa mort , il répondit qu’il ne souhaitait autre chose sinon que le jour anniversaire de sa mort fût un congé pour les jeunes gens. Cela fut exécuté, et la coutume en durait encore du temps de Diogène Laérce. On dit qu'il vécut soixante et deux ans. On lui rendit de grands honneurs, jusqu’à lui ériger un autel.

ARCItétALS.

Archélatls, d’Athènes, selon quelques-uns, de Milet , selon d'autres , fut disciple et successeur d’Anaxagore, dans la doctrine duquel il fit peu de changements. Quelques-uns ont dit que ce fut lui qui transporta la philosophie d'Ionie à Athènes. Il s'attacha principalement à la physique , comme ses prédécesseurs : mais il se mêla aussi de la morale un peu plus qu’ils n’avaient fait. Il forma un disciple qui la mit bien en honneur, et en fit son étude capitale.

< « Nihil ncressc est , inquit : undique enlin ad infe- • ros tanlùmdcm vi»esl. » ( Cic. Tuse, lib. 1, n. 10».)

* Les anciens entendaient par ce mot le lieu où les Intel de tous les hommes se rendaient après leur mort.

Ce disciple d’Archélaûs , c’est le fameux Socrate, qui l’avait été aussi d’Anaxagore. Il naquit la quatrième année de la T1‘ olympiade', et mourut la première de la 95»', après avoir vécu soixante-dix ans.

Cicéron *, en plus d’un endroit , a remarqué que Socrate , considérant que toutes les vaines spéculations sur les choses de la nature ne menaient à rien d’utile , et ne contribuaient point à rendre l’homme plus vertueux , s'attacha uniquement à étudier les mœurs. Il fut le premier* dit-il, qui lira la philosophie du ciel , où jusque-là elle s’était occupée à contempler le cours des astres ; qui l’établit dans les villes, qui l’introduisit dans tes maisons particulières , et qui l’obligea, à tourner ses recherches sur ce qui regarde les mœurs , les devoirs de la vie, les vertus et les vices. C’est donc avec raison que Socrate est regardé comme le fondateur de la philosophie morale chez les Grecs.

Ce n’est pas qu’il n’eût étudié à fond les autres parties de la philosophie : il les possédait toutes parfaitement , et s’y était rendu très-habile. Mais, comme il les jugeait peu utiles pour la conduite de la vie , il en fit peu d’usage ; et , si l’on en croit Xénophon 5, jamais, dans scs disputes, on ne l’entendit parler ni d’astronomie, ni de géométrie, ni de ces autres sciences sublimes , qui jusqu’à lui faisaient l’unique occupation des philosophes ; en quoi il parait vouloir contredire et réfuter Platon , qui met souvent dans la bouche de Socrate ces sortes de matières.

Je ne dirai rien ici , ni des circonstances de la vie et de la mort de Socrate , ni de ses sentiments , je l’ai fait ailleurs avec assez d'étendue. Il ne me reste à parler que de ses disciples , qui , se faisant tous honneur de reconnaître Socrate pour leur chef, se partagèrent néanmoins en différents sentiments.

' Ad. M. 3534.

* An. M 3805.

* Academ. Quasi, lib. 1, n. 15.

* « Sorraîes primas pbilosophiam devocavli e rorlo. cl « in urbibus colloeavit, cl In domos eliam Inlroduiit , ci o coegil de vitâ cl moribus rebusque bonis cl malls quæ- « rrre: » ( Cic. Tutc. Quant, lib. 5, n. 10 )

> Ep. ad Æscbin.

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*gf, «57 <£*►

ximornù*.

Xénophon fut ccrUiinement un des plus illustres disciples de Socrate , mais il ne forma point de secte; et c'est pour cette raison que je le sépare des autres. Il était aussi grand guerrier que philosophe. On sait quelle part il eut à la fameuse retraite des dix mille : j'en ai fait le récit dans toute son étendue.

Son attachement au parti du jeune Cyrus , qui s’était déclaré ouvertement contre les Athéniens , lui attira la haine de ceux-ci , et fut cause de son exil '. Après son retour de l'expédition contre les Perses , il s’attacha à Agésilas , roi de Lacédémone , qui commandait pour lors en Asie. Comme Agésilas se connaissait parfaitement en mérite, il eut toujours pour Xénophon une considération particulière. Rappelé par l’ordre des éphores au secours de sa patrie, il y mena le général athénien avec lui. Xénophon, après divers événements, se retira à Corinthe avec ses deux fils , où il passa le reste de sa vie. La guerre étant survenue entre les Thébians et les Lacédémoniens , et ceux d’Athènes ayant résolu de secourir les derniers , il envoya à Athènes ses deux Gis. Gryllus se distingua d’une manière particulière dans la bataille de Mantinée, et l'on prétend que ce fut lui qui blessa dans le combat Épaminondas. 11 ne survécut pas longtemps à une si glorieuse action , et fut tué luimême. La nouvelle en fut portée à son père dans le temps qu'il offrait un sacrifice. 11 ôta de dessus sa tête la couronne : mais ayant appris du courrier que son fils était mort glorieument les armes i la main , il l’y remit bientôt , continua son sacrifice sans verser une seule larme, et dit froidement : Je savait bien que ce fils que j’avais mis au monde était mortel. Voilà, dirai-je, une constance ou une dureté bien spartaine.

Xénophon mourut , âgé de plus de quatrevingt-dix ans, la première année de la 105* olympiade9.

Je parlerai ailleurs de ses ouvrages. Il fut le premier qui mit par écrit et publia les discours de Socrate , mais tels qu’ils étaient sortis de sa bouche, et sans y rien ajouter du sien , comme le fit Platon.

* l)iog. Lôert.

* An. M MM ; «v. J. C. 3G0.

On a prétendu qu’il y avait eu entre ces deux philosophes une jalousie secrète, peu digne du nom qu'ils portaient et de la profession de sagesse dont ils se piquaient l’un et l’autre1. On apporte quelques preuves de cette jalousie. Jamais Platon , dans aucun de scs livres, qui sont en grand nombre, n’a parlé de Xénophon, ni celui-ci de l'autre*, quoique tous deux aient souvent fait mention des disciples de Socrate. Il y a plus, tout le monde sait que la Cyropédie de Xénophon est un livre où , en rapportant l’histoire de Cyrus , dont il vante l’éducation, il donne le modèle d’un prince accompli et l’idée d’un gouvernement parfait. On prétend qu'il ne l’avait composé que pour contrecarrer les livres de Platon sur la république , qui commençaient à paraître , et que Platon en fut si vivement piqué , que pour décrier cet ouvrage . it parla de Cyrus *, dans un livre qu'il écrivit peu après, comme d'un prince à la vérité plein de courage et d’amour pour sa patrie , mais qui avait eu une fort mauvaise éducation*. Aulu-Gclle.qui rapporte ce que je viens de dire, ne peut s'imaginer que des philosophes de la réputation de ceux dont il s’agit ici aient été capables d’une si basse jalousie (elle n’est pourtant que trop ordinaire parmi les gens de lettres) ; et il aime mieux l’attribuer à leurs admirateurs et à leurs partisans. Il arrive souvent en effet que les disciples, par un zèle trop partial, sont plus délicats sur la réputation de leurs maîtres , et poussent leurs intérêts avec plus de vivacité que les maîtres mêmes

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