PYTHAGORE
t.a plus commune opinion 1 est que Pythagore était de Samos . cl fils de Mnésarque , sculpteur. Il fut d'abord disciple de Phérécide, que l'on met au nombre des sept sages. Après la mort de son maître , comme il avait un désir extraordinaire de s’instruire et de connaître les mœurs des étrangers, il abandonna sa patrie et tout ce qu’il avait pour voyager.
Il demeura un temps assez considérable en Egypte pour y converser avec les prêtres, et pour apprendre d’eux ce qu’il y avait de plus caché dans les mystères de leur religion et de leur sagesse. Polycrale écrivit en sa faveur à Amasis, roi d'Egypte , afin qu'il le traitât avec distinction. Pythagore* passa ensuite dans le pays des Chaldécns pour connaître la science des mages. On prétend qu’il a pu voir à Babytone Ezéchicl et Daniel , et profiler de leurs lumières. Après avoir voyagé dans divers endroits de l'orient , il alla en Crète , où il Gt une liaison très-étroite avec le sage Épimènide. Enfin, après s'être ainsi enrichi de différentes connaissances dans les divers pays qu’il parcourut , il revint à Samos, chargé de précieuses dépouilles , qui avaient été le but et qui étaient le fruit de ses voyages.
I.e chagrin qu’il eut de voir sa patrie opprimée par la tyrannie de Polycrate lui fit prendre la résolution de s’exiler volontairement. Il passa dans cette partie de l’Italie qui a été appelée la grande Grèce , et s’établit à Crotone , dans la maison de Milon , le fameux athlète, où il enseigna la philosophie. C’est de là que la secte dont ii a été l'auteur s’est appelée italique.
Avant lui' , comme je l'ai déjà observé, ceux qui excellaient dans a connaissance de la nature, et qui se rendaient recommandables par une vie réglée et vertueuse , étaient appelés
» Diog. Laert.
» An. M. 3 HO ; »v. J. C. 501.
* Tusculan. Ci u c i lib. 5, n t>.
sages , oofoi. Ce titre lui paraissant trop fastueux , il en prit un autre , qui faisait voir qu'il ne s'attribuait pas la possession de la sagesse, mais seulement le désir de la posséder. Il s'appela donc philosophe , c’est-à-dire amateur de la sagesse.
La réputation de Pylhagorc se répandit bientôt dans toute l'Italie, cl lui attira un grand nombre de disciples. Quelques-uns ont mis de ce nombre Numa , qui fut élu roi de Rome; mais ils se trompent. Pylhagorc (lorissait au temps de Tarquin 1 , dernier roi des Romains, c’est-à-dire l’an de Rome 220, ou, selon Tite-Live , sous Servius Tullius. L’erreur 1 de ceux qui l'ont fait contemporain du roi Numa est glorieuse à l’un et à l’autre; car on ne tomba dans cette pensée que parce qu’on crut que Numa n'aurait pu faire paraître tant d'habileté et de sagesse dans le gouvernement , s’il n'avait été disciple de Pylhagore. Ce qui est certain, c’est que dans la suite sa réputation était fort grande à Rome. Il fallait que l’on y eût conçu une grande idée de ce philosophe1, puisqu’un oracle , pendant la guerre contre les Samnites , ayant ordonné aux Romains d’ériger deux statues, l’une au plus brave, et l’autre au plus sage des Grecs , ils les firent dresser en l’honneur d'Alcibiade et de Pythagorc. Pline trouve ce double choix fort étonnant.
Il faisait subir à ses écoliers un rude noviciat de silence , qui durait pour le moins deux ans, et il le faisait durer ‘juqu’à cinq années pour ceux en qui il reconnaissait une plus grande démangeaison de parler.
Ses disciples étaient partagés en deux classes'. Les uns étaient simples auditeurs6 écoulant et recevant ce qu’on leur enseignait , sans en demander les raisons, dont on supposait que leurs esprits n'étaient pas encore capables. Les autres , comme plus formés cl plus
’ Tusc. Quasi. tib. 1, n. 38. - Ab. M. 3474. — Tusc. Quant, lib. 4, n. 3.
a Ovide • suivi relie Fausse tradition dans le quinziéme livre des Métamorphoses,
* Plut. In NumA, pas. 65. — Plln. lib. 34, eap. 6.
* .< Loquariores enlmvcrô fermé In quinquennium , n velat In eilllum vocis , mitleranlur. » ( Arm., in Ftorid. )
s Clem. Alex. Strom. lib. 5.
6 Aroutrioioi.
«*4|, i*ai
intelligents 1 , étaient admis à proposer leurs difficultés, li pénétrer plus avant dans les principes de la philosophie , et & apprendre les raisons de tout ce qui leur était euseigné.
Pythagore regardait la géométrie et l’arithmétique comme absolument nécessaires pour ouvrir l’esprit des jeunes gens, et pour les disposer à l'étude des grandes vérités. Il taisait aussi grand cas et grand usage de la musique , à laquelle il rapportait tout, prétendant que le monde avait été formé par une sorte a d’harmonie que ta lyre a depuis imitée, et il donnait des sons particuliers au mouvement des sphères célestes qui roulent sur nos têtes. On dit que3 les pythagoriciens avaient coutume en se levant d’éveiller leur esprit au son de la lyre pour se rendre plus propres à agir ; et qu’avant de se coucher, ils reprenaient leur lyre , dont ils tiraient sans doute des sons plus doux , pour se disposer au sommeil , en calmant ce qui pouvait leur rester des pensées tumultueuses de la journée.
Pythagore avait une grande autorité sur l’esprit de ses disciples. Il suffisait qu’il eût avancé quelque chose ; sans autre preuve, iis en étaient pleinement convaincus: d’où vint parmi eux cette célèbre parole, le maître l’a dit, aùrof l'ya.Une réprimande* qu’il fit un jour à un de ses écoliers en présence de tous les autres fut si sensible au jeune homme, qu’il ne put y survivre , et se donna la mort. Depuis ce temps Pythagore, instruit et infiniment affligé par un si triste exemple , ne censura plus personne qu’en particulier.
Ses leçons* , et encore plus ses exemples , produisirent un merveilleux changement dans l'Italie, et surtout dans Crotone, qui était le
* MuOt/fjLCXTlXoi.
* « Pythagoras , atquc eum secutl, acceptai» sine du- « bio antiquités opinionem valgaverunt , imiodam ipsum <* eA raUone esse cempositum , quant poste* sit iyra imi- « lata. Nec illâ modô content! dissiniillimum concortiià , « quam vocanl upumiav sonum quoque bis molibus « dederunt. » ( Quint, lib. 1, cap. 10. )
» « Pythagoricis certè moris full, et , quum evigllâs- « sent, animos ad lyram exclure, quô «sent ad agendum « crecliores; et, quum soronum pelerent, ail eamdcm « priùs lenirc montent , ut , si quid fuisse! lurbidioritm « cogitât iouum, componerent. » ( Quintil. lib- 9,
cap. «. )
* Plut, de AduH. cl Amie. Disc pag 70.
■ Justin Ub. 20, cap. I.
principal lieu de sa résidence. Justin décrit fort au long la réforme qu’il introduisit dans cette ville. « Il vint , dit-il , à Crotone; et en « ayant trouvé les habitants livrés générale- « ment au luxe et è la débauche, il vint -à « bout de les rappeler par son autorité aux « règles d’une sage frugalité. Il louait tous les « jours la vertu , et en faisait sentir la beauté « et les avantages. Il représentait vivement la « honte de l’intempérance , et faisait le dé- « nombrement des états dont ces excès vicieux « avaient causé la ruine. Ses discours firent « une telle impression sur les esprits , et cau- « sérent un changement si général dans la « ville, qu’on ne la reconnaissait plus-, et « qu’il n’y resta aucune trace de l'ancienne « Crotone. Il parlait aux femmes séparément « des hommes , et aux enfants séparément de « leurs pères et mères. Il recommandait aux « femmes les vertus de leur sexe , la chasteté a et la soumission envers leurs maris; aux a jeunes gens , un profond respect pour leurs » pères et mères, et du goût pour l’étude et « pour les sciences. Il insistait 1 principalc- « ment sur la frugalité , mère de toutes les b vertus; et il obtint des dames qu’elles reuonb çasseut aux étoffes précieuses et aux riches
* parures qu’elles faisaient passerpour les oruea ments nécessaires à leur rang , mais qu'il reb gardait comme l'aliment du luxe et de la corb ruption ; et qu’elles en fissent le sacrifice à. a la principale divinité du lieu , qui était « Junon , montrant par ce généreux dépouilb lemenl la pleine conviction où elles étaient b que le véritable ornement des dames était b une vertu sans tache , et non ia magnifia cenee des habits. On peut juger, ajoute a l’historien , de la réforme que produisirent a parmi les jeunes gens les vives exhortations a de Pythagore par le succès quelles eurent « chez les dames , attachées pour l’ordinaire a à leurs parures et à leurs bijoux avec une
* « Inler hæc, relut génilrlcem virlulum frugalitaiem a omnibus ingerebat, ronseculusque disputationura assi- «t duitale erat , ut matronæ au ratas vestes , carte raque « dignitalU su» ornamenla , velut instrumente luxuriæ .
• deponerenl , eaque omnia dclata in Junonis ædem fpsi « de» consecrarent ; præ se ferciiics . vera omamenta « matrouarum , pudicitiaui , non, vestes esse. » (Justin. lib. 20, cap. 4. )
a passion presque invincible : in juventutc « quoque quantum profligalum lit, victi * feminarum contumaces animi manifestant .»
Cette dernière réflexion, qui peint assez au naturel le caractère des dames, n’est pas particulière & Justin. Saint Jérôme remarque aussi que le sexe aime naturellement la parure'. « Nous connaissons , dit-il , des dames « d’une chasteté recounue, qui aiment à se « parer, non pour plaire aux yeux d’aucun « homme, mais pour se plaire & elles-mêmes.» El il ajoute * ailleurs que dans quelques-unes ce goût va jusqu’à un excès que rien ne peut arrêter : ad quœ ardent et msaniunt studio matronarum.
Le zèle de Pythagore ne se renferma pas dans son école , et ne sc borna pas à l’instruction des particuliers, mais pénétra jusque dans le palais des grands. Ce philosophe comprit c’était travaillerait bonheur et à la réforme de peuples entiers que d’inspirer aux princes et aux premiers magistrats des principes d’honneur, de probité, de justice et d’amour du bien public. Il eut la gloire de former des disciples , qui furent d’excellents législateurs : un Zaleucus 3 *, un Charondas et plusieurs autres , dont les sages lois furent si utiles à la Sicile, et & celte partie de l’Italie appelée la Grande-Grèce, et qui méritent les plus grandes louanges, à plus juste litre que ces fameux conquérants qui ne se sont fait connaître dans le monde que par des ravages et des incendies. -
Il s’appliquait fortement à pacifier les guerres dans l'Italie, et les factions intestines qui troublaient les villes. Il ne faut faire la guerre, disait-il souvent , qu’à ces cinq choses : aux maladies du corps , à l’ignorance de l’esprit , aux passions du cœur, aux séditions des villes et à la discorde des familles. Voilà cinq ennemis qu’il voulait qu’on combattit à toute outrance et sans ménagement.
1 4*tlôxo«rpov genus femincum est : multasque eifam in- « signls pudicitlc , quamvis nulh virorum . tarnen sibi , « sc i mus libenler ornari. » ( Hisso* . Epiet. ad Gaudent. )
* Ilicron epist. ad Demetr.
* « Zaleuri leges Cba rond arque laudanlur. Hi . non in
« foin, nec in ronsullorum atrio. sed In Pythagore lacito
« illo sinetoquc secessu didicerunt jura . que florenti « tune Sicilie et per Ilaliam Grecie ponerent. » (8en. Epitt KO. )
Les habitants de Crolone voulurent que leur sénat qui était composé de mille personnes , se conduisit en tout par les conseils d’un si grand homme , et ne décidât de rien que de concert avec lui ; tant il s’était acquis de crédit par sa prudence et par sou zèle pour le bien public.
Crotone ne fut pas la seule ville qui profita de ses avis : plusieurs autres1 * se ressentirent du bon effet des études de ce philosophe. Il passait de l’une à l’autre pour répandre avec plus de fruit et d’abondance ses instructions, et il laissait dans tous les lieux où. il s’arrêtait des traces précieuses de sou séjour, par le bon ordre, la discipline et les sages règlements qu’il y établissait.
11 avait des maximes admirables sur la morale, et voulait que l’étude de la philosophie tendit uniquement à rendre les hommes semblables à Dieu3. C’est l’éloge que donne lliéroclès à une pièce de poésie intitulée Carmen aureum (vers d’or), qui contient les dogmes de ce philosophe.
Mais il était peu éclairé sur la nature même de Dieu. Il croyait que Dieu était une âme répandue dans tous les êtres de la nature*, et dont les âmes humaines sont tirées : sentiment que Virgile 5 a parfaitement exprimé en beaux vers dans le quatrième livre des Géorgiques. Velléius, dans Cicéron, réfute ce sentiment d’une manière agréable , mais solide, a Si cela était « ainsi, dit-il, Dieu serait déchiré et mis en piè- « ces quand ces âmes s’en détachent.II souflri- « rait , et un Dieu n’est point capable de « souffrir : il souffrirait dans une partie de « lui-même quand elles souffrent, commeil leur « arrive à la plupart. Pourquoi d’ailleurs l’es- • prit de l’homme ignorerait-il quelque chose, a s’il était Dieu? »
* Valfr. Mm. Hb 8. r»p. 15.
* a Plurimis el oputentissimis arbibus effectua suoruai « stndiorura approbavit. » ( Val. lib. 8, cap. 7. )
* Hlerocl. in Prsf. ad Carra, aur.
* « Pytbagoras censuit Dewn animum per esse nalun ram renim omnem inlenlum et commeantem . es quo a animi noatri caperentur, » ( De Nat. Deor. n. 27.)
> Ecce apibus partem divins mentis, et haustus
Æthercos dixere Dcum : namque ire per omnes
Tcrrasque, tractusque maris, caduroquc profundum.
Hlncpecudes, armenta, viros. genus omne ferarum.
Quemquc sibi tenues iiasceotem arccsserc vilas.
OQle
La métempsycose était le principal dogme de la philosophie de Pylhagore'. Il l’avait emprunté ou des Egyptiens, ou des brachmanes, les anciens sages des Indes. Cette opinion dure encore parmi les idolâtres de l’Inde et de la Chine , et lait le principal fondement de leur religion. Pylhagore croyait donc qu'à la mort des hommes leurs Âmes passaient dans d’autres corps , et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de bétes immondes ou malheureuses pour y expier les fautes de la vie passée; et qu’après une certaine révolution d'années ou de siècles, elles venaient animer d'autres hommes.
Ce philosophe se glorifiait , sur cette matière, d’un privilège tout particulier; car il se vantait* de se souvenir dans quels corps il avait été avant que d'être Pvthagore; mais il ne remontait que jusqu'au siège de Troie. Il avait été premièrement Ælhalide, fils putatif de Mercure; et ayant eu permission de demander à ce dieu tout ce qu’il voudrait, excepté l’immortalité, il lui demanda la grâce de se souvenir de toutes choses, même après sa mort. Quelque temps après il fut Euphorbe, et reçut de Ménélas une blessure au siège de Troie, dont il mourut. Ensuite son Ame passa dans Hermotime ; et pour lors il entra dans le temple d’Apollon, au pays des Branchides, et fit voir son bouclier tout pourri, que Ménélas, en revenant de Troie, avait consacré à ce dieu pour marque de sa victoire. Depuis il fut un pécheur de Délos nommé Pyrrhus, et enfin Pythagore.
Il assurait que , dans un voyage qu’il avait fait aux enfers, il avait remarqué l’Ame du poeie Hésiode attachée avec des chaînes A une colonne d’airain , où elle se tourmentait fort : que , pour celle d’Homère, il l’avait vue pendue à un arbre, ou elle était environnée de serpents à cause de toutes les faussetés qu’il avait inventées et attribuées aux dieux ; et que
■ Laert.
• Itabralqua
Tartara Pamholden, ilerùm Orco Drmiuum ; quamquam ilypco Irojana relixo Tempora leslalus, ntfail uttrA Nervos nique culem roorti concevrai airs .
Judice te, non aordidus auclor Nature.
( lIoitAT. Ilb. 1 od. 28. )
les Ames des maris qui avaient mal vécu avec leurs femmes étaient rudement tourmentées dans ce pays-là.
Pour donner plus de poids et de crédit à ses fictions fabuleuses , il avait usé d’industrie et d’artifice. Dés qu’il fut arrivé en Italie, il s’enferma dans un logis souterrain, après avoir prié sa mère de tenir un registre exact de tout ce qui se passerait. Quand il se fut tenu là autant de temps qu’il le jugea à propos, sa mère, comme ils en étaient convenus, lui fit tenir ses tablettes, où il vit les dates et les autres circonstances des événements. Il sortit de ce licu-là avec un visage pâle et tout défait. Il assembla le peuple, et assura qu’il revenait des enfers; et afin qu’on ajoutât foi à ce qu’il voulait faire croire, il commença par raconter tout ce qui était arrivé pendant son absence. Ce récit toucha et surprit tous les auditeurs. On ne douta pas qu’il n’y eût quelque chose de divin dans Pythagore. Chacun se mit A pleurer et à jeter de grands cris. LesCrotoniales conçurent pour lui une estime extraordinaire , reçurent ses leçons avec avidité , et le prièrent de vouloir bien aussi instruire leurs femmes.
Il fallait qu’il y eût dans le peuple une crédulité bien aveugle , ou plutôt une grossière supidilé , pour ajouter foi à de pareilles rêveries, qui souvent même se contredisaient ; car il ne parait pas trop facile de concilier la transmigration des Ames en différents corps avec les peines que Pythagore supposait que les Ames des méchants souffraient dans les enfers, et encore moins avec ce qu’il enseigne sur ta nature des Ames, car, comme le remarque le savant traducteur des livres de Cicéron sur la nature des dieux, l’âme des hommes et l’âme des bêtes, selon Pylhagore, est la même substance , c'est-à-dire une particule de cette âme universelle, qui est Dieu lui-même1. Quand donc on dit que l’Ame de Sardanapale, en punition de ses débauches, passe dans le corps d’un cochon, c’est précisément la même chose que si l’on disait : Dieu se modifie en cochon, pour se punir lui- même de n’avoir pas été sage et modéré tandis qu’il était modifié en Sardanapale.
1 Divin* patlitulain amenai.
( Hobat
Laclaiicc a raison de Imiter Pythagore de v ieuv radoteur, cl de dire qu'il fallait qu'il < rùt parler à des enfants , et non à des hommes faits, pour'leur débiter d'un air grave et sérieux des fables si absurdes et des contes de bonnes femmes1.
Empédocle, son disciple, enchérissait sur les rêveries de son maître, et faisait une généalogie de son Ame encore plus extravagante et plus variée , puisqu'il publiait, au rapport d'Alhénéc1, qu’il avait été tille, garçon .arbrisseau, oiseau, poisson, avant que d'être Empédoclc.
Mais comment un aussi grand philosophe que Pythagore, et si estimable par beaucoup d'excellentes qualités, a-t-il été conduit A un pareil système? Comment a-t-il pu s'allirer une si grande foule de sectateurs en leur débitant des opinions capables de révolter tout homme de bon sens? Comment des peuples entiers , qui d’ailleurs sont instruits et policés, ont-ils conservé ce dogme jusqu'à nos jours?
Il est constant que Pythagore et tous les anciens philosophes , quand ils commencèrent à philosopher, trouvèrent le dogme de l'immortalité de l'âme généralement établi dans les peuples; et c'est sur ce principe que Pythagore, comme les autres, commença à publier sa doctrine. Mais, quand il s'agissait de fixer ce que celleâme devenait après la courte fonction qu'elle avait faite d’animer un corps humain, Pythagore, et tous les philosophes avec lui, demcuraicnlembarrassés et confondus, sans pouvoir rien répondre qui fut capable de satisfaire un esprit raisonnable. Ils ne pouvaient s'accommoder des champs Élysées pour les vertueux, ni du Slyx pour les méchants , pures fictions des poêtcs.Ccs amusements des Ames bienheureuses leur paraissaient bien insipides; et devaient-ils durer sans fin, et pendant toute une éternité? Mais les Ames de ceux qui n'avaient fait ni bien ni mal , comme celles des enfants, qu'en faisait-on ? quel était leur sort et leur
> r Vidplicptsmee vanus ( sicut ntiosa- anU'Ulæ soient)
•i fabulas tanquam infanlibus creriulis finiit. Quod si a benè sensisset de iis quibus hæc loculus est. si homi- .< nés eos eiislimasset , nunquam sibi (.un pctulanfcr u mcnliendi liccutiam vindiensset. Sed «leridendn horni- « nis levistimi vanitas. » (I,acta>t, diiïn Institut. iiti. 3. cap 18 )
1 Albin lib 8. png 3(w.
état? que devaient-elles faire pendant toute l'éternité ?
Pour .se tirer de cette objection fort embarrassante , quelques philosophes destinaient les Ames des sages et des gens d'esprit à contemples le cours des astres, l’harmonie descieux, la naissance des vents et des orages et autres météores , comme l'enseignent Sénèque cl quelques autres philosophes. Mais le commun du monde ne pouvait avoir part aux joies savantes cl spéculatives de ce paradis philosophique. A quoi était-il donc occupé dans la suite de tous les siècles futurs? On sentait bien qu’il ne serait pas d'un être aussi sage que Dieu, de créer tous les jours des êtres purement spirituels pour animer des corps pendant quelques jours, et pour n'avoir plus de fonction le reste de leur durée. Pourquoi créer tant d'Ames d’enfants qui meurent en naissant et dans le sein de leurs mères Sans avoir pu faire le moindre exercice de leur raison? Estil de la sagesse de Dieu de produire chaque jour des milliers d'Ames nouvelles, et de continuer d’en créer chaque jour d'autres pendant toute l’éternité, lesquelles ne serviront A rien? Que faire de ces millions infinis d'Ames inutiles et oisives? Quel pouvait être le but de cet amas d'esprits, qui s'accumulaient incessamment, sans destination et sans fin?
Ces difficultés étaient accablantes pour toutes les sectes de philosophes. Dans l’impossibilité d’y satisfaire, quelques-uns sont venus è douter de l’immortalité de l'Ame, et même à la nier. Les autres, qui n'ont pu se résoudre A renoncer è un dogme que Dieu a gravé trop profondément dans le cœur des hommes pour pouvoir sc le dissimuler, se sont vus contraints A les faire passer d'un corps dans un autre; et comme ils ne pouvaient concevoir les peines étemelles, ils ont cru punir suffisamment les méchants en les renfermant dans les corps des bêtes. Et de là ils sont tombés dans toutes les absurdités qu'on leur reproche avec justice. Mais les autres sectes ne se défendaient guère mieux des absurdités qui naissaient de leurs différents systèmes.
Je reviens à Pythagore. Par une suite nécessaire de la métempsycose , il concluait , et c'était un des points capitaux de sa morale, que l'homme commettait un grand crime quand il
tuait ou qu’il mangeait des animaux , parce que tous les animaux , de quelque espèce qu'ils soient , étant animés, de la même Ame, il y avait une horrible cruauté à égorger un autre soi-même. C'est ce qu'üvide 1 , dans l'endroit où il feint que Pylhagore débite ses maximes nu roi Numa , décrit ingénieusement à sa manière dans ces trois vers :
lieu ! quantum scelus est in viscera coodi ,
Congestoqueavidum pinguescere corpore corpus ,
Alleriusquc animantem anhnanlis viverc lelho !
Mais , remarque encore très-spirituellement le traducteur déjà cité , qu’aurait répondu Pythagore èun homme qui lui aurait demandé, conformément A ses principes : « Quel mal « fais-je A un poulet en le tuant ? de ne fais « que lui faire changer de forme , et il risque « bien plus de gagner que de perdre A ce troc, a Peut-être que son Ame , tout en sortant de « chez lui , ira animer quelque embryon qui « un jour sera un grand monarque , un grand « philosophe ; et au lieu de se voir captive « dans un poulet , A qui des hommes peu cha- « ritables laissent souffrir dans une basse-cour « les injures de l'air et cent autres incommo- « ditês , elle se verra logée dans un assemn blage de corpuscules qui , formant le corps « tantôt d'un Èpicure, tantôt d’un César, re- « gorgera de plaisirs et d’honneurs. »
Le même philosophe défendait A ses disciples de manger des fèves ; d’ou vient qu’Horace les appelle parentes ou alliées de Pythagore : faim Pylhagorœ eognala'. On apporte différentes raisons de cette défense ; entre autres , que les fèves 3 , par l'enflure qu’elle causent , excitent des vapeurs fort contraires A la tranquillité de l'âme , nécessaire A ceux qui s’appliquent A la recherche de la vérité.
Je ne linirnis point, si j'entreprenais de rapporter en détail toutes les merveilles attri- Ibuées A Pylhagore. Si l’on en croit Porphyre, Icot ennemi déclaré du christianisme , et Iam-
1 Metamorph. lib. 15.
* Lib 2, mi. 6-
3 n Ex quo cliam Pythagoricis interdielum pulatur, de « Tâta tcsccirnlur; quod babel inflalioncm .magnam is « ci bus , tranquillilati mentis quærcnlis vera contra « riaui. » tCic. de IHvinal lib. 1, n 62. )
blique, son disciple (car ce sont IA les dignes garants qu'on cite de tous ces miracles) , Pylhagore se faisait eidendre et obéir des bêtes mêmes. Il ordonna A une ourse, qui faisait de grands ravages dans la Daunie, de se retirer , et elle disparut. Il défendit à un bœuf, après lui avoir dit un mot A l'oreille, de manger des fèves : oneques depuis il n'y toucha. On affirme qu’en un même jour on l’avait vu et entendu disputer dans une assemblée publique en deux villes fort éloignées l’une de l'autre , et situées l'une en Italie, l’autre en Sicile. Il prédisait les tremblements de terre , apaisait les tempêtes . chassait la peste et guérissait des maladies. Sa cuisse d'or ne doit pas être omise. Il la montra A son disciple Abaris, prêtre d’Apollon l’hyperboréen, pour lui prouver qn’il était lui-même cet Apollon ; et il l'avait aussi montrée, dit-on, dans une assemblée publique A Crotone. Quelles merveilles le même Jamblique ne rapporte-t-il point de cet Abaris ! Porté sur une flèche au travers de l’air comme sur un Pégase, il faisait bien du chemin en peu de temps , sans que ni les rivières, ni les mers, ni les lieux inaccessibles aux autres hommes , pussent ou arrêter ou retarder ses courses. Croirait-on qu’on pût sérieusement, sur le témoignage de tels auteurs, citer comme réels et véritables des miracles et des guérisons opérés par Pylhagore? Credat judæut Apellal Les gens sensés, même parmi les païens , s’en moquaient ouvertement.
il est temps de finir son histoire. On rapporte en bien des manières différentes les circonstances de sa mort. Je n’entrerai point dans ce délai. Justin marque qu'il mourut A Mètaponle’.où il s’était retiré, après avoir demeuré vingt ans A Crotone, et que l'admiration qu’on eut pour lui alla si loin, que sa maison fut convertie en un temple , et qu’on l'honora comme un dieu. Il vécut jusqu'A un âge fort avancé.
EMFÉdOCLE.
Empédoclc, philosophe pythagoricien, était dAgrigcnle, ville de Sicile II Hérissait dans
1 Justin. lib. 20, cap f.
sac
la 84* olympiade Il fit plusieurs voyages, comme c’était alors la coutume , pour enrichir son esprit des plus rares connaissances. De retour dans sa patrie, il fréquenta les écoles des pythagoriciens. Quelques-uns le font disciple dePythagore : maison croit qu’il lui était postérieur de plusieurs années.
Il s’appliquait non-seulement à composer des ouvrages1 * * *, mais encore à réformer les mœurs de ses concitoyens ; et il ne tint pas à Empédocle qu'il ne fil à Agrigente ce que Pylhagore avait fait i C rotons. La ville d’Agrigente était plongée dans le luxe et la débauche. On y comptait , selon Diogène Laërce, huit cent mille habitants : ce qu'il ne faut pas entendre de la ville seule, mais encore de son territoire. J’en ai marqué ailleurs les richesses et l'opulence. Empédocle avait coutume de dire que les Agrigentins se livraient à ia bonne chère et au plaisir comme s’ils comptaient mourir le lendemain , et qu’ils s'appliquaient à construire des édifices comme s’ils comptaient ne devoir jamais mourir.
Rien ne fait mieux connaître le luxe et la mollesse des Agrigentins5, que l’ordre qui fut prescrit à ceux qui étaient commandés la nuit pour défendre la ville contre les attaques des Car- Ihaginois. Cet ordre portait que chaque homme n'aurait pour se coucher qu’une peau de chameau , un pavillon , une couverture de laine , cl deux oreillers. Les Agrigentins trouvèrent cette discipline très-dure , et eurent bien de la peine i s’y soumettre. Parmi ces citoyens livrés au luxe il y avait néanmoins d’honnêtes gens qui faisaient un très-bon usage de leurs richesses, comme je l’ai exposé ailleurs.
L'autorité qu'Empédocle * s’était acquise & Agrigente ne lui servit qu'à y faire régner, autant qu'il put, la paix et le bon ordre. On lui offrit l'autorité suprême , qu’il refusa constamment. Son principal soin fut de faire cescer les divisions qui régnaient parmi les Agrigenlins , et de leur persuader de se regarder tous comme égaux, et comme ne formant tous ensemble qu’une même famille9. Il porta en-
i An. M. 3500.
• Diog. Laert.
> Dtod. lib. 13, psK *)5
• Diog. Larrt.
• Pial, adv Col. |>ag. 11*26.
suite son attention à réprimer l’insolence dés principaux de la ville, et à empêcher qn'on ne dissipât le trésor public. Pour lui, il employait ses revenus à marier les filles qui n’avaicot| point de dot.
Ce fut pour établir', autant qu’il lui était possible, l’égalité entre les habitants d’ Agrigente , qu’il fit casser te conseil composé de mille citoyens choisis entre les plus riches. 11 le rendit triennal , de perpétuel qu’il était; et lit en sorte qu’on en accordât l’entrée à ceux du peuple , ou au moins à ceux qui étaient dans la disposition de favoriser le gouvernement démocratique.
Lorsque Empédocle allait aux jeux olympiques1 , on ne parlait que de lui. Ses louanges faisaient le sujet ordinaire des conversations. C’était un usage ancien 1 déchanter en public les vers des grands poêles, comme ceux d’Homère, d'Hésiode, d’Archiloque , de Mimnerme, de Phocylide.eld’autres. On fiteet honneur â ceux d’Empédocle. Le chantre Cléomène chantait aux jeux olympiques ses Purifications*, poème moral de trois mille vers hexamètres, composé par noire philosophe sur les devoirs de la rie civile, le culte des dieux , et les préceptes de morale. On appelait ainsi ce poème, parce qu’il contenait des maximes qui enseignaient le moyen de purifier l’âme et de la perfectionner. On croit5 que les vers dorés faisaient partie de ce poème.
Empédocle était en même temps philosophe5, poète , historien , médecin , et même , selon quelques-uns, magicien. Il y a bien de l’apparence que sa magie n’élait autre chose que la connaissance profonde qu’il avait acquise de tout ce qu'il y a de plus secret dans la nature. On attribuait à la magie le service important qu’il, avait rendu aux Agrigentins, en faisant cesser certains vents réglés, qui par leur souffle violent causaient un grand dommage aux fruits de la terre ; et à ceux de Sélinonlc , en les guérissant de ia peste causée par la puanteur des eaux d’un fleuve qui passait dans leur ville. Sa
1 Diog. Laert.
» Ibid.
s Athcn. lib. 11 , pag 620.
* KstOappot
* Garni aur.
« Ibid,
magie , pour le premier fait , d’avoir bouché une ouverture de montagne d’où sortaient des exhalaisons infectes qu’un vent du midi poussait vers le territoire d'Agrigenle ; et pour le second fait , d’avoir fait entrer à ses frais dans le fleuve de Sélinonle deux petites rivières qui en adoucirent les eaux, et qui leur ôtèrent leur mauvaise qualité.
Le plus merveilleux effet de la magie d’Empédocle, et qui le fit regarder comme un dieu, est la résurrection prétendue d’une femme d’Agrigente, nommée Panlhia. Pline* en parle, aussi bien qu’Origène. Hermippus, qui se contente de dire que celte femme, ayant été abandonnée des médecins, et apparemment tenue pour morte , fut guérie par Empédocle , réduit ce miracle à sa juste valeur ; et Galien parait entrer dans ce sentiment.
On dit qu’Empédocle, afin de confirmer les peuples dans l’opinion où ils étaient de sa divinité en disparaissant tout d’un coup 4, alla se précipiter dans le goufTre du mont Etna. Mais cette extravagance a bien l’air d'être de l'invention de ceux qui se sont fait un plaisir, soit de jeter du merveilleux dans la vie de ces philosophes , soit au contraire de les rendre ridicules. Des auteurs plus sensés nous apprennent qu’il se retira dans le Péloponnèse, où il mourut à l'àge de soixante ans , comme le dit Aristote, vers le commencement de la 88' olympiade6.
A*T. II. — Division Dt XX StCTI ITALIQUE ES QUATHB SECTES.
La secte italique de Pylhagore se divise en quatre autres : celle d’Héraclite, qui porta son nom; l’éléalique , qui eut pour chef Démocrite ; la ^sceptique , dont Pyrrhon fut le fondateur; et l’épicurienne, qu’Epicure établit.
' Laerl.
* Lib. 6, cap. SS. — Ub. 3, contr. Cets.
r De Locts affect. lib. 6.
• Dlog. Laerl.
• Deus immortalis haberl
Dum cnpit Empedocles, anlentem frigidus Ætnam Insilnit.
(Horat. de Arlepoel. [ v. 165 ))
* Âd. M. 3570
g I. — Secte o'IIébacxite.
On soit peu de choses de ce philosophe, fl était d’Ephèse , et vivait Yers la 59' olympiade On dit qu'il n’eut point de maîtres, et qu'il devint savant par ses continuelles méditations.
Entre plusieurs traités qu’il composa , celui de la Nature , qui était un recueil de toute sa philosophie , fut le plus estimé. Darius , roi de Perse , fils d’Hystaspe , ayant vu cet ouvrage, écrivit une lettre fort obligeante à Héraclile pour le prier de venir h sa cour, où sa vertu et sa science seraient plus considérées que dans la Grèce. Le philosophe , peu sensible è des avances si gracieuses et si pleines de bonté , répondit grossièrement qu'il ne voyait parmi les hommes qu'injustice, que fourberie, qu’avarace , qu’ambition ; et que , se contentant de peu, comme il faisait, la cour de Perse lui convenait mal. Il n’avait pas tort dans le fond. 11 n’est pas étonnant qu’un Grec né libre, ennemi de la hauteur des rois barbares , des servitudes et des vices des courtisans , fasse un grand cas de la pauvreté jointe à l’indépendance , et l’estime infiniment plus que la grande fortune qu'il pouvait attendre d’un monarque vivant au-milieu de la pompe, du faste , de la mollesse et des délices , dans une nation la plus décriée pour le luxe. Il aurait pu seulement accompagner son refus de manières plus honnêtes.
C'était un vrai misanthrope. Il n'était content de rien , tout lui déplaisait. Le genre humain* lui faisait pitié. Voyant tout le monde se livrer à une joie dont il sentait le faux, il ne paraissait jamais en public sans verser des larmes , ce qui lui fit donner le surnom de pleureur. Démocrite, au contraire, qui ne voyait rien de sérieux dans ce qui occupe le plus sérieusement les hommes , ne pouvait s'empêcher de rire >. L'un ne trouvait dans la
‘ Ao. M. 3160. - Lacrt.
• • Heraelitu» , quolles prodleral , et tanlàm circa le a mais viventium . imo malè perennüum «Ment , flem bat , misera batur omnium , qui stbi l*ti feliceaque oca cnrrebant. Oeniocrttuni contra aiunt nunquam sine Huit a in publlco fuisse : aded nibil illi yldebalur atrium cow rum qtue sérié agebanlur. a ( Sesec. de trà , lib. 3 , c cap. 10. )
s n lluic omnia . quae aginius , miseri® ; illi inepliæ a videbontur. a ( Id. de Tranq. unim. cap. 15. )
iiOlt
vie que. misères , l’autre que niaiseries et bagatelles. Ils avaient tous deux raison dans un certain sens.
Héraclke , ennuyé et fatigué de tout , prit enlin les hommes en si grande aversion , qu’il se retira sur une montagne pour y vivre d'herbes dans la compagnie des bêtes sauvages. Une hydropisie que ce genre de vie lui causa l’ayant obligé de descendre à la ville, il y mourut peu de temps après.
g II. — Secte de Dèeocïite
Démocrite, auteur de cette secte, l’un des plus grands philosophes de l’antiquité, était d’Abdère dans laThrace'.Xerxés, roi de Perse, ayant logé chez le père de Démocrite, lui laissa quelques mages, qui furent les précepteurs de son fils, et qui lui enseignèrent leur, prétendue théologie et l’astronomie. Il reçut ensuite les leçons de Leucippe , et apprit de lui 1e système des atomes et du vide.
L’inclination extraordinaire qu’il eut pour les sciences le porta à voyager dans tous les pays du monde où il espéra de trouver d’habiles gens. Il vit les prêtres d'Égypte : il consulta les ühaldéens et les philosophes persans. On veut même qu’il ait pénétré jusque dans tes Indes et dans l'Ethiopie pour conférer avec les gymnosophistes.
Il négligea le soin de ses revenus *, et laissa ses terres incultes, afin de s’occuper avec moins de distraction à l'étude de la sagesse. On a été jusqu’à dire, mais avec peu de vraisemblance, qu'il s’était crevé les yeux, dans l'espérance de méditer plus profondément, lorsque les objets de la vue ne feraient •point diversion aux forces intellectuelles de son àme. C’était s’aveugler en quelque sorte que de s'enfermer dans un tombeau, comme on
* Laeri.
1 « Democritus rcrè falséve dicitur oculls se privasse , « ut quâm minime animis a cogitation i bus abdueereliir. « Palri moiii um oegleiit, agros dcscruit incul los; quid *• quærcns aliud , nisi bealam vilain ?»(/>« Finit. lib. 5,
Miramur, si Democriti pccus edil agcllos
Oultaquc, dum peregré esl animus sine corpore veloi
(Ho* ai lib. 1, ep. 12.)
dit qu'il luisait pour vaquer plus librement à la méditation.
Ce qui paraît plus certain *, c’est qu’il dépensa pour ses voyages tout son patrimoine, qui montait à plus de cent talents ( cent mille écus ). A son retour il fut cité en justice pour avoir ainsi dissipé son bien. Les lois du pays portaient que ceux qui auraient dépensé leur patrimoine ne seraient point enterrés dans le tombeau de leur famille. Il plaida luimême sa cause, et produisit, pour témoin du légitime emploi qu’il avait fait de ses biens, le plus parfait de ses ouvrages dont il Bt lecture aux juges. Ils en furent si charmés, que nonseulement ils le renvoyèrent absous , mais ils lui tirent rendre, sans doute du trésor commun de la ville, autant de bien qu’il en avait dépensé dans scs voyages, lui érigèrent des statues , et ordonnèrent qn’après sa mort le public prendrait soiu de ses funérailles : ce qui fut exécuté. Il voyagea en grand homme, pour s’instruire, et non pour s’enrichir. Il alla chercher jusqu’au fond des Indes les richesses de l’érudition, et ne se soucia guère des trésors qu’il trouvait presque à sa porte dans un pays abondant en mines d’or et d'argent.
Il passa quelque temps à Athènes1, le centre de toutes les sciences et 1e domicile des beauxesprits. Mais , loin de chercher à y faire briller son mérite, et à y faire parade de ses rares connaissances, il affecta d’y demeurer inconnu: circonstance remarquable dans un savant et dans un philosophe I
On rapporte un fait asset singulier , mais fondé uniquement sur des lettres d’Hippocrate que les savauts croient être supposées. Les Abdèriles, voyant Démocrite leur compatriote ne se soucier de rien, rire et se moquer de tout, dire que l’air était rempli d'images, chercher ce que disent les oiseaux dans leur chanl, habiter presque toujours dans des tombeaux, craignirent que la lête ne lui tournât, et qu’il ne devint entièrement fou, ce qu’ils regardaient comme le plus grand malheur qui pût
> Laert. — Athen lib. *. pag. 168.
* « Yen! Aihenas, inquil Democrllua , neque me qui-— « quant ibi agitovit. Consument Imminent e! gravent ,
« qui glorWur à glorli se abfuisse! » ( Tuic. Qutnt lib b, n. 10t. )
«*«fr »80
arriver à lenr ville. Ils écrivirent donc à Hippocrate, pour le prier de venir voir Dèmocriie. Le grand intérêt qu’ils prenaient à la santé d'un concitoyen si célébré leur fait honneur. L’illustre médecin qu'ils avaient fait venir, ayant eu quelques conversations avec le prétendu malade, en jugea bien diOéremment d’eux, et dissipa toutes leurs craintes- en déclarant qu’il n'avait point connu d’homme plus sage ni plus sensé que ce philosophe. Biogène Laèrce fait aussi mention de ce voyage d’Hippocrate à Abdère.
On ne trouve rien de certain ni sur le temps de sa naissance, ni sur le temps de sa mort. Diodore de Sicile le fait mourir Âgé de quatrevingt-dix ans, la première année de la 90° olympiade
Démocri te était un beau génie ', un esprit vaste, étendu, pénétrant, et qui s’appliqua à toutes les plus rares connaissances. La physique, la morale, les mathématiques, les belles-lettres, les beaux-arts, se trouvèrent dans la sphère de son activité.
On dit qu’ayant prévu qu’une certaine année serait mauvaise pour les oliviers, il acheta à vil prix une grande quantité d’huile et y fit un gain immense. On s’étonnait avec raison qu’un homme qui n’avait jamais paru se soucier que de l’étude3, et qui avait toujours fait tant de cas de la pauvreté , se fût jeté tout d’un coup dans le commerce , et eût songé à amasser de si grands biens. 11 expliqua bientôt lui-même ce mystère , en restituant à tous les marchands dont il avait acheté l’huile , et qui i étaient au désespoir du mauvais marché qu’ils , avaient fait , tout ce qu'il avait gagné dessus , Jet se contentant de faire connaître qu’il ne tenait qu’à lui de devenir riche. On raconte une ^histoire pareille de Thalés.
Epicure est redevable & Démocrite de presque tout son système; et, pour rendre l’élégante expression latine*, c’est des sources de
■ An. M. 358t.
* Lacrt. |
s u Mirantibus qui pauperlatem et quielem doctrina- « rum ei sciebant imprimis cordi esse. Atque . ut appa- « ruit causa, et ingens divitiarum cursus , restituisse roer- « cedem (ou plutôt mercem ) amis et avidæ domino rum « pcenHentis, contcntum ila probasse, opes sibl in facili, a quum vellel , Tore. * ( Pur», iib. 18, cap. 28. )
4 « Dcmociiius vir magnus in primis, cujus Tontibus
ce dernier que coulent les eaux dont Epicure arrose ses jardins. Celui • ci se fit tort en n'avouant pas les obligations qu’il avait & Démocrite, et en le traitant de rêveur. Nous exposerons dans la suite ses sentiments sur le souverain bien de l’homme, sur le monde , sur la nature des dieux.
C’est aussi Démocrite 1 qui a fourni aux pyrrhoniens tout ce qu'ils ont dit contre le témoignage des sens ; car, outre qu’il avait accoutumé de dire que la vérité était cachée au fond d'un puits, il soutenait qu'il n’y avait rien de réel que les atomes et le vide , et que tout le reste ne consistait qu’en opinion. et en apparences.
On prétend que Platon * était ennemi de Démocrite. 11 avait ramassé avec soin tous ses livres , et allait les jeter au feu , lorsque deux philosophes pythagoriciens lui représentèrent que cela ne servirait de rien, parce que plusieurs personnes s’en étaient déjà pourvues. La haine de Platon envers Démocrite a paru , en ce qu’ayant fait mention de presque tous -les anciens philosophes, il ne l'a jamais cité, non pas même dans les endroits où il s'agissait de le réfuter.
g III. — Secte appelée sceptique ,
OU PTElUOniEEKE.
Pyrrhon, natif d'Elide au Péloponnèse, fut disciple d’Anaxarque , et l'accompagna jusqu’aux Indes. Ce fut sans doute à la suite d’Alexandrc-le-Crand, d’où l’on peut connaître en quel temps il a fleuri. 11 avait exccrcé le métier de peintre avant que de s'attacher à la philosophie.
Ses sentiments ne différaient guère des opinions d’Arcésilas, et sc terminaient à l’incompréhensibililé de toutes choses. Il trouvait partout, et des raisons d’affirmer, et des raisons de nier : et c’est pour cela qu’il retenait son consentement après avoir bien examiné le pour et le contre, sans conclure autre chose, sinon qu’il ne voyait encore rien de clair et de certain , non liquet, et que la matière dont il
« Eplcunu hortulo* »uos Irrigsvll. » (De Aol. Deor. Iib I, a. IM.)
1 Lacrt.
eiait question avait besoin d'être encore approfondie. Il paraissait donc toute sa vie chercher la vérité; mais il se ménageait toujours des ressources pour ne pas tomber d'accord qu’elle se fût montrée i lui : c'est-à-dire qu'en effet il ne voulait pas la trouver, et qu’il cachait cette affreuse disposition sous le spécieux dehors de la recherche et de l'examen.
Quoiqu’il ne soit pas l’inventeur de cette méthode de philosopher , elle ne laisse pas de porter son nom : l’art de disputer sur toutes choses, sans prendre jamais d'autre parti que de suspendre son jugement, s’appelle pyrrhonisme. Les disciples de Pyrrhon s’appelaient aussi sceptiques', d’un mot grec qui signifie considérer, examiner, parce que c’était là où se terminait tout leur travail.
L’indifférence de Pyrrhon est étonnante; et, si tout ce que Diogène de Laërce* en rapporte est vrai , elle allait jusqu’à la folie. Cet historien dit qu'il ne préférait rien à rien, qu'un chariot et un précipice ne l’obligeaient point à faire un pas en arrière ou à côté , et que ses amis qui le suivaient lui sauvèrent fort souvent la vie1 * 3. Cependant un jour il prit la fuite pour se garantir d’un chien qui le poursuivait ; et comme on le raillait sur cette crainte contraire à ses principes et indigne d’un philosophe : Il est difficile , répondit-il , de dépouiller entièrement l’homme.
Anaxarquc son maître étant tombé dans un fossé*, il passa outre sans daigner lui tendre la main. Loin qu'Anaxarque lui en sût mauvais gré, il blâma ceux qui reprochaient à Pyrrhon une dureté si inhumaine , et loua son disciple de cet esprit indifférent et qui n’aimait rien. Que deviendrait la société et le commerce de la vie avec de tels philosophes?
Pyrrhon soutenait qu'il n’importe pas pins de vivre que de mourir, ou de mourir que de vivre5. Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on. Cestàcause de eelaméme, répondit-il , parce que la vie et la mort sont également indifférentes.
1 Xxiirrofisu.
* Laerl.
■ Ariüocles, apail K use S Prirp. evanp. Ilb. Il,
cap. 18.
« liai.
■ Stotaraa, sermone 118.
Il enseignait ce dogme abominable' et qai ouvre la porte à tous les crimes : que l’honneur et l'infamie des actions , leur justice et leur injustice dépendaient uniquement des lois humaines et de la coutume ; en un mot , qu’il n’y avait rien en soi-même d’honnête et de honteux , de juste et d’injuste.
Sa patrie le considéra extrêmement *, lui conféra la dignité de pontife, et, en sa faveur, æcorda une exemption de tributs à tous les philosophes : conduite bien singulière à l’égard d’un homme que l’on comblait d'honneurs , pendant qu’il ne lui était dû qu’un profond mépris.
g IV. — Sects iriccaiEKKi.
Épicure , l’un des plus grands philosophes de sou siècle3, naquit à Gargettium dans l'Attique, la troisième année de la 109'. olympiade4. Son père Nêoclès , et sa mère Chérestrata , furent du nombre des habitants de l’Attiquv que les Athéniens envoyèrent dans l'ile de Samos. C’est ce qui fit qu’Epicure passa daus cette fie les années de son enfance.
Il ne revint à Athènes qu’à l’àge de dix-huit ans *. Ce ne fut pas pour s’y fixer : car quelques années après il alla trouver son père qui demeurait à Colophon ; et depuis il séjourna en différents endroits. Ce ne fut qu’environ à l’àge de Irente-sii ans qu’il s’établit pour toujours à Athènes6.
Il y érigea une école daus un beau jardin qu’il avait acheté. Une foule incroyable d’auditeurs vint bientôt de toutes les villes de la Grèce, de l’Asie, et de l’Egypte même, pour recevoir scs leçons. Si l’on encrait leTorquatus de Cicéron 7 ardent défenseur de la secte épicurienne , les disciples d’Epicure vivaient en commun avec leur maître dans une union parfaite. Et an lieu que , dans toute l’antiquité, à peine comptait-on pendant plusieurs siècles trois couples de vrais amis-, Epicure*
1 Laerl.
* Ibid.
» Ibid.
« An M. 3662.
* Laerl.
« An. M. 8609.
i De Finib. lib. 1, n. 65.
* Eus. Pr*p. evang. lib. 14 , cap. 5.