SES PHILOSOPHES
J’ai lâché d’exposer le plus rlairement qu’il m’a été possible l’histoire des différentes sectes des philosophes païens. Avant qne de quitter cette matière, et d’exposer iesdivers sentiments de ces sectes , je crois devoir avertir par avance le lecteur qu’il serait trompé s’il s’attendait à voirun grand changement , une grande réforme dans les mœurs des hommes par les différentes instructions de tous ces philosophes. La sagesse dont se vantaient les plus éclairés parmi tant de sectes qui partageaient l’univers , n’a pu finir aucune question , et a multiplié les erreurs. Tonte la philosophie humaine n’a prétendu instruire les hommes qu’à marcher d'une manière digne de l’homme , parce qu’elle n’a reconnu dans les hommes que des qualités humaines , et qu’elle ne les a destinés qu’à la
* Laert.
* Plut, in Dcmatr. pag. 985.
s Tacll. lllst. Hb. 4, cap. 8.
* An. M. 3733
jouissance des biens humains. Et ses instructions ne sont pas inutiles en ce point , qu'elles détournent au moins les hommes de la vie brutale qui déshonore l’excellence de la nature humaine , et qui leur fait chercher leur bonheur dans la plus vile portion de leur être , c’est-à-dire, dans le corps. Mais toute cette réforme sc réduit à bien peu de choses. Quel progrès ont fait les sectes des philosophes , quoique revêtues de tant d’éloquence , et soutenues de tant de subtilité? Elles ont laissé' les hommes dans l’état où elles les ont trouvés ; dans les mêmes perplexités , tes mêmes préventions , le même aveuglement.
El comment auraient-elles pu travailler à la réforme du cœur humain , ne sachant ni en quoi il était déréglé, ni quelle était la source de son déréglement? Sans la révélation du péché d’Adam ', que connaissait-on de l’homme et de son véritable état? Depuis sa chute, il est plein de contrariétés étonnantes. Il retient de sa première origine des sentiments de grandeur et d’élévation , que sa dégradation et sa bassesse n'ont pu étouffer. Il veut tout , il aspire à tout. Son désir pour la gloire , pour l'immortalité , pour un bonheur qui renferme tous les biens, est infini. Et, d’un autre côté, il s'amuse à tout : un néant l'occupe , un néant l'afilige ou le console. 11 est un enfant en mille occasions; faible, découragé, abattu : sans parler de ses vices et de ses passions , qui le déshonorent et l’avilissent, et qui le rendent quelquefois inférieur aux bêtes, dont il est plus voisin que de l’homme par ses indignes inclinations.
L'ignorance de ces deux étals a jeté les phi—
< M. du Guet, J. C. crudDé, loin. 1 , cbap. 5, d'après M. Pascal.
losophes dans deux excès également absurdes'. Les stoïciens , qui s’étaient fait une idole de leur sagesse chimérique, inspiraient à l’homme des sentiments d’une grandeur pure ; ce n'est pas là son état. Les épicuriens, qui l'avaient dégradé en le réduisant à la matière, lui inspiraient dessentiments de bassesse pure: et c'est aussi peu son état. La philosophie n’était point capable de discerner des choses si voisines , et en même temps si éloignées : si voisines , puisque l’état de l’homme les réunit; et si éloignées , puisqu’elles appartiennent par leur nature à des états totalement différents. Un tel discernement n'a point été fait avant Jésus-Christ, ou indépendamment de Jésus- Christ. L’homme ne s'est point connu , cl n’a pu se connaître avant lui. II s’est ou trop élevé, ou trop abaissé. Ses maîtres l’ont toujours trompé , ou en flattant un orgueil qu'il fallait abattre, ou en ajoutant à une bassesse qu’il fallait relever. Je comprends par là combien la révélation m'était nécessaire , et combien le don de la foi me doit paraître précieux.
Il est vrai que la manière dont le péché d'Adam a passé jusqu’à moi est couverte d'obscurité. Mais de ce seul point que cachent les ténèbres vient la lumière qui éclaircit tout , et dissipe toutes mes difficultés. Je n’ai doue garde de refuser de croire une seule chose , dont la foi est récompensée par l’intelligence de tant d’autres ; et j’aime mieux soumettre ma raison à un seul article qu'elle ne comprend pas, mais qui est révélé , que de la révolter sur une infinité d’autres qu’elle comprend aussi peu , cl dont la révélation divine ne lui interdit pas l’examen, et n’aplanit pas les difficultés.
i Principes de la Foi , tom. I , cap. 9.