‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 115 sur 178 · SENTIMENT UES ANCIENS PHILOSOPHES SUR LA DIALECTIQUE · texte numérisé non relu

SENTIMENT UES ANCIENS PHILOSOPHES SUR LA DIALECTIQUE

La dialectique , ou la logique, est la science qui donne des règles pour diriger les opérations de notre esprit dans la recherche du vrai, et pour nous apprendre à le discerner du faux '. J’ai marqué assci au long, dans le second tome du Traité des Etudes , de quelle utilité était cette partie de la philosophie, et l’usage qu’il en fallait faire.

Aristote est, parmi les anciens, le plus excellent auteur pour la dialectique. Outre plusieurs autres ouvrages , nous avons de lui quatre livres de l’Analyse , où il établit tous les principes du raisonnement. « Ce génie , » dit le P. Bapin , dans la comparaison qu’il fait d’Aristote et de Platon , « ce génie si plein de a raison et d’intelligence, approfondit tellea ment l’abtme de l'esprit humain , qu’il en « pénétra tous les ressorts par la distinction « exacte qu’il fit de scs opérations. On n’avait

I « Dlalerttea vert cl fclst quasi disccplalrli cl juilci. »

( Cic. Acad Quœst. \lb. 4, n. W. )

<•»§£, r.ou <§»*»

* point encore sondé ce vaste fond des penj sées de l'homme pour en connaître la pro- « fondeur : Aristote fut le premier qui décou- « vrit celte nouvelle voie pour parvenir à la « science par l’évidence de la démonstration,

• et pour aller géométriquement à la démona slration par l’infaillibilité du syllogisme , « l'ouvrage le plus accompli et l’effort le plus « grand de l’esprit humain.*

Cet éloge est grand et ne laisse rien à désirer; mais on ne peut disputer à Aristote la gloire d'avoir porté fort loin la force du raisonnement , et d’en avoir démêlé avec beaucoup de subtilité et de discernement les règles et les principes.

Cicéron parait reconnaître ce philosophe pour l’auteur et l’inventeur de la dialectique' : lui-même en fait honneur à Zénon d'Élée, au rapport de Diogène Laërce *. On croit donc que Zénon fut le premier qui trouva cette suite naturelle de principes et de conséquences dont il forma un art, qui jusque-là n’avait eu rien de fixe ni de réglé. Mais Aristote sans doute enchérit beaucoup sur lui.

Celte étude faisait la principale occupation des stoïciens *, qui reconnaissaient pour chef un autre Zénon. Ils se piquaient d'exceller dans cette partie de la philosophie. En effet , leur manière de raisonner était vive, pressante, serrée, propre à éblouir et à embarrasser leurs adversaires, mais obscure, sèche, dénuée de tout ornement ; et souvent elle dégénérait en minuties, en sophismes, en arguments captieux et entortillés*, pour me servir du terme de Cicéron.

Quoique la question, s’il y a quelque chose de certain dans nos connaissances, ne dût être regardée que comme une question préliminaire à la dialectique, elle en faisait pourtant le principal objet ; et c'est sur quoi les philosophes disputaient avec le plus de vivacité. La différence de sentiments sur ce sujet consistait en

< « Arisiotcles uliïusque partis dialecMce princepa. » ( Tofic. d. 6. )

> In Zcnone.

* « Stolcomm in dlileeUcli ornais car» coiKumitur. » ( Brut. n. 118. )

* • Conlorluits quibnsdam ac miootil eonrlusiuncu- « Ms... pflid volunt non nsc mtluin dolorcm. » ( Tutc. Quasi, tib. Z, n. Si. )

ce que les uns croyaient qu’on pouvait avoir des connaissances sûres et porter des jugements certains, et que les autres au contraire prétendaient qu’on ne pouvait rien connaître certainement, ni par conséquent rien affirmer de positif.

La manière de disputer dont avait usé Socrate ' pouvait bien avoir donné lieu i cette dernière méthode de philosopher. On sait qu'il ne disait jamais son sentiment, qu’il se contentait de réfuter celui des autres sans rien affirmer positivement, et qu’il déclarait ne savoir autre chose sinon qu’il ne savait rien, et c'était même pour cela qu'il croyait mériter l’éloge qu'Apotlon lui avait donné d'être le plus sage des hommes. Plusieurs croient que Platon suivit la même méthode, mais on n’en convient pas.

Ce qui n'est point douteux11, c’est que les deux plus célèbres disciples de Platon, Speusippe, son neveu, et Aristote, qui formèrent deux fameuses écoles, le premier celle des académiciens, l’autre celle des péripatéticiens, abandonnèrent la coutume qu’avait Socrate de ne parler jamais qu’en doutant , et de ne rien affirmer; et que, réduisant la manière de traiter les questions à de certaines règles et & une certaine méthode, ils en firent un art, une science connue sous le nom de dialectique, qui fait une des trois parties de la philosophie. Ces deux écoles portaient un nom différent, mais dans le fond avaient les mêmes principes à peu de chose près. Nous les confondrons pour l'ordinaire sous le nom d'ancienne académie.

Le sentiment de l’ancienne académie était que, quoique nos connaissances prissent leur origiue dans le sens, ce n'étaient pas les sens qui jugeaient de la vérité, mais l'esprit, qui seul méritait d’être cru, parce qu'il est le seul qui voie les choses telles quelles sont en ellesmêmes, c’est-à-dire qui voie ce que Platon appelle les idées, lesquelles subsistent toujours dans le même état, et ne souffrent aucun changement.

Zénon le chef des stoïciens, qui était de Citium, petite ville de Cypre, accordait quel-

1 Ac. Quest. Ilb. i, n. 15.

• Ibid. o. 17.

* Ac. QussL Mb. I. n. 30.

àoogle

que chose de plus au témoignage des sens , qu'il prétendait être certain et évident', mais eu supposant certaines conditions , savoir , qu’ils fussent sains et en bon état, et qu’il n’y eût aucun obstacle qui en pût empêcher l’effet.

Épicure allait encore plus loin. !t donnait une telle certitude au rapport des sens, qu’il les regardait comme une règle infaillible de vérité*; en sorte qu’il enseignait que les objets étaient précisément tels qu'ils nous paraissent-, que le soleil, par eiemple, et les étoiles fixes n’avaient pas réellement plus de grandeur qu'ils ne paraissent en avoir à nos yeux. H admettait un autre moyen de discerner la vérité : c’est l’idée que nous avons des choses, sans laquelle nous ne pouvons former aucune question, ni porter aucun jugement. Anlecepta 5 animo quadam informatio , line qui} net intelligi quicquam , nec dispulari potes! .

Zénon employait le même principe, et insistait particulièrement sur les idées claires , évidentes et certaines que nous avons naturellement de certains principes par rapport auxmœursetà lacondnitedela vie. « L’homme « de bien*, dit-il, est déterminé à tout souffrir « et à se laisser déchirer par les plus cruels » tourments, plutôt que de manquer ù son

* devoir et que de trahir la fidélité qu’il doit « à sa yvatrie. Je demande pourquoi il s’imu pose i lui-même une loi si dure et si cono traire en apparence à ses intérêts, et s’il est « possible qu’il prenne une telle résolution, s’il « n'a dans l’esprit une idée claire et distincte « de la justice et de la fidélité, qui lui mon- « tre évidemment qu’il doit s’exposer à tous

' • llaumen mtiinuesliD Mnslbas veritu, tielunt « lunl el valant» , cl omnia ranoveulur que obaiant et

• Impet! lunt. a { Lib. 4, o. 19.)

* « Epicurus omnus sensoa vert uuncios dlilt ewe. a ( Dt Nat. Il for. n. 70. )

* Lib. de Nal. Deor. n. 43

* « Quart) eliam , Ule tir bonus, qui statuit omnem « cruciatura perferre , intolerabili dolose lacerari polius, m quam aut officlum prodal aul fidem , cur bas slbi lam « graves leges imposuerlt , quum , quamobrem tta opor- < teret , nlhï! baberel romprehe nsi , percepti , eognili , « roDstituti T Nullo igitur modo fier! potest , ut quisquam « tanti ntimet Equitation et üdem , ut cujus consenranu de causâ nullum supplicium recuset, nisl lis rebus as- « sensus sit.que taise esse non potsunl.» {Acad. Quasi. lib. 4. a. 23. )

« les supplices plutôt que de rien faire qui soit « contraire b la justice et à la fidélité. »

Ce raisonnement, que Zénon fonde sur la certiluile des idées claires et évidentes, montre la fausseté du principe reçu communément dons l’école des péripatéticieos , que toute t nos idées viennent de nos sens ' ; car, comme le remarque la Logique de Port- Royal, il n'y a rien que nous concevions plus distinctement que notre pensée même, ni doproposition qui nous puisse être plus claire quecelle-là. Je pense, donc je suit. Or nous ne pourrions avoir aucune certitude de cette proposition, si nous ne concevions distinctement ce que c’est que qu’être, et ce que c’est que penser; et il ne faut point demander que nous expliquions ces termes, parce qu'ils sont du nombre de ceux qui sont si bien entendus par tout le monde, qu’on les obscurcirait en voulant les expliquer. Si on ne peut nier que nous n’ayons en nous les idées de l’être et de la pensée, qu’on nous dise par quels sens elles sont entrées dans notre esprit. Il faut donc convenir qu’elles ne tirent en aucune sorte leur origine des sens.

Zénon montrait encore le faux *, et même le ridicule du sentiment des académiciens pan une autre réflexion. Dans la conduite commune de la vie, il est impossible, disait-il, de prendre un parti fixe, et de se déterminer à rien, si l'on n’a dans l'esprit un principe fixe et assuré, qui nous détermine à prendre un parti plutôt qu'un autre. Ainsi l’on demeurera toujours dans l’incertitude et dans l’inaction.

Les sectateurs de l’ancienne académie et dur portique convenaient donc ensemble, en ce que. les uns et les autres soutenaient, quoique sur différents principes, qu’il y avait des moyens sôrs de connaître la vérité, et par conséquent des connaissances évidentes et certaines.

Arcêsilas. s'éleva avec beaucoup de vivacité contre ce sentiment5, s’attachant en particulier, à combattre Zénon, et il forma une secte qui

i « Nlhil est In intellectu , quod nun prius fuerit in « sensu. »

* « Si quld ofOcii sut slt , non ocrurrit animo . nlbit a unquam omninô aget , ad millam rem uoquam fm- « peüelur, nunquam movebilur. Quôd si aliquid aliet quandô aclarus est, necesse est id ei verum, quod oc- « currit, vlderi. » ( Acad Quant, n. )

* Acad. Quest. lib. 1. n. il.

Hit appelée la moyenne académie ; laquelle subsista jusqu'à Carnéade, quatrième successeur d'Areésilas, qui fonda la secte appelée la nouvelle académie. Comme elle n’avait fait que de légers changements dans la moyenne, on les confond ensemble, et on les désigne toutes deux par le nom d'académie nouvelle. Cette secte eut beaucoup de crédit. Cicéron l'embrassa ouvertement, et s’en déclara le défenseur.

Si l’on en croit ‘,ce ne fut point par opiniâtreté ni par un frivole désir de vaincre qu’Àrcésilas attaqua Zénon, mais par l'obscurité qui se trouvait dans toutes les connaissances, laquelle avait obligé Socrate, aussi bien que Ûémocrile, Anaxagore, Empédocle, et presque tous les anciens philosophes, d'avouer leur ignorance, et de convenir qu'ou ne pouvait rien savoir, rien connaître avec certitude, pas même ce que Socrate s’était réservé, en disant : Je ne sais qu’une chose, qui est que je ne sais rien.

Le fort de la dispute entre Zénon et Arcésilas roulait sur le témoignage des sens. Zénon prétendait qu’on pouvait par leur ministère connaître certainement la vérité : Arcésilas le niait *. La principale raison de ce dernier était qu’il n’y a aucune marque certaine qui distingue et fasse discerner les objets faux et trompeurs de ceux qui ne sont pas tels. Il y en a qui sont ou qui paraissent si parfaitement semblables entre eux, qu'il n’est pas possible d'en faire le discernement. On est donc exposé, en jugeant et en affirmant quelque chose, à se tromper, et à prendre le vrai pour le faux, et le faux pour le vrai, ce qui est tout à fait indigne du sage ; et, par conséquent 3, s’il veut se conduire avec prudence, il doit suspendre son jugement, et ne décider de rien. C’est aussi ce que faisait Arcésilas; il passait les jours entiers à disputer contre les autres, et à réfuter leurs sentiments sans jamais dire le sien.

Les académiciens, à son exemple, en usèrent toujours depuis de la même sorte. Nous avons vu que Carnéade, quand il alla à Rome avec deux autres députés, paria un jour pour

* Acad. Qtueal. d. 4t.

* Ibid. n. CO.

* « Ex bis ilia necessarlô nala est bro*» , ld est ,

« assenslonis retemio. » (Âca,l. (h«est. Ilb.4, n. su )'

la justice, et le lendemain contre, avec la même force et la même éloquence. Ils prétendaient que le but de ces discours *, où ils soutenaient le pour et le contre sur un même1 sujet, était de découvrir par ces recherches quelque chose qui fût vrai, ou du moins qui approchât de la vérité. La seule différence, disaient-ils, qu’il y a entre nous et ceux qui croient savoir quelque chose, c’est que res antres philosophes donnent hardiment pour vrai et pour incontestable le parti qu'ils soutiennent, et que nous avons la modestie de donner le nôtre seulement pour probable et vraisemblable. Ils ajoutaient que c’était sans fondement qu'on accusait leur doctrine de réduire les hommes à l’inaction8, et de troubler les devoirs de la vie, puisque la probabilité et la vraisemblance suffisaient pour les déterminer à prendre un parti plutôt qu'un autre. Nous avons un excellent traité de Cicéron, intitulé Lucullus, et que l’on compte pour le quatrième livre des Questions académiques, dans lequel Cicéron fait soutenir par Lucullus l’opinion de la vieille académie, qu'il y a des choses que l'homme peut savoir et comprendre, et pour lui, il soutient l'opinion contraire, qui est celle de la nouvelle académie, que l’homme ne peut aller au delà des apparences*, et qu’il ne peut avoir que des opinions probables. Lucullus, en finissant sa dissertation, qui est assez longue et très éloquente, apostrophe ainsi Cicéron : « Est-il possible, « lui dit-il, après l’éloge magnifique que vous « avez fait de la philosophie, que vous pttis- « siez embrasser une secte qui confond le vrai • avec le faux, qui nous ôte tout usage delà « raison et du jugement, qui nous défend de « rien approuver, et qui nous dépouille de « tous les sens ? Encore ces peuples Cimmé- « riens, qu’on dit ne voir jamais le soleil, ont- « ils quelques feux, quelque crépuscule, qui « les éclairent. Mais ces philosophes, pour « lesquels vous vous déclarez, au milica de

* « Nequc. nostræ disputationea quidquaro eliud « oguni, niai ut , In utremque pattern direudo et audien- « do , ciiciani , et tanquam exprimant aliquid quod aut « verum ait , aut ad id quant prosimé accedat a ( Ibui. lib. 4, il. 7, 8. )

’ Acad. Qurst. lib. 1. n. 108, etc.

* Ibid. lib. 4, u. 61, 62.

» ces profondes ténèbres dont ils nous envi- « ronnent, ne nous laissent aucune étincelle a dont la lueur puisse nous éclairer. Ils nous « tiennent comme garrottés par des liens, qui « ne nous permettent pas défaire aucun mou- « vement ; car enfin nous défendre, comme • ils font, de donner notre consentement à « quoi que ce puisse être, c'est réellement « nous fiter tout usage de l’esprit, et nous in- « terdire en même temps toute action. » Il est difficile de mieux réfuter les dogmes de la nouvelle académie, qui en effet semble dégrader l'homme en le confinant dans une ignorance absolue, et ne lui laissant pour se conduire que le doute et l’incertitude.

Le P. Mallebranche, dans sa Recherche de ta vérité, établit fort au long un excellent principe sur les sens : c’est que les sens nous ont été donnés de Dieu, non pour nous faire connaître la nature des objets, mais leur rapport avec nous ; non ce qu’ils sont en euxmêmes, mais s’ils sont avantageux ou nuisibles à notre corps. Ce principe est très-himineux, et détruit toutes les petites chicanes des anciens philosophes. Pour ce qui est des objets en eux-mêmes, c’est par les idées que nous les connaissons.

J’ai dit que les nouveaux académiciens1 se contentaient de nier la certitude en admettant la vraisemblance. Les Pyrrhoniens , qui sont une branche et une suite de la secte académicienne, ont même nié cette vraisemblance , et ont prétendu que toutes choses étaient également obscures et incertaines.

Mais la vérité est que toutes ces opinions qui ont fait tant de bruit dans le monde , n'ont jamais subsisté que dans des discours , des disputes ou des écrits, et que personne n’en a jamais été sérieusement persuadé. C’étaient des jeux et des amusements de personnes oisives et ingénieuses; mais ce ne furent jamais des sentiments dont ils furent intérieurement pénétrés, et par lesquels ils voulussent se conduire. Ils prétendaient qu’on ne peut distinguer le sommeil de la veille , ni la folie du bon sens : malgré tontes leurs raisons , pouvaient-ils douter qu’ils ne dormaient point, et qu’ils avaient l’esprit sain?

1 Logique do Port-Royal, 1' partir, chap, 1.

Mais s’il sc trouvait quelqu’un capable de former ce doute , au moins personne ne sau rait douter , comme dit saint Augustin , s’il est , s’il pense , s’il vit ; car, soit qu’il dorme ou qu’il veille , soit qu’il ait l’esprit sain ou malade , soit qu’il se trompe ou qu’il ne se trompe pas, il est certain au moûts, puisqu’il pense, qu’il est et qu’il vit , étant impossible de séparer l’être et la vie de la pensée, et de croire que ce qui pense n’est pas et ne vit pas.

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