SENTIMENTS DES ANCIENS PU1LOSOPUES SCR LA MORALE
La morale , qui se propose pour objet de régler les mœurs , est , à proprement parler , la science de l’homme. Toutes les autres connaissances sont en quelque sorte hors de lui, ou du moins on peut dire qu’elles ne vont point jusqu’à ce qu’il y a en lui de plus intime et de plus personnel ; je veux dire jusqu’au cœur : car c’est là que l’homme est tout ce qu’il est. Elles peuvent le rendre plus savant, plus éloquent, plus juste dans ses raisonnements, plus habile dans les mystères de ta nature , plus propre à commander des armées et à gouverner des états ; mais eHes ne le rendent pas meilleur , ni plus sage. C’est pourtant l’unique chose qui le touche de près, qui l’intéresse personnellement , cl sans laquelle tout le reste doit lui paraître assez indifférent.
C’est pour cela que Socrate crut devoir préférer le règlement des mœurs à tout le reste. Avant lui les philosophes ne s’occupaient presque qu’à sonder les secrets de la nature , à mesurer l’étendue des terres et des mers , à étudier le cours des astres. Il fut le premier1 qui mit la morale en honneur ’, cl qui, pour
i • A Socrate omnls , que tu de vit! et moribua, phi- « tosopbia manavit. » ( Tusc. Qnatt. lit». 3, n. S.)
* « Les philosophes plus anciens, et surtout Pytbagore, avaient donné a leurs disciples de bons préceptes de morale ; mais ils n'en faisaient pas leur capital commo Socrate-
me servir des termes de Cicéron , fil descendre la philosophie du ciel dans les villes l'introduisit même dans les maisons , et la familiarisa avec les particuliers , en l'obligeant de leur donner des préceptes sur les mœurs et sur la conduite de la vie.
Elle ne se borna pas au soin des particuliers. Le gouvernement des états a toujours fait le principal objet des réflexions des plus célèbres philosophes. Aristote et Platon nous ont laissé - u r cette matière plusieurs traités d'une grande étendue, qui ont toujours été fort estimés , et qui renferment d’excellents principes. Cette partie de la morale s’appelle politique. Je ne la traiterai point ici séparément : je me contenterai dans la suite , en parlant des devoirs, de rapporter quelques extraits de Platon et de Cicéron, qui feront connaître quelles nobles idées ils avaient sur la manière de gouverner les peuples.
La morale doit instruire les hommes principalement sur deux matières. Elle doit, en premier lieu, leur enseigner en quoi consiste le souverain bonheur , auquel ils aspirent tous , puis leur montrer les vertus et les devoirs qui peuvent les y conduire. Il ne faut pas s'attendre que le paganisme nous donne sur des matières si importantes des maximes bien pures. Nous y trouverons un mélange de lumière et de ténèbres qui nous étonnera , mais qui pourra beaucoup nous instruire.
Je joindrai à la morale un petit traité sur la jurisprudence.
Art. f. — Sentiments des anciens philosophes
SLR LE SOUVERAIN BONHEUR DE l.UOMMK.
II n'y a point, dans toute la philosophie morale, de matière plus intéressante que celle qui regarde le souverain bonheur. On agitait dans les écoles plusieurs questions assez indifférentes pour le commun des hommes , et dont on pouvait négliger de s'instruire sans que les mœurs et la conduite de la vie en souffrissent beaucoup. Mais l'ignorance1 de
i « Socrates priions philosophiam devocavit o copIo. et h in urbibiut collocaxit , et in donrns etiam Introduit , et » roeglt de vili et moribus . rebusque bonis et malin « ijn.Treie. ( Ibid. lit». 5 , ri- 10. )
» * Summum bonum si ignoretiir. vivendi rafioncm « i^i.orjii ni cesse est K* tjuo lan lus error cuiiset|uilijr,
ce qui constitue le souverain bien jette l'homme dans une infinité d’erreurs, et bit qu'il marche toujours au hasard , sans avoir rien de fixe , et sans savoir ni où il va , ni quelle route il doit tenir : au lieu que ce principe une fois bien établi, il connaît clairement tousses devoirs, et sait à quoi s'en tenir pour tout le reste.
Ce ne sont pas seulement les philosophes ' qui se sont mis en peine de rechercher en quoi consisle le souverain bien ; ce sont généralement tous les hommes , savants , ignorants, éclairés, stupides. Il n'y a personne qui ne prenne parli sur cette importante question. Et quand l'esprit demeurerait indifférent, le cœur ne saurait s'empêcher de faire un choix. Il pousse de son fond un cri secret , qui dit à l'égard de quelque objet : Heureux celui qui en est le possesseur !
L'homme a l’idée et le désir d’un bonheur souverain gravés dans le fond de sa nature : et cette idée et ce désir sont la source de tous ses autres désirs et de (ouïes ses actions. Depuis le péché , il ne lui en reste qu'une notion confiisc et générale , laquelle est inséparable de son être. Il ne saurait s’empêcher d'aimer et de chercher ce bien qu'il ne connaît plus que confusément : mais il ne sait où il est, ni en quoi il consiste ; et celte recherche le précipite en une infinité d'erreurs. Car, trouvant des biens créés qui contentent quelque petite partie de celle avidité infinie qui le dévore , il les prend pour le bien souverain , il y rapporte ses aclions , et tombe ainsi dans nnc infinité d'égarements criminels.
C’est ce que nous verrons clairement dans les divers sentiments qui ont partagé les philosophes sur celle matière. Cicéron l’a traitée avec beaucoup d'étendue et d’érudition dans les cinq livres qui ont pour litre de Finibus bonorum et malorum, où il examine en quoi consistent les véritables biens et les véritables
<i ut , que m in portum se r copiant , scire non povslnt. « Cognitis aulom rerum finibus , quum inteiligitur quid « ait et bonorum extremum el malorum . inventa vil» « via rat , conlormatioque omnium oflicioram .... Iloe « constifuto, in philosopbil . consliiuta nom otnnia. » { De hnib bon. et mal. lib. 5, n. 15. )
> « Omnis auetnritas philnsophiæ conduit In beats u vili comparai*)*. Bcalè cnim vivendi nipittitalf in- « censi omnes sumus.» [ Ibid. n. 80 )
maux. Je m’attacherai au plan qu'il a suivi, et j’exposerai après lui ce qu’ont pensé sur ce sujet les épicuriens , les stoïciens , les pcripatéticiens , c’est-à-dire les trois sectes de philosophes les plus célèbres.
I,es deux dernières nous fourniront de temps en temps d’cxccllcnles maximes sur divers sujets , mais qui seront le plus souvent mêlées de faux dogmes et d'erreurs grossières. Il ne faut pas s’attendre à y rien trouver d’instructif par rapport aux biens futurs. la philosophie humaine n’èlèvc point l’homme au-dessus de lui-même , et se borne à la terre. Quoiqu’il y ait eu plusieurs philosophes persuadés de l'immortalité de l'âme , et par conséquent convaincus que la vie présente n’est qu’un instant dans la durée infinie de nos âmes , ils n’ont pas laissé de donner à cette vie d'un moment toute leur étude et toute leur attention. Ce qui devait arriver en l’autre vie n’était le sujet que de quelques entretiens stériles , dont ils ne tiraient aucune conséquence pour leur propre conduite ni pour celle des autres. Ainsi, ces prétendus sages , qui connaissaient tout , excepté eux-mêmes , et qui savaient la destination de chaque chose particulière , excepté celle de l’homme , peuvent , à juste titre, être regardés comme des insensés : car c’est l’être que de ne savoir ce qu’on est et où l'on va ; que d’ignorer sa fin et les moyens d’y parvenir; que de savoir ce qui est superflu cl étranger, et d’être aveugle sur ce qui est personnel et nécessaire
g I. — SEETMENTS D'KPICL'RE SCR LE SOUVERAIN RIEN.
I.e nom seul d’Epicure nous avertit que , dans la question dont il s’agit, il ne faut point attendre qu'il nous inspire de nobles et de généreux sentiments*.
On appelle souverain bien , selon tous les philosophes*, celui auquel tous les autres se rapportent , cl qui ne se rapporte lui-même à aucun autre. Epicure fait consister le souverain bien dans le plaisir , et, par une conséquence nécessaire, le souverain mal dans la
1 « Fpicurus , in ronslilulione finis, nihil generosum n sapit nique magnificum. » : De Finit, lib. f, n. 23. )
1 lie Finlb. lib. J, n. ‘23,30.
douleur. C'est la nature elle-même , dit-il, qui nous enseigne cette vérité , et qui nous apprend dès notre naissance à rechercher comme souverain bien tout ce qui peut nous faire plaisir, et à éviter comme souverain mal tout ce qui peut nous faire de la peine. On n’a pas besoin d’arguments bien recherchés pour établir cette vérité , non plus que pour prouver que le feu est chaud , la neige blanche , le miel doux. Tout cela se sent. Qu’on suppose d’un côté un homme jouissant et pour l’esprit et pour le corps des plus grands plaisirs, sans crainte qu'ils soient interrompus , et de l’autre, un homme livré aux plus vives douleurs, sans aucune espérance de soulagement : estil douteux de quel côté on doit placer le souverain bien et le souverain mal?
Comme il ne dépend pas de l'homme de s'exempter des douleurs * , Épicure oppose à cet inconvénient un remède fondé sur un raisonnement qu’il croit fort persuasif : Si la douleur est grande , dit-il, elle sera courte; si elle est longue , elle sera légère. Comme s’il n’arrivait pas souvent qu’une maladie fût en meme temps et longue et douloureuse, et comme si un raisonnement pouvait quelque chose contre le sentiment.
Il proposait un autre remède* non moins inefficace contre la vivacité de la douleur, qui consistait à rendre notre esprit distrait sur les maux qu’on souffre , et à tourner toute sou attention sur les plaisirs qu’on a sentis autrefois , et ceux qu’on espère goûter encore dans la suite. Quoi! lui répliquait-on, pendant que la violence de la douleur 5 me pique , me pénètre . me déchire , me brûle , et ne me laisse aucun moment de repos , vous m'ordonnez de l’oublier et de la laisser à l’écart ! Cette dissimulation et cet oubli sont-ils donc en mon pouvoir? Est-ce qu’il dépend de moi d’étouffer la voix de la nature et de lui imposer silence ?
Obligé de renoncer à tous ces faux et pi-
> De Flnib. lib. * , B. 93. - Tusc. Qunt. lib 2, n. Il , 45.
* Ibid. Ilb. 3, n. 33, etc.
» « Non mi ln noslrl potestale . fodlcantibus ils rebus n quas matas esse oplnemur , dlssimulatlo vet obllvfn.
« Lacérant , vexant , stlmulos admovent , ignés adhi- ,< tient , respirart non sinon! ; et tu obtiviset jubés ,
« quod contra naturam est. » ( Ctc. Titre. Quml. )
oogle
toyables raisonnements', il ne restait plus d'autre issue ii Épicure que d'avouer que son sage serait sensible à la douleur, mais qu’il ne laisserait pas de se croire heureux dans cet état ; et c’est à quoi il se réduisait. En l’entendant ainsi parler , Cicéron a toutes les peines du monde , dit-il , à s’empêcher de rire. Si le sage est tourmenté, s’il est brélé ( on s'attend qu’Epicure va dire qu'il résistera constamment, et qu'il ne succombera point : ce n’est pas assex pour lui , il va encore plus loin ) ; si le sage se trouve enfermé dans le taureau brûlant de Phalaris * , plein de joie, il s’écriera : Que Citât où je suis eu doux! que je m'en mets peu en peine! On est étonné d'entendre sortir cette parole de la bouche du panégyriste de la volupté , qui fait consister le souverain bien dans le plaisir, et le souverain mal dans la douleur. On l’est encore plus quand on volt Épicure soutenir ce généreux personnage jusqu’à la fin 5 , et qu’on l’entend luimême , au milieu des douleurs aiguës de la pierre et des tourments que lui faisait souffrir une affreuse colique qui lui déchirait les entrailles , s’écrier : Je suis heureux; c’est ici le dernier et le plus fortuné jour de ma vie.
Cicéron demande comment on peut concilier Épicure avec lui-même. Pour lui, qui ne nie pas que la douleur ne soit douleur *, il ne porte pas à un si haut point la vertu du sage. « C’est bien assez , dit-il , qu’il supporte les a maux avec patience; je ne demande pas « qu’il les souffre avec joie; car enfin la dou- « leur est une chose triste, dure, amère, a contraire à la nature et difficile à souffrir. > C’est là penser et parler raisonnablement. Le langage d’Épicure est celui de la vanité et de
l 1 Tosc. Quest. Hb. 2 , n. 17.
* InPhalaridis taaro si erit , dicet : Quàm tuais est a hoc / quàm hoc non euro t • (Cic. T utc Quast. )
’ « Quid porro ? Non «què incredibilc vtdetur , «lier qaem in summis cruciatibus posilum diccre : Bcatus a fum ? Atqui hæc vox in ipsè oflicinA yoluptatis est au- « dita. Beatissimum , Inquit , hune et ultimnm diem « ago. Epicurus. quum ilium bine urine dlfflcullas lor- « queret , hinc insanabilis exulceraU dolor ventrls. »
( S*W. Epiât. 92. )
4 « Tullius dolorem , dolorcm esse non negat... Ego ,
« inquit , Untam viin non iribuo sapienlis contra dolo- « rem. Sit fortis in perrerendo, oflicio salis est : ut lætetur « etiam non poslulo. TristU cnim res est sine dubio , asti pera, amara, iuimica nalura*,ad paticndumtolcrandum- « que difficilis. n ; Tusc . Quasi. Ub. 2 , a. 3J et 18- )
l’orgueil qui cherche à se donner en spectacle, et qui, faisant parade d’un faux courage, prouve une véritable faiblesse.
Au reste , ces conséquences absurdes d’Épicure étaient des conséquences nécessaires qui suivaient invinciblement de ses principes erronés. Car , si le sage doit être heureux aussi longtemps qu’il est sage , la douleur, ne lui faisant pas perdre sa sagesse , ne peut non plus lui faire perdre son bonheur. Ainsi il est contraint d’assurer qu’il est heureux au milieu des plus vives douleurs.
Il fout avouer qu’on trouve dans Épicure des maximes et même des actions qui ont quelque chose de surprenant et d'éblouissant, et qui donnent de sa personne et de sa doctrine une idée tout opposée à celle qu’on s’en forme ordinairement: c’est pourquoi plusieurs savants fort célébrés ont pris sa défense et foit son apologie.
Il déclare hautement1 , dit Cicéron , qu’on ne peut vivre agréablement , à moins qu’on ne vive avec sagesse, honnêteté et justice, et qu’on ne peut vivre de la sorte sans vivre agréablement. Que ne renferme point un tel principe!
Sur les autres matières de morale , et snr les règles des devoirs , il étale des maximes qui n’ont pas moins de noblesse et de sévérité
Sénèque rapporte plusieurs de ses paroles*, qui sont certainement fort louables. Je ni. jamais songé, dit-il, à plaire au peuple ; c<ï ce que je sais, le peuple ne l’approuve point, et ce que le peuple approuve, je ne le sais pas.
A la place du peuple Epicure* substitue quelque homme de bien d’une grande vertu et d'une grande réputation4 , qu’il veut que noos ayons toujours devant les yeux comme an gardien et un surveillant , de sorte que nous
* « Clamai Epicurus, non posse jucundè vivl , nisi m- « pienter , boneslè juslèque vlvatur : Dec sapienler, ho- « nestè. juste , nisi jucundè. ( De lib. 1 , n. 57.)
* Senec episl.29.
* ld. episl. 11.
4 « Aliquis vir bonus nobls eligendu* est , ac semper o ante oculos h attend us , ut sic tanquam lllo spectante « vivamus, et omnia tanquam ilk> ridente faciamu*. Hoc « ml Ludll, Epicurus prœcepil ; cuslodem nobis et p*u dagoguro dédit : nec immérité. Magna pars peccato- « rum tollltur, si peccaturis testls adststat. Aliquem han beat animus quem vercatur , cujus nuctoritalc etiam « sccrelum suum sauetius facial. » (Sen. ) '
fusions tontes nos actions comme s'il en était spectateur et juge. En effet , c’est retrancher la plus grande partie des fautes que de leur donner un témoin qu'on respecte , dont l’autorité et la pensée seule règlent et purifient nos actions les plus secrètes.
Si vous voulez', disait Epicure, rendre Pylhoclés véritablement riche , il ne faut rien ajouter & ses biens, mais seulement retrancher de ses désirs et de scs cupidités.
Je ne finirais point , si je voulais rapporter beaucoup d'autres mazimes d'une morale aussi exacte. Socrate parle-t-il mieux qu’Èpicure? Et l'on prétend que sa conduite répondait à sa morale.
Quoique les jardins d'Epicure* eussent pour inscription , Ici la volupté al le souverain bien , le maître du logis , gracieux d'ailleurs et fort honnête, recevait ses hétes avec du pain et de l’eau.
Lui-même3, ce docteur de la volupté, avait certains jours où il rassasiait sa faim bien sobrement. Il marque dans une lettre qu’il ne dépensait pas un as entier pour son repas, c’cst-è-dirc un son , et que Métrodore , son compagnon , qui n'était pas encore si avancé, dépensait l’as entier.
Nous avons vu avec quel courage, prés de rendre l’esprit, il souffrait les plus vives et les plus cruelles douleurs. Que répondre à ces faits , et à beaucoup d’autres pareils? car on en rapporte plusieurs.
Que répondre aussi , d’un autre côté , è des faits tout contraires et en grand nombre , et aux reproches qu’on lui faisait de s’abandonner è la crapule et aux débauches les plus honteuses, comme on le voit dans Diogène de Laêrce?
Mais Cicéron tranche la question en un mol4, et la réduit à un seul point, a Croyez-vous , « lui disait-on , qu’Epicure soit tel qu’on le « veut faire passer , et que son dessein soit de « porter au dérèglement et à la débauche? a Je ne le crois pas , répond Cicéron ; car je
1 « Si vi*. inquit, Pylhocclc* divltem faccre , non pe- « cudmb adjiciendum, sed cupuliiaütms delrahenduiu. »
C Idem. Epist. 21. )
* Senec. epist. 21 .
1 Id. epist. 18.
4 T use. Qurst. Ub. 3, n. 46, 47.
« vois que d’ailleurs il avance de fort belles
• maximes , et d’une morale très-sévère. Mais « il ne s'agit pas ici de ses moeurs ni de sa « conduite; il s’agit de ses dogmes et de ses
• sentiments. Or , il s’explique sur ce qu’il a entend par le plaisir et la volupté, d’une < manière qui n’est pas obscure. J’entends e par ce mot 1 , dit Epicure , les plaisirs du « goût , les plaisirs de la chair, la vue des « objets qui flattent agréablement les peux , « les divertissements , la musique. Ajoulé-je « quelquechoseà ses paroles ?Ajouté-jequel- « que chose de faux ? Si cela est , qu'on me « réfute : car je ne cherche qu’à éclaircir la a vérité. »
Le même Épicure’ déclare qu'il ne peut pas même concevoir* qu'il y ait un autre bien que celui qui consiste dans le boire , dans le manger, dans l'harmonie des sons qui flattent l’oreille , et dans les voluptés obscènes. Ne sout-ce pas là ses propres termes? dit Cicéron. An hæc ab eo non dicuntur ?
En supposant qu’il soutenait un tel dogme , devait-on compter pour quelque chose les plus beaux discours qu’il tenait d’ailleurs sur la vertuet sur l'honnêteté ?0n en jugeait comme des livres 4 qu'il avait écrits sur la Divinité. On était persuadé que , dans le fond , il ne croyait point de dieux. Cependant il parlait dans ces livres du respect qu'on leur doit en termes magnifiques, pour mettre ses véritables sentiments et sa personne à couvert , et pour ne point s'attirer d’affaires de la part des Athéniens. Il avait le même intérêt à couvrir un dogme aussi révoltant que celui qui fait consister le souverain bien dans la volupté.
Torqualus faisait valoir extrêmement en faveur d'Êpicure 4 , dont il défendait la doctrine, l’endroit où ce philosophe disait que l’on ne peut pas mener une vie agréable , si elle n’est
■ • Non verbo sotùjn posait rolaputem , sol cxpleuevit a quld dlceret . Saporem , Inquit , et corporum nanti plexum , et ladoi atqae cantal , et formai lai qui- « but oculi jucùndê moveantur. » ( Talc. Quœit. )
• a TmiScalur ne iulelllgere quidam te poste , ubt a tlt eut quM sU ullura bonura . pneler illud , quod dbo. <> eut potione , et eurlum delcctetlone , et obscurité vu. « luplele capialur. » ( De Finit. Ub. ï, n. 7. )
5 De Nature Deor. Ub. 1, n. lit.
< Ibid. n. 116 et 123.
> De Fiuib. Ub. 2,.n. 51, etc.
sage , honnête et juste : non potse jucundè vivi, mit honesti, , et sapienter, cl juste vivotvr. Cicéron ne se laisse point éblouir par un vain éclat de paroles dont Épicure s'efforçait de couvrir la turpitude de scs dogmes. Il prouve fort au long que la sagesse , l'honnêteté , la justice ne peuvent point s’allier avec le plaisir dans le sens qu’Épicure lui donne, qui fait honte à la philosophie , et qui déshonore la nature même. Il demande à Torquatus si , lorsqu'il sera nommé consul ce qui devait bientôt arriver , il osera , dans sa harangue devant le peuple ou dans le sénat , déclarer qu’il entre en charge bien résolu de se proposer la volupté pour fin et pour but dans toutes ses actions. Pourquoi ne l'osera-t-il pas , sinon parce qu'il sent bien qu’un tel langage est infâme?
Je finirai tout cet article par un beau contraste que fait ici Cicéron*.D’un côté il représente L. Thorius Balbus , de Lanuvium , l’un de ces voluptueux habiles et délicats qui se font une occupation et un mérite de raffiner sur tout ce qui s'appelle délices , lequel , libre de tout chagrin pour le présent et de toute inquiétude pour l’avenir , ne se livrait point brutalement aux excès du boire et du manger, ni aux autres divertissements grossiers ; mais qui, attentif à sa santé et à certaines bienséances, menait une vie douce et molle , assemblait tous les jours chex lui une compagnie d'amis choisis , avait toujours une table servie des mets les plus fins et les plus exquis, ne se refusait rien de ce qui pouvait flatter agréablement ses sens , ni aucun de ces plaisirs sans lesquels Epicure ne concevait pas ce que pouvait être le souverain bonheur; en un mot, qui était industrieux à cueillir partout, pour ainsi dire , une fleur délicate de joie et de volupté, et qui annonçait par un teint vermeil le fond merveilleux de santé et d’embonpoint dont il jouissait. Voilà, dit Cicéron en s’adressant à Torquatus , un homme, selon vous, souverainement heureux.
Je n’oserais vous nommer9 celui que j’ai
< Ibid. n. 71.
■ Ibid. lib. ï.n. 8M5.
• « Ego , hulc quem antrponam . non indeo diooro : « «liret pro me ipsa > irtus, nrr dnbiubit isti veslro bea- « to M. Regulum anteponere. Quem quidem , qaum sul n voiunUle, nullivl conclu! prêter 6dem quant dederal
dessein de lui opposer ; nuis la vertu le nommera elle-même pour moi : c’est le fameux Régulus , qui , de son plein gré , sans y être forcé que par la parole qu’il avait donnée aux ennemis , retourna de Rome à Carthage , où il savait quels supplices lui étaient préparés , et où effectivement on le fit mourir par la faim et par des veilles forcées. C’est dans ces tourments-là même que la vertu le déclare à haute voix infiniment plus heureux que votre Thorius , couché sur les roses, et nageant dans la volupté. Régulus avait fait de grandes guerres, avait été deux fois consul, avait reçu l’honneur du triomphe ; mais il ne comptait presque pour rien tous ces avantages en comparaison de ce dernier événement de sa vie , que sa fidélité à sa parole et sa constance lui avaient attiré : événement dont le simple récit nous afflige et nous effraie, et dont la réalité fut pour Régulus un sujet de joie et de plaisir.
Qu’on mette à la place de Régulus un chrétien qui souffre pour la vérité , rien ne sera plus concluant que le raisonnement de Cicéron. Sans cela , c’est réfuter une absurdité par une autre , et opposer une fausse idée de bonheur à un bonheur honteux.
6 H. — Sentiment des stoïciens sce
LE SOUVEBA1N BIEN.
Nous sortons de l’école la plus décriée parmi les anciens philosophes pour la doctrine et pour les mœurs, qui avait pourtant beaucoup d’autorité , et dont les dogmes étaient, dans la pratique , presque généralement suivis , l’attrait du plaisir étant bien plus efficace que tous les plus beaux raisonnements. Nous passons maintenant dans une autre école, que le paganisme a fort vantée , dont il s’est fait beaucoup d’honneur , et où il a prétendu que la vertu s’enseignait et se pratiquait dans toute sa pureté et toute sa perfection. On voit bien que je parle des stoïciens.
. hosti, ex patrll Cartbaginem revertlaaet , tum ipsum , o quum viglliis et famé cruciaretur, clamat virtua bea-
0 Uorem fuisse , quant pountem In rosi Thorium. Sella u magna gesserat, bis consul Tuerai, uiumphàral : nec
1 tamen sua ilia superlora tam magna nec tam prrrlara . ducebat.quàm Ilium ultimum casum.quem peopter Gdem « eonslauliamque susceperal ; qui nobls miserabilis »l- « detur audientibus , INI perpetleoli erat rotuplarluf. »
( De fïnii. lib. 2. (n. 65 ]. )
coa
C’était an principe commun a tous les philosophes , que le souverain bien consistait à vivre selon la nature : tecvndùmnaluram vivtre, tummum bonum ttte'. La différente manière dont ils expliquaient cette conformité nvec la nature faisait la diversité de leurs opinions. Épicure la mettait dans le plaisir ; quelques-uns, dans l’exemption de la douleur ; d'autres, dans d’autres objets. Zénon , le chef des stoïciens , la faisait consister uniquement dans la vertu. Selon lui, vivre selon la nature, vivre conformément à la nature , en quoi seul consiste le bonheur, c’est vivre honnêtement, vivre vertueusement. Voilà ce que la nature nous inspire , à quoi elle nous porte , l'honnêteté et la vertu; et elle nous inspire en même temps une souveraine horreur pour tout ce qui est contraire à l’honnêteté et à la vertu.
Cette vérité se reconnaît sensiblement dans les enfants*, en qui l'on admire la candeur, la simplicité , la tendresse, la reconnaissance, la compassion , la pureté , l'ignorance du mal et de tout artifice. D’où leur viennent de si excellentes vertus , sinon de la nature même, qui se peint et se montre dans les enfants comme dans un miroir? Dans un âge9 plus avancé , pour peu que l'on se souvienne que l’on est homme, peut-on refuser son estime à une jeunesse sage , réglée , modeste? et de quel œil voit-on , au contraire , des jeunes gens livrés à la débauche etaux dérèglements? Quand on lit dans l'histoire , d’un réfé, des actions de bonté, dé douceur, de clémence, de reconnaissance; de l’autre , des actions de violence, d’injustice, d’ingratitude, de cruauté,
1 De Finib. lib. 4, n. il.
* « Id indieant pueri » ta quibus, ut io speculis , na- « tura cernitur .. Qu® memoria est ta bis benè meren- « tium ! que rererend® gralie cupidilas ! Atque ea in ■ optunà quàque tadole inaxiiné apparent. » ( De Finib. ib. 5. o. 01. )
* « In iis ver* elatibus que jam conQrraale sont, qui» « est tam dUsimilis homini , qui non moveatur et offen- « siooe lurpitudinls et eomprobatione boncstalis? Quia « est qui non oderit libidinosam , prolervaxn adolescen- « tlam? Quis contra in il â date pudorem. constantiam ,
* elinmsi sui nlhil intersit, non lamendlUgat? Cui
« Tibulii nomen odio non est? Quis Aiislidem mortuum « non diHgit? An obliviscaraur quautoperè in audiendo « legendoque moveamur, quum pié, quum amicè, quum « magno aoimo aliquid factum cognoscimus?» (Ibid, u. 62. )
quelque distance de temps qu’il y ait entre ces hommes dont parie l’histoire et nous , sommes-nous maîtres de nos sentiments , et pouvons-nous nous empêcher d'aimer les uns et de délester les autres? Voilà , dit Zénon , le cri de ia nature , qui nous fait entendre qu'il n’y a de vrai bien que la vertu , de vrai mal que le vice.
Les stoïciens ne pouvaient pas raisonner plus juste ni plus conséquemment , dans leurs principes , qui étaient la source de leurs erreurs et de leurs égarements. D’un côté , convaincus que l’homme est fait pour le bonheur, qui est sa dernière fin et le terme de sa desti nation ; et de l'autre, bornant toute la vie et la durée de l’homme à cette vie présente, et ne trouvant dans ce court espace rien de plus grand , de plus estimable , de plus digne de l'homme que ia vertu , il u’est pas étonnant qu’ils y plaçassent le bonheur et la dernière On de l'homme. Ne connaissant point uno autre vie ni les promesses éternelles , iis ne pouvaient mieux faire dans l'étroite sphère où ils étaient renfermés par l'ignorance de la révélation. Ils ont monté aussi haut qu’il leur était possible. Ils ont été obligés de prendre le moyen pour la On , le chemin pour le terme. Ils ont pris pour guide la nature , faute de trouver mieux. Ils se sont appliqués à la considérer par ce qu'elle a de grand eide sublime, pendant que l’épicurien ne la regardait que par ce qu’eile a de terrestre , d'animal , de corrompu. Ainsi ils ont dû faire consister le bonheur de l’homme dans la vertu.
Quant à ce qui regarde la santé , les richesses , la réputation , et d’autres pareils avantages , ou les maladies, la pauvreté, l'ignominie, et d’autres incommodités de ce genre, Zénon ne les mettait au rang ni des biens ni des maux , et n’en faisait dépendre ni le bonheur ni le malheur des hommes. C’est pourquoi il soutenait 1 que la vertu seule et par elle même suffisait pour faire leur bonheur; et que tous les sages . eu quelque état qu’ils se trouvassent , étaient toujours heureux. Cependant L’ ne laissait pas de compter pour quelque chose, mais pour peu , ces sortes de biens et de maux
1 « Virtutis taniam vim esse , ut ad beaté vivendum se « ipsa contenta sit... Sapienles omnei esse ttdiper bcato».» ( De Finib . lib. 5, n. 77. )
extérieurs qu’il définissait d'une manière différente pour les termes de celle des autres philosophes , mais qui dans le fond revenait à peu près aux mêmes sentiments.
On peut juger de tout le reste par un seul exemple Les autres philosophes regardaient la douleur comme un mal effectif et réel , qui incommodait extrêmement le sage, mais qu’il tâchait de supporter avec patience; qui ne l’empêchait pas d’être heureux, mais qui rendait son bonheur moins complet. Ainsi , selon eux , une action honnête et exempte de douleur était préférable à celle où la douleur aurait été jointe. Les stoïciens croyaient qu’un tel sentiment dégradait et déshonorait la vertu, à laquelle tous les autres biens extérieurs joints ensemble n'ajoutaient pas plus que les étoiles à l’éclat du soleil , une goutte d’eau â la vaste étendue de l’Océan , un denier aux millions innombrables de Crésus : c’étaient les comparaisons dont ils se servaient. Un sage stoïcien comptait donc la douleur pour rien , et quelque violente qu’elle fût , il se donnait bien de garde de l’appeler un mal.
Pompée * , au retour de Syrie , passa exprès par Rhodes pour voir Posidonius, célèbre stoïcien. Quand il fut arrivé à la maison de ce philosophe , il défendit à son licteur de frapper de sa baguette la porte de ce logis , comme c'était la coutume. Celui *, dit Pline , à qui l’Orient et l’Occident s’étaient soumis, voulut que les faisceaux de son licteur fissent hommage à la demeure d'un philosophe. Il le trouva au lit , fort malade d'une goutte qui lui faisait souffrir de cruels tourments: Il lui témoigna la peine qu’il avait de le voir en cet état , et de ne pouvoir l'entendre comme il s’en était flatté. Il ne tiendra qu’à vous , repartit le philosophe ; et il ne sera pas dit qu’à j cause de ma maladie un si grand homme soit venu chez moi inutilement.
Alors, commençant un long et grave discours , il entreprit de lui prouver qu’il n’y avait rien de bon que ce qui était honnête. Et
> De Flnlb. Ilb. 3. n. 43-15.
* T use. Qg»t. Ilb. 3, a. al.
> « Poœpcius, confecto milbridallco bclto . Inlralurus a Posîdonu saplenli* professlone clsri domum . tores « pereull de more • Nclore remit ; et [aires liclorlos ja- « nos submlslt Is , cul se (Irions Occidcnsquc submlsc- • rat. » (Pua. Ub. 7, cap. 30. )
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comme cependant la douleur 1 se foisait sentir vivement, et loi enfonçait ses pointes dans tout le corps , il répéta souvent : Tu ne gagneras tien, 6 douleur! quelque incommode e.t violente que tu puisses être, je n'avouerai jamais que tu sois un mal.
Un autre stoïcien fut de meilleure foi* : c'était Dcnys , Héraclée , disciple de Zènon, dont il avait longtemps et vivement soutenu h s dogmes. Tourmenté par la pierre3, qui lui faisait jeter les hauts cris, il reconnut la fausseté de tout ce qu’on lui avait enseigné au sujet de la douleur. J’ai employé, disait-il, plusieurs années à l’étude de la philosophie, et je ne puis supporter la douleur. La douleur est donc un mot.
Il u’estpas nécessaire de demander aux lecteurs quel jugement ils portent de ces deux philosophes. On voit peint avec les plus vives 1 couleurs , dans les paroles et dans la conduite du premier, le caractère des faux sages du paganisme. Ils se donnent en spectacle, et se nourrissent de l'attention des autres et de l’admiration qu’ils croient leur causer. Ils se raidissent contre leur sentiment intérieur, par la honte de paraître faibles , en cachant un désespoir réel sous l’apparence d’une fausse tranquillité.
Il faut avouerque la doulcurest la plus redoutable épreuvede la vertu. Elle enfonce son aiguillon dans le plus intime de l'âme ; elle la brftle, elle la tourmente, sans qu’il soit en son pouvoir d’en suspendre le sentiment ; elle la tient appliquée malgré elle â une secréte et profonde plaie qui consume toute son attention , et qui lui rend insupportable le temps dont les instants lui paraissent des années. La philosophie humaine tâche en vain , dans cet état, de faire paraître son sage invulnérable ou inseusible : elle ne fait que l'enfler d’une vaine présomption , et le remplir d'une force qui n'est que dureté. Ce n’est point ainsi que la vraie religion instruit
< nQuumque ei quasi laces dotons adnaovereniu r, saepé « diill : Sikil agis, doive ; quamvis sis molestai, nun- « quam te etse con/Uebor malum. »
* Tusc. Qua-st. lib. 3. n. 60.
* « Quum ex reoibus laboraret , ipso in ejulatu cia- « mitabat f fa 1m esse ilia , quæ anleà de dolorc ipse sen- « sisscl .. Plurimos annos in philoeophià consumpsi ,
« nec ferre possum ( dotorem ) : malum est ijitur dolor. n
ses disciple» : elle ne travestit point la vertu sous de belles mais chimérique» idée» : elle ■élève les hommes à une véritable grandeur, mais c’est en Surfaisant reconnaître et avouer leur propre faiblesse.
Ecoulons l'homme mis à la plus rude épreuve qui ait jamais été : c’est Job. On lui annonce coup sur coup , et presque sans intervalle , la perte de tous ses troupeaux , tant de gros que de menu bétail , l’enlèvement ou le meurtre de ses esclave» , en8n la mort de tous ses enfants écrasés et ensevelis sous le» ruines de la maison où ils mangeaient tous ensemble. Au milieu de tant de coup» si pesant» , si imprévus , si promptement redoublés , si capables d’ébranler l’âme la plus forte , ancune plainte ne lui échappe. Uniquement attentif au devoir de ce moment précieux , il se soumet aux ordres de la Providence : Le Seigneur m'avait tout donné , le Seigneur m'a tout ôté : il n'est arrivé que ce qui lui a plu. Que le nom du Seigneur soit béni. Il fait paraître la même soumission et la même constance après que le démon a frappé son corps d’une plaie universelle , qui va jusqu’aux entrailles et jusqu’à la moelle des os , et qui le pénètre par les pointes de la douleur la plus aiguë.
Job dans cet état songe-t-il à se donner en spectacle , et à s’attirer des admirateurs par une vainc apparence de courage? Il en egt bien éloigné. Il avoue que sa chair est faible, et que lui-même il n’est que faiblesse. Il ne dispute point de force contre Dieu, et reconnaît que de son propre fonds il n’a ni force , ni conseil , ni ressource. Ma force , dit-il , ressemble-t-elle à celle des pierres 1 ? et ma chair est-elle de bronze ? X est-il pas évident que je ne puis trouver en moi aucun secours J Ce n’est pas là le langage de la philosophie païenne , qui n'est qu’enflnre et qu’orgueil.
Les stoïciens faisaient de leur sage un homme absolument parfait, sans passion, sans trouble , sans défaut. C'était un vice chez eux que de donner entrée dans son cœur à quelque sentiment de pitié et de compassion : c’était la marque d'un esprit faible, et même peu réglé : JUisericordia est viliumpusilli am'mi’, ad speciem alienorum malorum succidentis :
• Job. ». 12 ft 13.
> Scnec. de Clcm. Itb. 8, cep. 5.
itaque pessimo cuique familiarissima est. La compassion , 1 continue le même Sénèque, est un trouble et une tristesse causée par la vue des .maux d'autrui : or, le sage n’est susceptible ni de trouble, ni de tristesse; son âme jouit toujours d'une tranquille sérénité, qu’aucun nuage ne peut dissiper. Comment serait-il touché des maux des autres, puisqu'il ne l’est pas des siens propres?
Les stoïciens raisonnaient ainsi , parce qu'ils ignoraient ce qu’est l’homme. Ils détruisaient la nature en prétendant la réformer. Ils réduisaient le sage à une idole de bronze et de pierre , dans l’espérance de le rendre ferme dans ses propres maux et dans ceux d'autrui : car ils voulaient qu’il fût également insensible aux uns et aux autres , et que la compassion ne lui fît pas regarder dans le prochain comme un malheur ce qu’il devait considérer par rapport à lui-même comme indifférent. Ils ne savaient pas que les sentiments qu’ils s’efforçaient d’éteindre , faisaient partie de la nature de l’homme, et que c’était détruire tous les liens de la société que d’arracher de son cœur la compassion, la tendresse et le vif intérêt que la nature même nous inspire pour tout ce qui arrive au prochain.
L’idée chimérique qu'ils se formaient de la souveraine perfection de leur sage était la source du ridicule sentiment par lequel il» établissaient que toutes les fautes étaient pareilles. J’ai montré ailleurs l’absurdité de ce dogme.
Ils en soutenaient un autre non moins absurde , mais bien plus dangereux , et qui était une suite de leur sentiment sur ce qui fait le souverain bien de l'homme ; sentiment bon et solide eir un sens , mais dont iis tiraient une mauvaise conséquence. Us prétendaient qu'on ne devait point faire consister le souverain bien de l'homme* dans aucune des choses
* « Misericordia est «grlludo anlml , ob alienarum a miscriarum speciem. Ægrilurio autem in sapienlem a virum non cadlL Sercna ejus mens est , ncc quidquam « incldere potest qood illam obducat... Hoc sapientl ne a in suis quidem aceidet calamitalibus , sed omnern foret tune iram reverberabit , et ante se frangel- »
* « IIoc dabilis, ut opinor, si modô sit aliquid esse « bcatum , id oportere totum pont in potcsUte sapientis « Nam si amiul viu beata potest, beau esse non potest. • (De Finit, lib. 2, n. 86. )