MS
l.'alné * , c’était Anliochus , voulut passer par la Sicile : il y essuya une insulte qu’on a peine à croire , tant elle est inouïe , et qui montre combien Rome, dans les temps dont nous parlons , était corrompue , jusqu'à quel excès était montée l'avarice des magistrats qu’elle envoyait dans les provinces , et quel horrible brigandage ils y exerçaient impunément à la vue et au su de tout le public.
Verrès était pour lors préteur en Sicile*. Dès qu'il appprit l'arrivée d’Anliochus à Syracuse , comme il se doutait bien et qu’il avait oui dire que ce prince avait avec lui beaucoup de choses rares et précieuses, il crut que c’était une riche succession qui lui était échue. Il commence par lui envoyer des présents assez considérables, consistant en provision de vin, d’huile et de blé. Puis il l'invite à souper : la salle était superbement parée. Il étale sur les buffets tous ses vases les plus estimés , et il en avait grand nombre. Il fait préparer un repas somptueux cl délicat , et a soin que rien n’y manque. En un mot, le roi en sortit fort persuadé de la riche magnificence du préteur, et encore plus content de la réception honorable qu'il lui avait faite.
Il invite à son tour Verrès à souper1 * 3 : il expose toutes ses richesses, beaucoup de vaisselle d’argent , quantités de coupes d'or enrichies de pierreries , selon l’usage des rois , et
1 * Forum aller . qui Anliortiuf vocalor. lier per Ski- « li»m faceie roluit. »
* «Itaque isloiVerrc) pr*tore ?cnit Syracusas. Hic <i Verres hæredilatem sibi venisse arbitratus est , quôd a in ejus regnum ac manus vénérai Is . quem Iste et au- « dterat malta sccum prtedara babere , el suspicabatur. « Miltil homini rntincra salis largè : hcc ad usum doraes- « ücum.tlni. olet quod \isum erat, eliam (ritici quod « salis esset. Deindé ipsum regem ad cœnam invitât. « Exornai amplè maguiiicèquë triclinium. Eiponil ea « quibus abundabat plu ri ma ac pulchcrilma vasa argen- « Ica... Omnibus curai rebus instruclum el paralum ut u ait convivium. Quid mulla? Rex ita discessit, ut et « tsium copiosè ornaturo, el se honorificè acceplum ar- « bitraretur. »
i «Vocal ad cœnam detndè ipse pretorem. Eiponit « suas copias omnes : mullum argenlum, non pauca eliam « pocula ex auro. qu* , ut inos est regius. el maxime in « Syrlâ . gemmis erant dislincta clanssimis- Krat eliam « vas vinarium ex uné gemmé pergrandi... Isie ooum- » quodque vas in manus sumere , taudarc , mirari. Rcx « gaudere pr*tori popoll romani salis jucundum el gra* « lum lllud esse convivium.
surtout de ceux de Syrie. Il y avait entre autres un très-grand vase pour mettre le via, d’une seule pierre précieuse. Verrès prend chacun de ces vases l’un après l’autre, les loue , les admire : et le roi voit avec complaisance que le repas ne déplaît point au préteur du peuple romain.
Ouand on se fut séparé ', celui-ci ne songea plus, comme l’événement le fit assez voir, qu’au moyen de piller Anliochus, et de le renvoyer dépouillé de toutes ses richesses. Il lui fait demander les plus beaux vases qu’il avait vus chez lui , sous prétexte de les montrer à ses ouvriers. Ce prince , qui ne connaissait point Verrès , les lui envoie sans peine et sans défiance. Le préteur le fait encore prier de lui prêter ce grand vase d’une seule pierre précieuse, pour l'examiner, disait-il, plus exactement : le roi le lui envoie aussi.
Mais voici le comble de la perQdie *. Les mis de Syrie dont on vient de parler, avaient porté avec eux à Rome un lustre d'une beauté singulière, et par les pierreries dont il était enrichi, et par la perfection du travail. Ils avaient dessein d’en orner le Capitole, qui avait été brûlé pendant les guerres de Marius et de Sylla , el que l'on rebâtissait alors : mais cet édifice n’étant pas encore achevé, ils ne voulurent pas l’y laisser, ni le fairo voir à personne , afin que , lorsqu’on son temps il paraîtrait dans le temple de Jupiter, la surprise augmentât l’admiration , et que l’agrément de
1 a Posteaquàm inde disressum est , rogitare Iste DÜiil « aliud , quod ipsa res declaravit. nisi quemadmodtim re- « gem ex provitldé spolialum cxpilatumque dimillrre». u Miltil rogatura vasa ea , quai* pulrberrima apud ilium « viderai : ait sc suis rrlaioribus vcllc oslendcre. R» . u qui istum non nottel , sine ulla suspicion? libenlissimf « dédit. Millit eliam trullam gemmeam rogatum : telle « seeamdiligenliùs conslderare. En quoque mittltur.
* « Nmic reliquum . judices, nitendite Candelabram
« e gemmis clarissimis , opéré mirabili per fret uni , regr> « hi , quos dieo, Romain quum attulissent, ut in Capilolio « ponerent ; quod nondum eliam perfeclum templum uf- « fenderanl , neque ponerc . ne que vulgô oslendere ac n proferre voluerunt; ut , et magnilicentius viderrtur, n quum suo lem|Mire in sellé iovis opt. mai. ponereiur. « et clarius. quum pukbriludo ejus recens ad oculos bo- « minum atque integra perveniret. Slatuerunl id sccum « in Syriam reportare, ut . quum audissent siimilacruœ « Jovlsopt. max. dcdlcaium , légales minorent, qui rom « cricris rebus illud quoque eximium atque pulcbcrTi- « ilium donuiu iu Capitoliuin atterrent »
la nouveauté en relevai l'éclat, lia prirent donc 1 le parti de le remporter en Syrie, résolus d'en- ' voyer des ambassadeurs offrir à Jupiter ce rare et magnifique présent avec beaucoup d'autres , lorsqu’ils sauraient que la slatue du dieu aurait été placée dans son temple.
Verrès fut iaformé de tout cela on ne sait comment : car le prince avait eu grand soin de tenir le lustre caché; non qu'il craignit ou soupçonnât rien , mais afin que peu de personnes le vissent avant qu'il fût exposé aux yeux du peuple romain. Le préteur le demande au roi , et le prie avec de grandes instances de le lui envoyer, marquant un grand désir de l’examiner, et promettant de ne le laisser voir à personne. Le jeune prince , qui joignait à la candeur et à la simplicité de l’âge les nobles sentiments de sa naissance , était bien éloigné de le soupçonner d’aucun mauvais dessein. Il ordonne & ses officiers de porter secrètement chex Verrès le lustre bien couvert; ce qui fut exécuté. Dés que les enveloppes sont Otées , et que le préteur l’aperçoit, il s'écrie que c’est un présent digne d'un prince , digne d'un roi de Syrie, digne du Capitole : car il était d’un éclat éblouissant par la quantité de pierreries dont il était omé ; d'un travail si varié , qu’il semblait que l'art le disputât à la matière ; et d’une telle grandeur, qu’il était aisé de comprendre qu’il n’était pas fait pour parer les palais des hommes , mais pour orner un vaste et
« « Pervenit res ad istias sures nescio quomodo. Nam a res id celatum voluerat : non quo quidquam metucret « aul vusplcarcltir, sed ut ne mulH illud anlè pereiperent « oculis. quam populus romani». Islc petit à rege. et cum « pluribus verbis rogal . uli ad *c initial : cuperc se dicil « inspicere. neque se alii* videndi potesUlein esse facilite rum. Antiochus, qui animoet pucrili esset et regio, nl- M hil de Istius improbitate suspieatus est. Imperat suis, ut « id in prstoiiuin tnvolulum quàm occullissimè defer- « renl. Quô posleaquàm atlulerunt , Involucri.Mjiw rejec- « lis consliluerunt , istc cia mare cœpU, dignain rem esse « regno Syri* , dlgnam regio nmnere, dignam Capitolio.
» Etenim eral eo splendore qui ex clarissimU et plurimis a gemmis e»«e debebat ; rè varietale operum . ut ar* cer- « tare viderelur cum copié ; cà magnitudine. ut inlelligi « posset, non ad hominum apparatum. sedad ampllssimi • tempii ornamentum esse factum. Quod quum salis jam « perajiextase viderelur, tôlière incipiuut ut referrent. Iste « ail se velle illud etiam atque cliam considerare : ncqua- « quam se esse satiatum. Jubet iliosdUcedcre, et cande- « la b rum relinquere. Sic illi lum inancs ad Anliorbum re- « verluntur.»
I superbe temple. Lesoflkicrsd’Anlioclius, ayant laissé au préteur tout le temps de le considérer, se mettent en devoir de le remporter : celui-ci teurditqu’il veut l’examiner plus à loisir, et que sa curiosité n’est pas encore satisfaite ; et il les engage â s’en aller, et à lui laisser le lustre : ils s’en retournent donc les mains vides.
Leroi d’abord ne fut point alarmé1, et ne forma aucun soupçon. Un jour se passe, deux jours , plusieurs jours ; on ne rapporte point le lustre. Le prince alors l’envoie demander au préteur, qui remet au lendemain : on ne le rend point encore. Enfin il s’adresse lui-méme au prêteur, et le prie de le lui rendre. Qui le croirait? ce lustre, qu’il savait du prince même devoir être posé dans le Capitole , et être destiné pour le grand Jupiter et pour le peuple romain, Verrès prie instamment le roi de le lui donner. Antiochus s’en défendant et sur le vœu qu’il en avait fait à Jupiter, et sur le jugement que porteraient de cette action tant de ualious qui l’avaient vu travailler, et qui en savaient la destination , le préteur emploie les menaces les plus vives. Mais voyant qu’elles ne réussissaient pas mieux que les prières , il ordonne sur-le-champ â ce prince de sortir de sa province avant la nuit, et allègue pour raison qu’il savait de bonne part que des pirates de Syrie devaient aborder en Sicile.
Alors le roi *, s’étant transporté dans la
• « Rei primé nihil meluere. nihil suspîrarl. Dlca o unus, «lier plorrs : non referrl. Tum mlllll rci ici la- ■ lum. ai aibi videatur, utreddat. Jubet istc pcateritis ad u sctevertl , mi rum Uli tideri. Millil itcrùm : non reddi- « tur. Ipse bomincm appcilut : rogal ut teddal. 0> homi- « nia insignemque impudenllam cognoacite. Quod acirel . « quodque ci ipso rege audlsset In Capitolio esac ponen- « dum; quod jovl opt. mai. . quod populo rornano »era suri vident, Id albt ut douant rogarc et vebementer « petere twpil. Quum iUe ae reiigionc Jotla Capitolin! . et « hominum exialimalione tmpediri diceret . quod mulne « natlonea leatea csaent Dilua operia ar munrria : taie ho-
* mini mlnari acerrimè corpll.tJM vldel eum nlhdémagia « mlnia quam preeibua permovert, npenté Imminent du > provineli jubet ante noclem dlaeedere. Ail «e rompe- « riaaae. ei ejua regno piratas In Slcütam eaae arnluroa. •
• uBei maalmo conventu Syraeuala, In font. Sens, u deos bominesqne eooteatana , rlamare rtepU . ran-
• drlabrum factum e geromls , quod In Capitollum mis- « surua esael , quod In tempto rlariaalmo , populo ro- « mano monumentum ame aoctelatla amiritbrque esse « volulaaet . id sib! C. Vemm abalultase. De cutter» ope o ribus fi anro et gemmla. que aua penea ilium estent, æ
place publique , les larmes aux yeux , déclare à haute voix devant une nombreuse assemblée de Syracusains , et prenant les dieux et les hommes à témoin , que Verrès lui a enlevé un lustre d’or, enrichi de pierres précieuses, qui devait être placé dans le capitole, pour être dans cet auguste temple un monument de son alliance et de son amitié avec les Romains : qu'il se souciait peu et ne se plaignait point des autres vases d'or et de pierreries que Verrès avait à lui ; mais que de se voir arracher ce lustre , celait pour lui un malheur et un affront dont il ne pouvait se consoler : que , quoique , dans son intention et dans celle de son frère, ce lustre fût déjà consacré à Jupiter , cependant il l’offrait , le donnait , le dédiait, le. consacrait tout de nouveau à ce dieu , en présence des citoyens romains qui l’entendaient, et qu'il prenait Jupiter même à témoin de ses sentiments et de scs pieuses intentions.
Antiochus l’Asiatique, étant retourné en Asie , monta peu après sur le trône : il régna sur une partie du pays l’espace de quatre ans. Pompée le dépouilla de son royaume pendant la guerre contre Mithridate ', et réduisit la Syrie en province de l’empire romain.
Que devaient penser les nations étrangères, et combien le nom romain devait-il leur devenir odieux , quand elles entendaient dire que , dans une province du peuple romain , un roi avait été maltraité de la sorte par le préteur même , un hôte dépouillé , un allié et un ami du peuple romain chassé avec insulte et violence ? Et ce que Cicéron reproche ici à Verrès ne lui était pas particulier : c’était le crime de presque tous les magistrats que Rome envoyait dans les provinces ; crime que le sénat et le peuple semblaient approuver , et dont Us se rendaient coupables par leur molle et lâche connivence. « Nous voyons * depuis plusieurs
« non laborarc : hoc fi bl cripi . miscrum esse cl Indlgnum. « Id elsi anleà jam , mente ei cogilalionc suA frairtsque « sui , consecralum esset , lamen tum se in ilio convcntu « civium romanoruin dare, donare , dicare , consecrarc « Jovi opt. max. testemque ipsum Jovem suæ voluntatis « ac religtonls adhibere. »
» An. M. 3SI39 ; av. J. C. 65.
* « Palimur raultr jam annos cl silcmus , quum videa- « mus ad paucos hommes oinnes omnium nalionum pea cunlas penenisse.Quod eu rnagis ferre aequo animo atquc
« années ( dit le même Cicéron dans une autre « harangue contre Verrès ) , et nous le souf- « frons en silence , que les richesses de toutes « les nations sont passées dans les mains d'un « petit nombre de particuliers. Athènes, Per- « game, Cyzique.Milel, Chios, Samos, enfin « toute l'Asie, l’Achale, la Grèce, la Sicile, « se trouvent renfermées dans quelques mai- « sons de campagne de ces riches et injustes « ravisseurs, pendant que l'argent est partout « d’une rareté effroyable ; et l’on est d’aulanl « mieux fondé à croire que nous connivonsi « tous ces désordres si affreux et si criants, « qu'aucun de ceux qui les commettent ne » « met en peine de les cacher, ni de dérober « ses vols et ses concussions aux yeux et à la a connaissance du public, »
Voilà ce qu’était Rome dans le temps dont nous parlons, et ce qui causera bientôt sa perle et la ruine de sa liberté. Et il me semble qne considérer ainsi les défauts et les vices qui dominent dans un état , en examiner les causes et les suites, entrer, pour ainsi dire, dans l'intérieur des maisons , et étudier de prés le caractère et les dispositions de ceux qui gouvernent , c’est une partie de l'histoire , bien plus importante que celle qui ne montre que des sièges , des batailles et des conquêtes. Il faut pourtant y retourner.
Le règne d’Alexandre Jannée en Judée avait toujours été agité par des troubles et des séditions, causées par la puissante faction des pharisiens, qui lui fut toujours opposée, parce qu'il u'étail pas de caractère à se laisser maîtriser par eux. Sa mort ' ne mit pas fin à ces troubles. Alexandra sa femme fut établie administratrice souveraine de la nation , comme le testament du roi le portait. Elle fit recevoir son fils ainè ltyrcan , souverain sacrificateur. Les pharisiens continuèrent toujours leurs persécutions contre ceux qui leur avaient été
« concedcrc videmur, quia nemo isloruin dissimulai, i*-
a ino la bar a t ut obscura sua cupiditas esse sideatur
a Ubl pétunias eiterarum nalionum esse arbitramini « quibus nunc omnes egcnl . quum Alhenas, Pergainunt. « Cyzicum , Miictum , Chium , Samura . totam deniquo « Asiam. Achaiam, Grsciam, Siciliam, jam in paociitil- « lis inclusas esse videalis ? » ( Cic. in Verr. ult dt Suppl, n. 125. 120. )
* An. M. 305»; av. J. C.79. - Joseph. AnÜq.
Ilb 13 rap. 23, 21 ; cl de Belîo jud. 1-1, etc.
contraires sous le feu roi Celle princesse , en mourant , avait institué Hyrcan pour son héritier universel : mais Arislobulc, son cadet, l’emporta sur lui , et prit sa place.
Ce n’étaient de tous côtés * que troubles et agitations violentes. En Egypte, les Aleiandrins , lassés d’Alexandre leur roi , se soulevèrent, le chassèrent cl appelèrent Ptolémée Aulète. C’était un bètftrd de Lathyre, qui n’avait point eu de fils légitime. Il fut surnommé A ulelc , c’est-à-dire joueur de flûte , parce qu'il se piquait si tort de bien jouer de la Hôte, qu’il en voulut disputer le prix dans les jeux publics. Alexandre, ainsi chassé, alla trouver Pompée, qui était dans le voisinage , pour lui demander du secours. Pompée ne voulut point se mêler de ses affaires, parce qu'elles n'étaient pas du ressort de sa commission. Ce prince se retira à Tyr pour y attendre quelque conjoncture plus favorable.
Il ne s’en présenta point, et il mourut quelque temps après. Avant que de mourir , il lit un testament, par lequel il déclarait le peuple romain son héritier. La successiou était importante, et renfermait tous les états qu' Alexandre avait possédés, et sur lesquels il conservait undroit légitime, dont la violencequ’on lui avait faite ne l'avait point dépouillé *. L’affaire fut mise en délibération dans le sénat. On ouvrit quelques a» is, qui allaient à se saisir de l’Égypte et de l’île de Cypre , dont le testateur avait été maître, et dont il avait disposé en faveur du peuple romain. Le grand nombre des sénateurs ne fut pas de cet avis. Ils venaient tout récemment de prendre possession de la Bithynic, qui leur avait été laissée par le testament de Nicomède.el de la Cyrénaïque et de la Libye, qui leur avaient été aussi données par celui d' A pion : et -ils avaient réduit tous ces pays en provinces romaines. Ils craignirent, s’ils prenaient encore l’Egypte et i’ilc de Cypre en vertu d'une pareille donation , que cette facilité à accumuler provinces sur provinces ne révoltât contre eux les esprits, et ne marquât trop clairement un dessein formé
' An. SI. 3931: «y. J. C.70.
* An. M. 3 IKK); av. J.C 63. — Sueton. in Jul. Ces. cap. 11. — Trogus, In Prol. 39. — Appian in Mithrid. pag. 231.
* Cic. orat. in Rull. n. tl-t3.
d'envahir de même tous les autres étals. L’ailleurs ils crurent que celte entreprise pourrait bien les engager dans une nouvelle guerre , qui les embarrasserait fort , pendant qu’ils avaient encore celle de Milhridate sur les bras. Ainsi on se contenta pour lors de faire venir de Tyr tous les effets qu’ Alexandre y avait quand il mourut , et ou ne toucha point au reste. Cette démarche marquait assez qu'au fond ils ne renonçaient point au testament , et la suite le fit connaître.
Voici le quatrième exemple 1 que nous voyons d'états laissés par testament au peuple romain : coutume fort singulière, inouïe presque dans toute autre histoire, et qui certainement fait beaucoup d'honneur à ceux en faveur de qui elle s'établit. La voie ordinaire d'étendre les bornes d’un étal , c'est la guerre , les victoires, les conquêtes. Mais de combien d’injustices et de violences cette voie est-elle accompagnée ! et combien faut-il qu'il en coûte de ravage et de sang pour se rendre maître d'un pays par la force des armes! Ici rien de pareil ; il n’y a ni larmes ni sang répandu. C’est un agrandissement pacifique et légitime; c’est une simple acceptation d'un présent volontaire. La soumission n’a rien de forcé, et part du coeur.
Il est une autre sorte de violence, qui n’en a ni le nom ni l'extérieur, mais qui n’en est pas moins dangereuse, je veux dire la séduction : lorsque, pour gagner les suffrages d’une ville ou d’un peuple , on emploie des souterrains, des voies détournées, des artifices secrets, et qu’on répand à pleines mains l’argent pour corrompre la Gdélité de ceux qui ont le plus de crédit dans ces villes et chez ces peuples, et qu’on ménage de loin des événements auxquels on veut paraître n'avoir point eu de part. Dans celui dont nous parlons, on n’aperçoit nulle trace de celte politique , assez commune parmi les princes , et dont, loin de se faire quelque scrupule, on se glorifie.
i « VlctA ad occasum Ilispanià . populos rnmanus ad a orientent paeem aprbai ; hcc parent nnwlù, sed inutilall « ei incognltâ quâdam frlicilale, rclictæ replis harredltaii- « bus opes, el In Iota simul régna veniebant. .. Adili igl* « lur h&rcdUate (Attali), provitici.nn populus romamis .
« non quidein bcllo ncc armls, sed quoi! csl rquius , uses lamcnli jure rettnebat.» ( Florus, lib. 2, c jp. 20 }
A Italc, le premier, si je ne me trompe, qui nomma pour héritier le peuple romain, n'avait entretenu avec cette république aucune liaison pendant le peu de temps qu'il régna. Pour Ptolémée Àpion, roi de la Cyrénaïque , loin que les Romains eussent brigué sa succession, ils y renoncèrent, laissant au* peuples la pleine jouissance de leur liberté, et ne l’acceptèrent dans la suite qu’y étant forcés en quelque sorte et malgré eux. On ne voit point non plus qu’ils aient employé aucune sollicitation secréte ou publique , ni auprès de Nicomèdc, roi de Bithynie, ni auprès de Ptolémée Alexandre, roi d'Égypte.
Quels motifs portèrent donc ces princes à en user ainsi? Premièrement, la reconnaissance : la maison d'AUalcdevait tonte sa splendeur aux Romains ; Nicomèdc avait été défendu par eux contre Mithridate. Ensuite l'amour de leurs peuples, le désir de leur procurer une paix tranquille , l'idée qu’ils avaient de la sagesse , de la justice et de la modération du peuple romain. Ils mouraient sans enfants et sans successeurs légitimes ; car les bâtards n'étaient point regardés comme tels : ils n'envisageaient dans l’avenir pour leurs peuples que divisions et guerres intestines pour le choix d'un roi : l’Egypte et la Syrie leur en fournissaient de tristes exemples. Ils voyaient de leurs yeux la tranquillité et le repos dont jouissaient plusieurs villes et plusieurs nations, à l'abri et comme sous la sauvegarde de la protection romaine.
Un prince , dans le ras dont nous parions , n’avait qu’un de ces trois partis à prendre : ou de laisser le trône à l’ambition des grands de la nation ; ou de rendre â ses sujets une entière liberté , et ériger l’état en république ; ou de donner son royaume aux Romains.
Le premier parti exposait certainement le royaume à toutes les horreurs d’une guerre civile, que la faction et la jalousie des grands ne manqueraient pas d’exciter et de renouveler avec fureur ; et l'amour qu'un prince avait pour scs sujets , le portait à leur épargner des malheurs aussi funestes qu’inévitables.
Le second parti n’était pas praticable dans l'exécution. Il y a plusieurs peuples dont le génie, le caractère, les mœurs, l'habitude, ne permettent pas qu’on les forme en république.
Ils ne sont pas capables de cette égalité uniforme, ni de cette dépendance des lois mucttes, qui n'imposent point à leurs sens. Ils sont faits pour la monarchie, et toute autre nature de gouvernement est incompatible avec leurs dispositions naturelles. La CyrénaTqnc , dont il s’agit ici , en est une preuve : et tous les siècles , tous les climats , en fournissent des exemples.
Un prince, en mourant, ne pouvait donc rien faire de plus sage que de laisser à ses sujets pour ami et pour protecteur un peuple redouté et respecté dans tout l'univers, el par cette raison capable de les défendre contre les entreprises injustes et violentes de leurs voisins. Combien de divisions domestiques et de sanglantes discordes leur épargnait-il par celle sorte de disposition testamentaire ? On le vil dans ta Cyrénaïque. Les Romains ayant, par un noble désintéressement, refusé le legs qui leur en avait été fait par le roi en mournnl. ce malheureux royaume , abandonné à loiméme et ù sa liberté, livré à l'esprit de cabale et de brigue, déchiré par mille factions acharnées les unes contre les autres ; en un mol devenu semblable â un vaisseau sans pilote au milieu des plus violents orages , souffrit pendant plusieurs années des maux incroyables . dont l'unique remède fut de prier et en quelque sorte de forcer les Romains de vouloir bien en accepter la conduite.
D'ailleurs, un prince , par cette démarche, ne faisait que prévenir, mais avantageusement pour son peuple, ce qui devait nécessairement arriver tôt ou tard. Y avait-il quelque ville , quelque étal capable de tenir létc auv Romains? Pouvait-on espérer qu’un royaume, surtout quand ia famille royale serait éteinte, se soutiendrait contre eux , et conserverai! longtemps son indépendance ? C’était donc . en ce cas, une nécessité inévitable de tomber dans la puissance des Romains ; et i! y avait de la prudence à adoncir ce joug par une soumission volontaire: car ils mettaient une grande différence entre les peuples qui se donnaient à eux de plein gré comme à des amis el des protecteurs , cl ceux qui ne se rendaient que par la force , après une longue et opiniâtre résistance , et contraints, par des défaites réitérées, do céder enfin au vainqueur. On a vu
avec quelle sévérité les Macédoniens, du moins les principaux de la nation , et après eux les Achéens, furent traités, surtout dans les premières années de leur assujettissement.
Les autres peuples ne souffrirent rien de pareil ; et , généralement parlant, de toutes les dominations étrangères, aucune ne fut jamais moins A charge que celle des Romains. A peine leur joug se faisait-il sentir. I.a soumission de la Grèce i l'empire romain, même sous les empereurs, fut plutôt une mouvance qui assurait la tranquillité publique qu'un assujettissement à charge aux particuliers et préjudiciable à la société, la plupart des villes s’y gouvernaient par leurs anciennes lois, avaient toujours leurs magistrats, et, à peu de chose près, jouissaient d'une pleine liberté, l'ar té ils étaient à couvert de toutes les incommodités et de tous les malheurs qu’attire la guerre avec des voisins, laquelle avait si longtemps et si cruellement désolé les républiques de la Grèce du temps de leurs ancêtres. Ainsi les Grecs semblaient gaguer beaucoup en rachetant ces inconvénients par quelque diminution de leur liberté.
Il est vrai que l’avarice des gouverneurs faisait quelquefois beaucoup souffrir les provinces : mais c'étaient des orages passagers qui n’avaient pas de longues suites, auxquels la bonté et la justice d’un successeur homme de bien apportaient un prompt remède , et qui , après tout, n’étaient point comparables aux désordres qu’entraînaient après elles les guerres des Athéniens, des Thébains, des Lacédémoniens les uns contre les autres , et encore moins aux violences et aux ravages que causaient dans plusieurs villes et plusieurs états l’avarice insatiable et la cruauté barbare des tyrans.
Une preuve évidente de la sagesse du parti que prenaient les princes en laissant aux Romains, après leur mort, la direction de leurs étals, c’est que jamais les peuples ne réclamèrent contre cette disposition , et n'cxcitèrcnt de révolte de leur propre mouvement pour en empêcher l’effet.
Je ne prétends pas disculper ici pleinement les Romains, ni justifier en tout leur conduite. J'ai Tait remarquer assez souvent les vues d'intèrét et de politique qui les faisaient agir. Je dis seulement que la domination romaine, sur-
tout par rapport A ceux qui se soumettaient volontairement, était douce, humaine, équitable, avantageuse aux peuples , et pour eux une source de paix et de tranquillité. Il se trouvait des particuliers violents qui faisaient commettre au peuple romain des injustices criantes , comme nous en allons bientôt voir un exemple; mais il y avait' toujours dans la république un nombre considérable de citoyens zélés pour ie bien public qui s’élevaient contre ces violences, et qui se déclaraient hautement pour la justice. Il n’en fut pas de même dans j’affaire de Cypre, qu'il est temps d'exposer.
Clodius, qui commandait une petite flotte vers la Cilicie', fut battu, et même fait prisonnier par les pirates de celte côte , contre lesquels il avait été envoyé. Il fit prier Ptoléméo, roi de Cypre, frère de Ptolémée Aulèle, de lui envoyer de quoi payer sa rançon. Ce prince , dont l'avarice tenait du prodige, ne lui envoya que deux talents*. Les pirates aimèrent mieux relâcher Clodius sans rançon que d’en prendre, une si modique.
li songea , dès qu’il le put , à se venger de ce roi5. Il avait trouvé le moyen de se faire élire tribun du peuple, charge importante qui lui donnait un grand pouvoir. Clodius en usa pour perdre son ennemi. Il prétendit que ce prince n’avait aucun droit sur le royaume de Cypre, qui avait été légué au peuple romain par le testament d'Alexandre qui était mort à Tyr. Il fut décidé en effet que le royaume d'Egypte et celui de Cypre, qui en dépendait, appartenaient aux Romains en verla de cette donation ; et en conséquence , Clodius obtint un ordre du peuple de saisir le royaume de Cypre , de déposer Ptolémée , et de confisquer tous scs effets. Pour faire exécuter un ordre si injuste, il eut le crédit et l’adresse de faire nommer le plus juste des Romains, je veux dire Caton , qu'il éloigna de la république' , sous le prétexte d'une si honorable commis-
< Slrab. lib. 1». pas. CR».
• Ik'Hl mi. la 6c«. „
> An. XI. SU MS; a». JC. W.
a a P. Uoditia in senalu , luLt hanoriltcrDUssimo ml « nlstcrli illulo . H. Catoncm a rap. relegavft. Qnlppe • Irgem tulit . ul la... miucrelur in insulam Cyprum . ad a fpoliandum regno PloltMnæum , omnibus morum vi- « liis cam contunKliam merilum.» (V«li.. Pa/tac lib. 4, cap. 45.)
slon , pour ne point trouver en lui un obstacle aux desseins violents et criminels qu’il méditait. Caton fut donc envoyé dans l'ile de Cypre pour dépouiller de son royaume un prince qui méritait bien cet affront, dit un historien, par tous ses déréglements : comme si les vices d’un homme étaient un litre légitime pour s’emparer de tous ses biens.
En arrivant à Rhodes \ Caton lit dire à Ptoléméc de se retirer paisiblement, et lui promit , s’il le faisait , de lui procurer la souveraine sacrificature du temple de Vénus à Paphos , dont les revenus étaient assez considérables pour le faire subsister honorablement. Ptolémée rejeta celte proposition. Cependant il n’était pas en état de se défendre contre la puissance des Romains : mais il ne pouvait se résoudre , après avoir porté si longtemps la couronne , à vivre en simple particulier. Résolu donc de terminer son règne et sa vie en même temps, il s'embarqua avec toutes scs richesses et se mit en mer. Il avait dessein de faire percer son vaisseau , afin de périr ainsi avec tous ses trésors : mais quand il en fallut venir à l'exécution, quoiqu’il persistât toujours dans la résolution de périr lui-même , il n’eut pas le courage d’envelopper ses innocentes et bien-aimées richesses dans sa ruine*, et fit voir par l& qu’il les aimait plus qu’il ne s’aimait | lui-même , roi de Cypre en titre , mais en effet vil esclave de son argent. Il revint à terre , et remit ses trésors dans leurs magasins ; et après cela il s’empoisonna , et laissa tout à ses ennemis. Caton apporta ces trésors l'année suivante à Rome. La somme fut si grosse , qu’à peine, dans les plus grands triomphes , en était-il entré dans le trésor une pareille. Plutarque la fait monter à près de sept mille talents ( vingt et un millions). Caton lit vendre publiquement tous les effets et les meubles précieux de Ptolêmée, et ne s’en réserva qu’un portrait de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens, dont il avait embrassé les sentiments.
Le peuple romain se dévoile ici et se montre , non plus le! qu’il avait été dans les beaux siècles de la république , plein de mépris pour
* Plut inCalonc. pag. 776.
* « Procul dubio liic non possedit di villas , sed à divi—
« liis possessu* est; tilulo rex insulte, animo pccunix ini- « sera bile raauciplum. » (Val. Max.)
les richesses et d'estime pour la pauvreté, mais tel qu’il était devenu depuis que i'oret l'argent étaient entrés eu triomphe à Rome avec les généraux qui avaient vaincu les enuemis. Jamais rien ne fut plus capable de décrier et de diffamer les Romains que cette dernièie action. « Au lieu qu’autrefois *, dit Cicéron , le « peuple romain se faisait un honneur et pres- « que un devoir de rétablir sur le trône , des a rois ennemis qu’il avait vaincus, et qui « avaient porté les armes contre lui : maintc- « nant un roi , toujours allié ou du moins lou- « jours ami du peuple romain ; qui ne lui « avait jamais fait aucun tort ; de qui ni le sé- « liât ni aucun de nos généraux u’nvaienlja- « mais reçu aucune plainte, qui jouissait « tranquillement des états que ses pères lui a avaient laissés , s'en voit dépouillé tout d’un « coup sans aucune formalité, et tous ses biens « vendus à l'encan , presque sous scs yeux , « par l'ordre de ce même peuple romain. a Voilà , continue Cicéron, de quoi rassurer a les autres rois , à qui ce funeste exemple ap- « prend qu’il ne faut parmi nous qu'une inlria gue secrète de quelque tribun séditieux pour « les arracher de leur trône , et les dépouiller « en un moment de tous leurs biens. »
Ce qui m’étonne le plus , c’est que Caton , le plus juste et ie plus homme de bien de ces temps-là ( mais qu’cst-ce que la vertu et la justice des païens la plus éclatante?), ail voulu prêter son ministère et son nom à une injustice si criante. Cicéron , qui avait des raisons de le ménager, et qui n’osait blâmer ouvertement sa conduite , montre néanmoins dans la même
* 9 Ptolemæus, rex, si nondum soc i us, al non hostis, parait lus, quieius, frelus irnperio populi romani, regno palemo « alque arilo . regalt olio perfruebalur. De hoc oihil coït gitanle , oihil suspicantc. csi rogatum , ul seden». cum « purpura et sceptro , el iliis insignibus régi», prccooio « publico subjlcerclur; el imperan le populo romauo. qui « eliara viciis bello regibus régna reddere cousue* il, rex a amicus , nulié injurié commémorai! , nullis repetilis a rebus, cura bonis omnibus publicarelur... Cyprius mite ser, semper socius, semper amicus fuit ; de quo nullu « unquam suspicio durior aul ad scnalum , aul ad impen ralores noslros allata est : vivus ( ul aiunljcst ctviden*, a cura victu ac vestitu suo , publicalus. En cur calen a reges slabiiein esse suant forlunam arbilrcntur, quum « hoc illius funcsii anni perdito excmplo vidcani , per te tiibunum aliquem se fortunis spoliari (possc) et regno rr omni nudari.» (Cic. Oral, pro Sextio, n. 57 cl 54». )
agle
harangue que je viens Je citer, mais J'une manière fine et délicate, et en paraissant l’cxcuser, combien celte démarche l'avait déshonoré.
Dans le séjour que Caton fit à Rhodes, Plo-
lémée Aulétc , r.vi d'Égypte , et frère de celui de Cypre, vint l'y trouver. Je réserve à un des livres suivants à exposer l’histoire de ce prince qui mérite une attention particulière.