DE TOUT CET OUVRAGE
Après avoir fait passer comme en revue devant nos yeux presque tous les états et tous les royaumes de l’univers, et avoir considéré en détail ce qui s’y est passé de plus important pendant le cours de plusieurs siècles , il me parait assez naturel de retourner un moment sur nos pas avant que de quitter ce grand spectacle, et d’en réunir les principales parties sous un même point de vue pour être en état
d’en mieux juger. D’un côté se présentent les princes, les guerriers, les conquérants; de l’autre, les magistrats, les politiques, les législateurs ; et au milieu des uns et des autres, les savants en tout genre, qui, par l'utilité, l’agrément ou la sublimité de leurs connaissances, se sont acquis une réputation immortelle. Ces trois états réunissent, ce me semble, tout ce que la grandeur humaine a de plus éclatant et de plus propre à attirer l'estime et l'admiration. Je ne considère ici l’univers que par son bel endroit , et j'en écarte pour un moment tous les vices et tous les désordres qui en troublent la beauté et l'économie.
Je vois des princes , des rois, pleins de sagesse et de prudence dans les conseils, d'équité et de justice dans le gouvernement des peuples, de courage et d'intrépidité dans les combats, de modération et de clémence dans la victoire, pousser au loin leurs conquêtes , fonder de vastes empires, et venir à bout de se faire autant aimer par les nations conquises que par leurs propres sujets : tel a été Cyrus. J’envisage d’un même coup d’œil une foule de Grecs et de Romains, également illustres dans la guerre et dans la paix ; des généraux d’armée qui ont porté la bravoure et la science militaire jusqu'au plus haut degré de perfection ; des politiques d’une extrême habileté dans l’art du gouvernement ; de fameux législateurs, dont les lois et les établissements nous étonnent encore et nous semblent presque incroyables, tant ils paraissent au-dessus de l'humain ; des magistrats infiniment respectables par leur amour pour le bien public; des juges éclairés, incorruptibles et à l'épreuve de tout ce qui peut tenter la cupidité ; enfin des citoyens totalement dévoués à leur patrie, dont le noble et généreux désintéressement va jusqu'au mépris des richesses, et jusqu’à l'estime et à l'amour de la pauvreté. Si je me tourne du côté des arts et des sciences, quel éclat ne jette point encore cette multitude d'ouvrages admirables qui sont parvenus jusqu’à nous.où brillent également, selon la différence desmatières, l’adresse des mains, la beauté du génie, la richesse de l’invention, les grâces du style, la solidité du jugement, la profondeur du sa- : voir !
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Voilà le grand et beau spectacle que l'histoire, fidèle dépositaire des événements passés, nous a présenté jusqu’ici , et sur lequel maintenant il s’agit de porter notre jugement. Estil possible de refuser son estime à des qualités si rares , à des actions si éclatantes , ù des sentiments si nobles? Rappelons-nous dans l’esprit cès masimes de morale répandues dans les livres des philosophes, si épurées, si conformes à la droite raison, si sublimes même , et capables quelquefois de faire rougir des chrétiens. Le nom de sages n'est-il pas dû à des hommes si éclairés ?
Le juste juge de toutes choses, et sur le jugement duquel nous devons régler le nôtre, le leur refuse absolument, comme M. du Guet le remarque si justement dans plusieurs de scs ouvrages, et comme je l'ai déjà observé ailleurs. Le Seigneur, dit le prophète-roi 1 , a jeté les yeux du haut du ciel sur les enfants des hommes, pour voir s’il y a quelqu'un qui ail de l'intelligence. La terre est pleine de personnes habiles dans les sciences et dans les arts : plusieurs sont philosophes , orateurs , politiques; plusieurs même sont législateurs, interprètes des lois, ministres de la justice ; plusieurs sont consultés comme des hommes d'une rare sagesse, et leurs réponses sont considérées comme des décisions dont il n’est pas permis de s’écarter. El néanmoins , parmi tant de personnes intelligentes aux yeux des hommes , Dieu ne découvre que des enfants et des insensés : Omîtes dec/inaverunt. «Tous « se sont écartés du droit chemin. » — Aon est qui facial bonum, non est usque ad unum.
« 11 n’y en a point qui fasse le bien ; il n’y en « a pas un seul. » La censure est générale et sans exception.
Qu’est-cc qui manque donc à ces prétendus sages? La crainte de Dieu , sans laquelle il n’y a point de véritable sagesse , ut videat si est inlelligens, aut requirent Deum ; la connaissance de leur propre misère , de leur corruption, et du besoin qu’ils ont d’un médiateur et d’un réparateur. Tout est estimé parmi eux , excepte la religion et la piété. Ils ne connaissent ni l’usage, ni la fin de rien. Ils marchent sans dessein et sans savoir où il faut tendre.
Ils ignorent ce qu'ils sont et ce qp’ils deviendront. Est-il une folie plus marquée et plus sensible ?
Les pensées de Dieu sont bien éloignées de celles des hommes. L’univers, peuplé de puissants rois, de fameux législateurs, de célèbres philosophes , de savants en tout genre , est l'objet de notre admiration et de nos louanges ; cl Dieu u’y voit que désordre et corruption : Corrupta est terra coram Deo '. Ce n'est pas que ces qualités, ces connaissances, ces maximes dont je parle ne soient fort estimables en elles-mêmes. Elles étaient un don de Dieu, de qui seul vient tout bien et toute lumière ; mais les païens en pervertissaient la nature par l'indigne usage qu'ils en faisaient, eu s'en regardant comme le principe et la fin ; je parle ici de ceux mêmes d'entre eux qui passaient pour les plus sages et les plus réglés, dont les vertus étaient infectées par l'orgueil ou par l'ingratitude, ou, pour mieux dire, par l’un et par l’autre.
J'ai marqué que certains siècles riches en illustres exemples, soit à Athènes, soità Rome, présentaient dans l’histoire un grand et beau spectacle ; mais il en était en même temps un autre qui dégradait bien la noblesse du premier, et en souillait entièrement la beauté : je veux dire l’idolâtrie , répandue généralement dans tout l’univers. D'épaisses ténèbres couvraient toute la terre, et la tenaient plongée dans une stupide et grossière ignorance. Un seul pays, cl encore très-borné, connaissait le vrai Dieu : Notus m Judceà Deus *. Ailleurs toutes les bouches étaient muettes à son égard , et les cantiques des solennités idolâtres n'étaient que des invitations aux crimes dont le séducteur des hommes leur avait fait des devoirs. Dieu laissait errer tous les peuples chacun daus leur voie5, se faire des dieux de toutes les créatures , adorer toutes leurs passions, s’abandonner, par désespoir, è celles qui sont les plus honteuses , ignorer leur origine et leur fin , vivre d’erreurs et de fables , et croire tout sans discernement, on ne croire rien.
< Gen.6-11.
* Ps. 75. î.
» « In prælerilis generationibus dimisit ont ne* geôles « ingreJi via» suas- » ( Act\ H, 15.)
i Pi. 13. 2.
Il semblait que l'homme , situé au milieu des merveilles dont la nature est remplie , et comblé des bienfaits de Dieu , ne pouvait l’oublier, ni s’en souvenir sans l’adorer et sans lui être fldéle ; mais il s’est conduit au milieu de la plus grande lumière comme un aveugle. II est devenu sourd à toutes les voix qui lui annonçaient la majesté et la sainteté du Créateur ; il a tout adoré, excepté Dieu. Les étoiles et le soleil , qui publiaient la Divinité , lui en ont tenu lieu. Le bois et la pierre , sous mille figures qu’une imagination déréglée avait inventées, étaient devenus ses dieux. En un mot, les fausses religions avaient inonde toute la terre; et si quelques particuliers ont été moins stupides que les autres, ils ont été aussi impies et aussi ingrats.
Un seul' , accusé de s’être trop clairement expliqué , n'a-t-il pas nié en public ce qu’il
1 Socrilc. I
croyait en particulier? On doit voir par lé de quel secours a été la raison pour tous les hommes, quand ils n’ont point eu d'autre guide.
Voilà le principal fruit que nous devons tirer de l’étude de l’histoire profane, dont chaque page nous annonce ce qu'a été le genre humain pendant tant de siècles, et ce que nous serions encore nous-mêmes sans une miséricorde particulière qui nous a fait connaître le Sauveur, et qui nous a tirés d’un abîme où tous nos pères ont été engloutis : Mistricordiœ Domini, quia non sumus contumpti'! miséricorde entièrement gratuite, que nous n’avons pu en aucune sorte mériter par nous-mêmes, et dont nous devons rendre un éternel hommage de reconnaissance à la grâce de. Jésus- Christ. In laudem gloriœ gralia Christi *.
! 1 Jerem. Thr. 2-2 2.
I » Epbes. I, 6.
FIN DK L’iIISTOIRK ANCIENNE.